“Comment l’existant peut-il dépasser son primordial refus d’élever la langue à la signification essentielle ?” interroge Juranville. On retrouve ici un schème constant chez lui : la finitude n'est pas seulement une limite subie ; elle comporte une fuite devant cette limite et devant ce qu'elle exige de l'existant. Pour dépasser ce refus, il faut que quelque chose vienne de l’Autre absolu. L’existant doit être « posé comme capable », ici, de donner aux choses leur unité et leur consistance. Cette opération de position et d’unification définit précisément le nom. Le nom n’est donc pas, comme chez Russell, réductible à une description définie qui identifierait simplement un objet déjà constitué. Il anticipe l’unité de ce qui n’est pas encore constitué et la fixe une fois qu’elle l’est. Il est ainsi à la fois position de la chose et essence de la langue, « altérité absolue » de celle-ci. Cette fonction vaut pour l’homme comme pour Dieu, puisque Dieu lui-même crée en nommant et que l’homme, créé à son image, participe de cette puissance de nomination. La métaphore est le lieu de cette opération, car elle introduit la distinction fondamentale entre nom et verbe, entre ce qui est posé et ce qui advient ou s'accomplit. Le nom donne ainsi la consistance et l'unité ; le verbe introduit le mouvement, l'action, le devenir. Or l’homme n’a pas le pouvoir de nommer directement Dieu, Celui qui nomme originellement. Dans la Bible, il peut être écrit mais ne doit pas être immédiatement prononcé : seul celui qui a accompli le travail de l’écriture peut légitimement accéder à la prononciation du Nom. Sans cette médiation, l’homme risquerait de transformer Dieu, l’Autre absolu, en objet dont il disposerait. Le respect du Nom signifie donc que la véritable parole suppose l’assomption de la finitude et la reconnaissance effective de l’altérité divine.
NOM, Position, Métaphore, Dieu
ETRE, Position, Essence, Inconscient
"L’être est ensuite position. Car le sujet ne reconnaîtrait pas vraiment l’appel de l’être comme Autre, et il ne laisserait donc pas réellement l’essence venir dans son immédiateté, s’il ne la posait pas dans le savoir, dans l’immédiateté fondamentale qui est celle du savoir. Or l’essence est la Chose originelle en tant qu’elle se pose elle-même ; elle est la primordiale position vraie. Mais poser l’essence, c’est, pour le savoir, accomplir lui-même une telle position vraie. Position qu’il suppose toujours déjà en lui commencée, même si toujours d’abord il refuse de l’accomplir. C’est donc comme position que l’être a sa vérité objective. Ainsi, face à l’identité qui est l’être en tant que posé, la position est l’acte de l’être, acte qui s’accomplit quand, dans le posé, c’est la position elle-même qui, spéculativement, est posée, et que l’identité originelle est enfin reconstituée objectivement."
JURANVILLE, 2000, JEU
CONCEPT, Essence, Etre, Métaphore
La position de l'essence est le concept, en tant qu'énonciation et acte de la pensée (non comme simple signifié, comme le veut Hegel), là ou l'être n'était que la substance de la pensée. Le concept est l'essence vraie et existante recevant effectivement sa vérité. Cet acte positionnel consiste en une métaphore, qui est le principe en acte de toute objectivité. Juranville dit quelle est "la chose originelle se posant elle-même comme Autre, créant son Autre", c'est-à-dire qu'elle pose l'essence et, avec celle-ci, maintient ouvert le champ de l'objectivité. Notons que la toute première métaphore reste la métaphore de l'être, où celui-ci se substitue à l'étant et reçoit par-là même une signification nouvelle, essentielle, celle de substance pour la pensée comme on l'a dit (en ce sens il n'est pas un concept comme les autres, il est le concept d'avant toute différenciation et toute conceptualisation). Les concepts se forment successivement dès qu'il s'agit de poser chacune des essences, chacun des modes particuliers de l'être. Les concepts surgissent donc, certes imprévisiblement, mais pour s'ordonner immanquablement en système, ne serait-ce qu'en raison de la structure propre de toute création métaphorique : en effet l'essence n'est posée dans un ternaire que pour être d'abord refusée, recréée dans un quaternaire (où le sujet se pose comme quart-élément), puis reposée dans un nouveau ternaire. Enfin la dynamique de la création des concepts relève de l'élection (de même que l'ouverture de l'être relevait de la grâce) ; élection qui "suppose l’assomption, par le sujet, de l’appel de l’Autre comme appel à l’œuvre et au savoir" dit Juranville, cet appel donc à poser les essences, à créer les concepts. Cela ne veut pas dire que l'existant reçoive et assume l'élection, le concept est donc toujours d'abord partiellement faux : ordinaire et convenu, empirique ou "scientifique", voire absolu ou métaphysique. Ou bien alors le concept est assumé comme création vraie et existante, mais dénié comme débouchant sur un savoir transmissible et systématique (c'est la position des pensées de l'existence, voire des pensées contemporaines de la "différence").
CHOSE, Position, Ternaire, Quaternaire
La Chose semble se constituer dans un mouvement trinitaire qui la fait passer du stade d'objet (où elle est posée, voire déposée), au stade de sujet (par lequel elle pose maintenant l'objet), au stade enfin de l'Autre (qui est l'acte même de sa position). Dès lors que tout existant doit s'ouvrir à son Autre pour y trouver son identité vraie, c'est bien en tant que Chose qu'il effectue ce mouvement, au terme duquel il doit se poser lui-même comme Chose - nécessairement donc dans un quatrième temps et comme quatrième élément (objet-sujet-Autre-Chose). Finalement, tandis que le ternaire s'achève bien avec l'Autre comme tel et le définit (d'abord comme Autre absolu ou divin), la structure de la Chose ek-sistante et finie s'avère être le quaternaire.