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ISLAM, Communauté, Création, Foi

Juranville définit l'islam comme la religion de la finitude, de même que le judaïsme est la religion de la singularité, le christianisme celle de l'altérité et le bouddhisme celle de la vérité. La finitude désigne la condition fondamentale de l'homme, qui tend pourtant à la refuser en se soumettant à des idoles ou à des puissances imaginaires. Dans l'islam, cette finitude est d'abord assumée à travers la communauté (hétéronomie et totalité). En effet la finitude implique dépendance ; la dépendance implique hétéronomie ; l'hétéronomie implique une loi commune ; cette loi commune prend forme dans la communauté. Celle-ci apparaît donc comme l'objectivité propre de l’islam. Elle constitue l'apport spécifique de l'islam à la société juste, comme l'amour pour le christianisme ou la loi pour le judaïsme. Toutefois, cette communauté comporte une contradiction : elle peut dégénérer en collectivité sacrificielle écrasant les individus et empêchant leur autonomie. Pour résoudre cette contradiction, il faut introduire la création, définie comme l'union de l'autonomie et de la vérité. La création devient alors la subjectivité de l'islam. Elle désigne à la fois l'acte créateur de Dieu et la capacité humaine à produire une œuvre dans l'épreuve de la finitude. Mais cette création rencontre elle aussi une résistance : le sujet social préfère souvent une toute-puissance magique et immédiate plutôt qu'une création exigeant effort, altérité et travail. La création ne suffit donc pas à elle seule. Il faut encore croire que cette autonomie créatrice pourra être reconnue et accueillie universellement. Ceci est le propre de la foi, définie comme l'union de l'autonomie et de la finitude. La foi constitue l'essence véritable de l'islam et la solution ultime de ses contradictions. Elle permet de dépasser les composantes encore païennes de la communauté islamique. Mais cette foi authentique ne peut encore subsister seule : elle doit reconnaître la grâce mise en avant par le christianisme, l'élection valorisée par le judaïsme et le don présent dans le bouddhisme. L'islam n'atteint ainsi sa pleine vérité qu'en s'ouvrant aux autres religions vraies.


La foi est ainsi l'altérité absolue de l'islam et son essence, la solution de sa contradiction subjective. Elle est ce qui permet à l'islam le dépassement du paganisme ou encore sa sublimation, puisqu'elle en reprend le terme suprême (la communauté) : « Notre Seigneur ! Nous avons entendu un crieur, criant pour nous appeler à la foi : "Croyez en votre Seigneur !"Et nous avons cru » (Coran, III, 193) ; « Dieu vous a fait aimer la foi. C'est une grâce de Dieu » (Coran, xxxrx, 7 Sq). Il y a bien primordialement la grâce dispensée par l'Autre divin, sur laquelle le christianisme a particulièrement insisté, et dont la foi est l'accueil, par l'homme radicalement fini, dans l'autonomie. Mais l'autonomie de la foi doit se confirmer objectivement (ne serait-elle pas simple superstition ?) ; l'homme doit faire preuve de cette autonomie dans la reconstitution qu'il effectue, pour l'objectivité, de l'universel de la loi, dans sa singularité à lui ; l'autonomie doit donc, pour confirmer la foi, devenir celle de l'élection, que le judaïsme a particulièrement glorifiée. Et bien plus, pour que cette confirmation passe effectivement à tous les autres, il faut que l'autonomie leur soit offerte, par grâce à nouveau, grâce qui est ainsi rendue à l'Autre originel. Le don, qui porte le bouddhisme, étant la grâce quand on ne part pas du paganisme dont la révélation arrache, mais simplement de l'identité fausse dans quoi on tend à s'enfermer, et quand on invite les autres à la même ouverture à l'Autre à la même altérité par laquelle on se rapporte à eux.”
JURANVILLE, FHER, 2019

ISLAM, Communauté, Paganisme, Finitude

L’islam ne développe ni doctrine du péché originel ni critique radicale de la communauté sacrificielle - alors que ce maintien du système sacrificiel est le signe le plus tangible du péché, compris comme finitude radicale. Une organisation religieuse sans clergé hiérarchisé permet à tous les croyants d’accéder directement à la religion sans dépendre d’une élite théologique. En témoigne l’absence de sacerdoce, l’égalité et la fraternité des croyants, le mélange des classes et des peuples lors du pèlerinage à La Mecque. Et cependant les inégalités inhérentes au monde traditionnel sont  bien maintenues, notamment la hiérarchie entre les sexes et un patriarcat archaïque couvert par la figure mythique de la mère (déniant, là encore, toute finitude radicale). Il faut voir dans l’émergence de l’islam non seulement une “religion pour le peuple” mais aussi la revanche historique de peuples jusque-là marginalisés. Les Arabes, exclus des révélations précédentes et dominés par les grands empires voisins, reçoivent avec Mahomet leur propre révélation, dans leur langue propre, et retrouvent une dignité collective. La succession de Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet est comprise, par l’islam, comme une progression historique du dévoilement de la vérité religieuse ; Mahomet apparaît comme le « sceau des prophètes », confirmant les révélations antérieures tout en les corrigeant. 


L’islam ne donne aucune place, Weber le souligne, à quelque « sentiment tragique du péché » – alors que ce péché est à nos yeux avant tout l’organisation même du monde traditionnel sacrificiel. L’islam maintient l’évidence de la communauté, dont il fait notamment, dans l’ijma, l’une des sources du droit – alors que ce que la philosophie ébranle avec sa question, c’est décisivement la communauté, toujours d’abord injuste et sacrificielle. L’islam prolonge la mythique complémentarité des sexes, et cela certes dans la version patriarcale de cette complémentarité où les femmes sont soumises à l’homme (lui-même soumis à la Mère toute-puissante) – de là le voile des femmes (trait venu du fond païen de toute religion et qu’on retrouve chez saint Paul) et l’affirmation (paulinienne aussi) que « Les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles » (Coran, IV, 34). L’islam peut sembler borner l’éthique, comme dans le monde traditionnel sacrificiel, à des devoirs ritualistes d’échange avec le divin – « Dieu veut alléger vos obligations, car l’homme a été créé faible », est-il dit significativement au verset 28 de la sourate IV intitulée : « Les femmes ». Et non seulement l’islam ne fait pas éprouver l’infériorité éthique qu’il y a, pour le peuple, à ne pas mettre en question explicitement le monde traditionnel sacrificiel, mais il vise à ne pas lui faire éprouver d’infériorité éthique par rapport à certains qui auraient pu, par le travail de la pensée, entrer dans la subtilité dogmatique de la nouvelle religion.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ISLAM, Foi, Judéo-christianisme, Communauté

De même que le christianisme avait fait apparaître ce qui était déjà contenu dans le judaïsme — la grâce —, l'islam fait apparaître ce qui était déjà contenu dans le judaïsme et le christianisme : la vérité de la foi. La foi n'est pas d'abord croyance, sentimentale ou intellectuelle, mais assomption de la finitude humaine devant Dieu. Cela rejoint le sens du mot « islam », compris comme soumission à la volonté divine. Cependant cette soumission n'est authentiquement foi que si elle devient autonomie librement consentie. La foi est ainsi à la fois dépendance à l'égard de l'Autre et appropriation active de ce qui est reçu. Le témoignage du croyant manifeste précisément cette autonomie. Dans cette perspective, Abraham, Moïse et Jésus peuvent être considérés comme de « bons musulmans », non par annexion abusive, mais parce qu'ils incarnent déjà cette attitude fondamentale de foi. Mais la foi ne suffit pas à elle seule. Pour être pleinement vraie, elle doit reconnaître les autres dons de Dieu que sont la grâce et l'élection. C’est pourquoi, malgré ses critiques adressées au judaïsme et au christianisme auxquels ils reprochent certaines déformations historiques et théologiques, le Coran apparaît moins comme une abolition que comme une confirmation et une rectification des révélations antérieures. Plus largement encore, cette reconnaissance devrait s'étendre aux grandes traditions religieuses de l'Orient. La notion de communauté occupe alors une place centrale : la communauté islamique n'est légitime que si elle se distingue de la communauté sacrificielle traditionnelle et rompt avec le simple conformisme hérité des ancêtres. Vérifiée par la réflexion philosophique, une telle communauté devient le lieu où peuvent être conciliés l'individu, la tradition vivante et la reconnaissance du savoir vrai.


Reste que le Coran se présente comme rectifiant mais aussi et d’abord confirmant les Écritures antérieures, Bible et Évangile (Coran, III, 3-4 et 50). Que sans cesse il se réfère aux révélations qu’elles transmettent (Weber dit de l’islam que, « rejeton tardif du monothéisme proche-oriental », il est « fortement conditionné par des motifs judéo-chrétiens », ES, 623). Et que ceux qui, dans le monde islamique même, accueilleraient, en tant qu’individus, grâce et élection, pourraient faire le départ entre les critiques (qui ne tiennent qu’à un certain point de vue, celui du peuple en général, des peuples supposés humiliés) et la vérité suprême, terminale, de ces révélations – vérité qui est, rappelons-le, celle, pour la philosophie, de la mise en question du monde traditionnel comme sacrificiel.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ISLAM, Christianisme, Judaïsme, Communauté

L’islam est la troisième grande révélation historique, rendue nécessaire par l'échec du christianisme à transformer réellement le monde et à l'arracher au paganisme. L'islam réaffirme avec force l'unicité universelle de Dieu contre toute idolâtrie, se réclame d'Abraham antérieur aux divisions entre judaïsme et christianisme, critique l'élection juive lorsqu'elle devient privilège et reproche au christianisme de compromettre le monothéisme par la Trinité et la divinité du Christ. Il institue une communauté universelle fondée sur la foi et les cinq piliers de l'islam, abolissant les distinctions de sang, de lieu et de classe. Ce qui constitue un progrès historique important. Mais il maintient partiellement la hiérarchie traditionnelle et le mythe de la complémentarité des sexes. L’islam ne rompt pas explicitement avec le noyau le plus profond du paganisme : la prééminence de la communauté sur l'individu et la persistance de la logique sacrificielle. Il ne reconnaît ni le péché originel (finitude radicale) ni la nécessité d'une rédemption comparable à celle du christianisme ; il s’en tient à la finitude ordinaire, assimilable à la faiblesse naturelle de l’homme le conduisant à désobéir à la loi. Le judaïsme avait apporté la loi et l'élection ; le christianisme, la grâce et l'amour ; l'islam apporte la foi communautaire et l'universalité. Chacune de ces révélations répond aux limites de la précédente. L'expansion historique de l'islam (laissant libre court à son penchant guerrier) constitue alors, pour la chrétienté, une épreuve révélant ses propres insuffisances, ce que symbolisent les conflits entre monde chrétien et monde musulman. Enfin il est possible de rapprocher certains traits de l'orthodoxie orientale et de l'islam, en raison de leur accent mis sur la communauté plutôt que sur l'individualité, et sur la primauté du Père sur le Fils. Le problème politique de la religion demeure entier, que seule la philosophie peut résoudre, si toutefois elle ne perd pas de vue les vérités révélées : comment l'humanité peut-elle sortir définitivement du système sacrificiel et constituer une communauté juste où soient reconnues à la fois la singularité des personnes et l'universalité du lien humain ?


La révélation juive déjà avait donné l'essentiel, pour l'histoire que veut la philosophie. Elle avait mis en question, par sa loi, le système sacrificiel traditionnel. Elle avait appelé tout homme à se rapporter, comme individu, à l'autre homme comme lui aussi individu. Mais l'accueil de cette révélation supposait l'élection et qu'on s'engageât à reconstituer la loi aux yeux de tout homme. Or cet accueil est toujours déjà refusé par les humains. De là la révélation chrétienne et sa nécessité absolue aux yeux de la philosophie. Car il fallait mettre en question le système sacrificiel non seulement du côté du sujet individuel, mais aussi et surtout du côté du sujet social. Il fallait proclamer l'amour qu'a dieu pour les hommes et que ceux-ci doivent avoir pour Celui-là. Amour de Dieu pour les hommes qui se manifeste par l'Incarnation, Passion et Résurrection du Fils et, en cela, par la dispensation à tous de la grâce. Mais la grâce, si elle rend acceptable la renonciation à la violence sacrificielle, et si elle doit s'accomplir en élection, n'assure pas que cette élection soit acceptée. D'où la révélation islamique. Il fallait assumer l'impossibilité dans laquelle sont les hommes, du fait de leur finitude, de renoncer absolument au paganisme. Il fallait qu'ils pussent, sans rompre explicitement avec l'élément le plus essentiel du paganisme, la communauté, accéder à la vérité de cette communauté.”
JURANVILLE, 2015, LCEDH

IDEOLOGIE, Communauté, Communisme, Nationalisme

L’idéologie par excellence, révolutionnaire et anti-capitaliste, mais internationaliste, basée sur le mythe des “masses travailleuses opprimées”, reste l’idéologie communiste. Pourquoi par excellence ? Parce qu’elle se prétend dans le même temps une théorie critique de l’idéologie, et qu’elle en reconduit le mécanisme de façon d’autant moins consciente. Par réaction, l’idéologie nationale-socialiste, elle aussi en un sens révolutionnaire et anti-capitaliste, s’appuie sur le mythe d’une communauté “pure” (enracinée ou traditionnelle), qu’il s’agirait de ressusciter, et sur un postulat vitaliste puisé éventuellement chez Nietzsche (au prix d’une simplification de sa pensée). Dans tous les cas elle désigne un sujet absolu (le prolétariat ou le peuple) et elle promet une totalité parfaite (la société sans classes ou l’élite des surhommes), d’où toute finitude radicale est bannie. Enfin toujours le pouvoir servant une idéologie se maintient par la manipulation des foules, la propagande et l’exaltation du sacrifice.


Certes l’idéologie a pour forme première l’idéologie communiste, celle qui inspire la révolution anticapitaliste. C’est elle primordialement dont le principe (le prolétariat, ou encore le parti du prolétariat, ou les masses populaires, ou la révolution anticapitaliste) est un mythe fondamental exaltant les foules. Mais l’idéologie communiste en suscite une autre qui s’oppose à elle, l’idéologie nationaliste. Certes cette nouvelle idéologie prend prétexte de l’écrasement, par le communisme, de l’individu avec sa puissance créatrice et donc critique. Et cependant elle ne veut entendre par là qu’une « nature » (ou une « vie ») qui serait étouffée… Comme toute idéologie, elle vise une totalité ou communauté – qu’elle veut en quelque manière nouvelle, mais qui n’est que la communauté naturelle traditionnelle de tel peuple, de telle nation. Communauté dont elle fait un mythe suprême exaltant les foules (le peuple allemand, l’État italien…). Et qu’elle veut purifier en en rejetant, par la terreur, toutes les scories qu’a laissées l’histoire, et en rejetant précisément l’étranger.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

DEMOCRATIE, Christianisme, Communauté, Orthodoxie

Face aux risques de repaganisation qui menacent la communauté, la démocratie dans le cadre de l'Etat a besoin d'un soutien constant des Eglises chrétiennes. Car celles-ci, issues du Sacrifice du Christ, rappellent aux Etats l'exigence d'une justice universelle, précisément démocratique, puisque dans la vision démocratique l'universel est censé provenir de l'Autre puis passer en chacun dans la mesure où il se fait l'élu de cet Autre. Cependant, même si elles affirment explicitement l'égalité de tous les hommes devant Dieu, les Eglises n'ont pas toujours promu la démocratie (cas du catholicisme) ni même concrètement l'égalité (cas du protestantisme), faute d'assumer les exigences sociales impliquées dans l'idée même de démocratie, autrement dit faute d'avoir pris en compte la réalité de la communauté. C'est pourquoi les inconséquences des deux Eglises occidentales peuvent dans doute être contrebalancées, pour la défense de la démocratie, par l'esprit communautaire de l'Eglise d'Orient ou Eglise othodoxe, pour peu qu'elle résiste à ses propres déviations paganisantes.


"La démocratie a donc besoin de l'Eglise, de l'Eglise Chrétienne, mais en tant que celle-ci donne une place majeure à la communauté juste dans laquelle s'inscrit l'individu. D'où le besoin de l'Eglise orthodoxe qui, si comme chrétienne, elle est ouverte à l'individu et à son aventure spirituelle, reste, comme orthodoxe, résolument communautaire : elle a refusé le filioque lors du Grand schisme d'Orient de 1054 ; accepter le filioque, c'eût été accepter que le Fils, modèle par excellence de tout individu humain, soit ontologiquement aussi puissant que le Père, et donc que l'individu humain puisse aller jusqu'au point le plus extrême de l'œuvre et du savoir. Mais le communisme russe, parti de l'idée d'égalité, ne parviendra pas à ranimer les énergies de la foi chrétienne, se basant à la fois sur une fausse communauté (nationaliste) et sur une fausse démocratie sociale."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

COMMUNAUTE, Société, Hétéronomie, Autonomie, WEBER

Max Weber décrit la communauté plutôt comme une totalité immédiate et affective, et la société plutôt comme une totalité civile et rationnelle. Pour autant il admet qu'il n'existe aucune loi de développement qui ferait passer historiquement de l'une à l'autre, car, dit-il « la grande majorité des relations sociales ont en partie le caractère d’une communalisation, en partie celui d’une socialisation. » Juranville articule avec davantage de précision le rapport entre ces deux types de totalité, en caractérisant la communauté par l'hétéronomie et la société par l'autonomie, à quoi s'ajoute le facteur totalité. Mais il précise que l'hétéronomie en question, ce qui est reçu de l'Autre en général, ne relève pas d'une simple transmission plus ou moins imposée mais, pour chaque individu, d'une décision à la fois instituante et inspirante, qui suppose - paradoxalement - une certaine autonomie. C'est d'abord le fait de vivre en société qui peut apparaître comme une caractéristique universelle, et c'est lorsqu'une telle totalité offre concrètement les conditions d'émergence de l'autonomie, que le sujet social peut s'en saisir et découvrir - non moins paradoxalement - que l'hétéronomie, l'hétéronomie vraie de l'Autre absolu, était la condition de possibilité de son autonomie.


"Pour Weber implicitement comme pour nous explicitement, le décisif, ce n’est pas que la communauté soit totalité immédiate et naturelle, la société, totalité posée comme telle et artificielle ; c’est que la communauté soit totalité avec l’hétéronomie, la société, totalité avec l’autonomie. Car ce qui est découvert d’abord par l’existant qui s’interroge, et qui donc s’établit dans son autonomie, c’est la société dans laquelle il est pris (de là vient qu’on parle en général des « sociétés humaines », non des « communautés humaines », et que la « vie en société » peut apparaître comme une caractéristique universelle, non la « vie en communauté »). Société qui peut, comme totalité, permettre ou empêcher le développement de cette autonomie, l’existant en venant alors à concevoir l’exigence d’une société juste où l’autonomie puisse, et pour chacun, s’accomplir. Et la communauté n’est découverte qu’ensuite, avec la finitude. Et cette découverte commence par être négative pour l’existant, découverte d’une totalité primordiale dans quoi il est toujours déjà pris, en deçà même de la société, et à quoi il doit s’arracher pour accéder à la société qu’il veut, quitte à refuser cet arrachement et à revenir au mythe la communauté. Mais cette découverte peut être aussi positive, quand, avec la finitude comme radicale, apparaît à l’existant que c’est par l’Autre et sa loi qu’il atteindra le bien suprême – bien suprême qui certes était là depuis toujours, mais que lui-même doit alors revouloir, recréer soi (c’est « vivre en communauté », pris au sens d’un acte par quoi on institue ou réinstitue la communauté). Et c’est cela qu’envisage Weber quand il dit que l’identité avec d’autres, le « fait d’avoir en commun certaines qualités, une même situation ou un même comportement ne constitue pas nécessairement une communalisation », et que « c’est uniquement pour autant que celle-ci [cette identité] inspire le sentiment d’une appartenance commune », pour autant que cette identité apparaît en l’Autre comme tel, « que naît une communauté ».
JURANVILLE, 2000, EXISTENCE

COMMUNAUTE, Individu, Hétéronomie, Totalité, MARX, KIERKEGAARD

Totalité et hétérogénéité définissent la communauté et les deux sont exigibles afin d'y établir la justice. Mais les partisans radicaux de l'hétérogénéité, au nom de l'existence, comme ceux de la totalité, au nom de la justice sociale, refusent cet effort dialectique de conciliation. Pour Kierkegaard, "il n’y a jamais de lutte que celle des individus ; car le propre de l’esprit, c’est justement que chacun soit un individu devant Dieu", et l'idée même de communauté apparaît comme la négation même de l'existence et de l'hétéronomie vraie, avant tout religieuse et personnelle. Marx, inversement, dénonce la fausse hétéronomie de l'individualisme bourgeois, et en appelle la "communauté réelle" des "individus complets" (non aliénés).


"Ce qu’il faut donc, si l’on veut aller jusqu’au bout de l’affirmation de l’existence, c’est poser à la fois, d’une part, avec Kierkegaard, l’hétéronomie vraie, toujours religieuse et, d’autre part, avec Marx, la totalité juste, certes sociale et politique, qu’implique cette hétéronomie."
JURANVILLE, 2000, EXISTENCE

COMMUNAUTE, Aliénation, Capitalisme, Communisme, MARX

L'aliénation ne peut être surmontée que dans le cadre d'une communauté nouvelle soumise à une hétéronomie elle-même radicalement Autre (puisque la communauté est hétéronomie et en même temps totalité), rompant avec la communauté traditionnelle soumise à la loi de l'Idole. Mais contrairement à ce qu'affirme Marx une telle révolution ne saurait être le produit des contradictions immanentes au capitalisme, comme si l'oppression suscitant naturellement son envers, la résistance, le capitalisme ne pouvait que s'effondrer et avec lui toute trace d'aliénation. Ainsi serait atteinte la « communauté des individus complets », quand serait « rétablie non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur la possession commune de tous les moyens de production » écrit Marx dans L’Idéologie allemande. Mais cette communauté sans classe et sans aliénation n'est pas vraiment nouvelle puisqu'elle exclut, au même titre que la communauté traditionnelle, toute autonomie individuelle : en effet l'individu désaliéné de Marx n'est qu'une abstraction, hors finitude, sans "existence" réelle face à la "communauté de travail" à laquelle il est sommer de s'identifier (au-delà même d'une quelconque appartenance nationale ou ethnique). C'est ainsi que le communisme répète, mais en pire (dans sa volonté de faire monde et de "purifier" l'homme de toute aliénation), le système sacrificiel du paganisme, là où le capitalisme ne fait que le prolonger, tout en limitant ses aspects totalitaires et sacrificiels, puisqu'il reconnait au moins juridiquement l'individu dans son existence autonome.


"Mais cette visée d’une communauté nouvelle conduit inévitablement, parce qu’elle est anticapitaliste, à une répétition du système sacrificiel, avec sa communauté écrasante. Car la révolution anticapitaliste vise à faire disparaître, de la communauté juste qu’elle veut établir, toute trace d’aliénation . C’est ce qu’elle vise, puisque le capitalisme est la forme qu’a prise, dans l’histoire, l’aliénation. Et ce qui caractérise le projet de Marx comme gnostique. Marx veut alors une émancipation « totale », accomplie par l’« homme générique », une « émancipation humaine ». Mais gnosticisme présent aussi dans L’Idéologie allemande (1845-1846) où l’individu, ignorant toute finitude radicale, devient, par la révolution communiste, abstraitement autonome."
JURANVILLE, 2010, ICFH

COMMUNAUTE, Sacrifice, Peuple, Etranger

La communauté sacrificielle se caractérise par la violence qu'elle fait subir à certains individus, voire à l'individu comme tel, sur lesquels s'est déportée la haine de l'Autre, de l'altérité comme telle. Ce système sacrificiel se réalise sous trois formes de communautés successives. D'abord le couple des amants : fermée et exclusive par définition, cette communauté est tout entière consacrée à la jouissance sexuelle, plus ou moins élevée à la passion, mais surtout elle exclut l'Autre comme tel (l'Autre absolu d'une part, par crainte de l'interdit, l'autre fini d'autre part, l'enfant qui pourrait y être procréer, par crainte de la finitude qu'il faudrait alors assumer). Ensuite la famille : c'est une communauté où cette fois règne l'interdit et la mesure, l'éducation et la responsabilité, mais une communauté qui peine à s'ouvrir à la fraternité universelle, étant elle aussi tentée d'exclure tout étranger (en répétant d'une certaine façon le mythe inconscient de la "scène primitive", soit le "parfait" rapport sexuel dont l'enfant était le premier exclu), mais tentée aussi, corollairement, d'empêcher chacun de ses membres de devenir "étranger" et pleinement individu, dans la solitude et la séparation. Enfin le peuple : cette communauté devrait poser sa spiritualité propre en assumant son rôle dans l'histoire, elle est pourtant aussi le théâtre par excellence du sacrifice, par la communauté entière, de l'Etranger comme tel (c'est la condamnation du Fils de Dieu envoyé sur Terre pour laver les péchés des hommes, la perpétuation de la haine et le refus de toute rédemption).


"Le système social sacrificiel où le sacrifice est violence subie par une victime sur laquelle s’est déplacée la haine contre l’Autre absolu vrai, contre le vrai Dieu... Communauté où se répète et s’« extrêmise » la haine contre l’enfant (le fils) exclu de la scène primitive et contre l’étranger rejeté par la famille. Communauté qui se fixe par la violence exercée en commun contre l’Autre comme tel, devenu victime du « sacrifice »."
JURANVILLE, 2000, ALTERITE