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PHILOSOPHIE, Religion, Discours, Laïcité

La société juste, démocratique, est un système politico-juridique qui assume et limite le capitalisme, non une société qui prétend abolir toute aliénation. Elle est instituée par la philosophie, mais seulement si celle-ci accomplit un double geste envers les grandes religions : reconnaître leur vérité et simultanément leur refuser tout pouvoir politique, c'est-à-dire proclamer la laïcité. Le discours philosophique est explicitement qualifié de philosophico-clérical : contrairement au clerc idéologique qui transforme son savoir en pouvoir, il dispense sa grâce aux discours sociaux en reconnaissant leur vérité tout en assumant son propre non-pouvoir. Cette grâce ne supprime cependant ni le capitalisme ni l'aliénation : chaque discours conserve une réalité capitaliste et chaque religion possède d'abord une figure faussée par l'existant. Le maître, auquel correspond le bouddhisme et le don, organise l'aliénation et risque de figer abstraitement l'inégalité ; le peuple, auquel correspondent l'islam et la foi, se complaît dans l'aliénation et risque d'absolutiser abstraitement l'égalité ; le clerc, associé au judaïsme et à l'élection, entraîne les hommes dans l'aliénation et risque de réserver l'individualité à quelques élus ; l'individu, associé au christianisme et à la grâce, croit illusoirement échapper à l'aliénation et risque de supposer l'individualité déjà acquise par tous. La laïcité est nécessaire précisément parce qu'aucune religion ne doit transformer cette vérité partielle en pouvoir politique. Rendue individuelle dans son rapport à l'Autre absolu, la religion peut alors faire accéder chaque discours à sa vérité. Le maître véritable donne son autorité à l'institution ; le peuple véritable reconnaît universellement l'objectivité du droit et en fait une nouvelle tradition ; l'individu véritable assume son individualité et ouvre à l'autre la possibilité de la sienne ; le clerc véritable établit le droit juste et appelle chacun à participer à son élaboration. Reste que si tout homme peut devenir individu, tous ne le deviendront pas effectivement. L'élection vraie n'est donc pas privilège, mais responsabilité effectivement assumée en réponse à un appel universel. La société juste ne supprime ni différence, ni aliénation, ni capitalisme : elle articule les quatre discours de telle manière que leur réalité finie soit limitée par le droit et que chacun puisse manifester sa vérité.


“Le discours philosophique (philosophico-clérical) ne peut donc, pour l’État juste qu’il institue, faire référence à toutes les grandes religions que si, en même temps, il les dénonce dans la figure qu’elles ont d’abord pour l’existant, c’est-à-dire s’il leur refuse tout pouvoir politique et proclame la laïcité de l’État. Elle fait que la religion est reconnue comme n’étant plus qu’une question individuelle, comme le dit le philosophe japonais Nishida, qui proclame : « Je maintiens que la question religieuse est celle d’un soi volitif, d’un individu » et pour lequel « c’est à l’extrême de son individualité que le soi fait face à Dieu ». Les discours accéderaient alors, au-delà de leur réalité capitaliste qui demeure certes, à leur véritable vérité par le religieux.’
JURANVILLE, 2010, ICFH

EGALITE, Responsabilité, Election, Ethique

Du point de vue de l'éthique, l'égalité n'est jamais donnée comme une évidence. D'un côté l'Autre est celui qui m'est supérieur en importance et en dignité à partir du moment où je me sens responsable de lui, de son sort ; mais d'un autre côté je me place en position de supériorité, de contempteur de mon propre égocentrisme, en exigeant davantage de moi-même que d'autrui. Dissymétrie inévitable... L'égalité n'advient que lorsque chacun endosse la même responsabilité et la même élection, ce qui par définition n'est jamais acquis d'avance.


"L’éthique exige qu'on ne lâche rien de ce qu'on a éprouvé dans le surgissement du visage de l'autre homme « où il m'aborde à partir d'une dimension de hauteur et me domine » (Levinas), d'une inégalité où, lui, est supérieur. Et, à partir de là, contre la tendance de chacun à se croire supérieur, elle exige qu'on « instaure l'égalité »."
JURANVILLE, UJC, 2021

DROIT CANON, Eglise, Etat, Egalité

Le Droit canon est le moyen, pour l'institution de l'Eglise, d'affirmer son principe d'égalité entre tous les hommes, conformément à la célèbre proclamation de saint Paul : "Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Jésus Christ" (Galates, 3, 28). Il n'abolit certes pas les différences voire les hiérarchies constitutives de l'humain, selon ses principes, mais au moins il s'assigne comme but de réaliser le bien commun. Dans cette optique, le droit matrimonial apparaît comme central car c'est avec la famille et la consommation du mariage (union des deux sexes dans la procréation) que se soude le lien social, dans le respect toutefois de la personne individuelle et du libre consentement (abandon de la répudiation et de la polygamie). L'autorité de l'Eglise s'affiche indépendamment du pouvoir de l'Etat (conformément à la célèbre parole des Evangiles "rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est Dieu"), sur lequel elle entend exercer un contrôle moral, contrairement à ce qui existait à Rome où cette autorité émanait, de façon immanente à l'Etat, de la voix des ancêtres. L'institution de l'Eglise avait promu, d'abord pour elle-même, la liberté d'enseignement ; mais faute de perspective philosophico-scientifique unifiée ou vraiment universelle, les savoirs se contentent d'épouser les différents discours sociaux qui se déclinent typiquement, au Moyen-Age, comme autant d'"ordres" (clergé, noblesse, tiers-état) contredisant le concept même d'"Etat" (que la Royauté centralisée et surtout la République rétabliront).


"Tel est le propre de l'Etat médiéval comme Etat des états, où l'Etat n'est qu'un état parmi d'autres, où un état, celui de la noblesse, détient le pouvoir d'Etat, tandis qu'un autre, celui du clergé, veut exercer son autorité sur l'Etat."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Egalité, Création, Autre

La démocratie suppose que l'universel puisse advenir en chacun comme Autre. Cela revient à poser l'égalité, mais non une égalité abstraite simplement reconnue en droit, mais une égalité au regard de la capacité à créer (puisque cela implique l'acception d'un Autre plus essentiel que soi) et à faire valoir son oeuvre (puisque celle-ci sera toujours jugée du point de vue de l'Autre). Bien sûr l'égalité en vient à se pervertir, même en démocratie, soit lorsque certains tentent de retirer de l'oeuvre un avantage personnel ou un pourvoir indu, soit lorsque d'autres tentent d'imposer une égalité extrême mais purement formelle, sans rapport avec la création et même en tentant de l'empêcher.


"L'homme ne peut donc réellement participer à la démocratie et à son institution que s'il suppose introduite dans le monde social, et s'il promeut par son œuvre propre, une fondamentale égalité des conditions. Elle permettrait que chacun sans cesse pût accéder, en soi, à la volonté générale ; elle ne fait pas que tous entreront dans leur œuvre propre et accéderont en eux à la volonté générale, mais elle le rend possible. Elle implique la correction permanente de l'égalité par la liberté."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Peuple, Egalité, Etat

La véritable démocratie, telle que la veut la philosophie, doit être parlementaire et donc ne saurait être parfaitement égalitaire. L'égalité politique doit être établie, mais instituer (autoritairement) l'égalité sociale reviendrait à nier la finitude radicale (pulsion de mort, volonté du mal pour le mal) face à laquelle chacun ne lutte pas également. Viendrait un moment où l'égalité sociale mettrait en danger l'égalité politique. Quant au projet d'une démocratie directe, anti-parlementaire, il reviendrait pareillement à nier les principes de représentation et d'élection en vertu desquels certains individus, et pas tous, manifestent la volonté de faire passer le bien commun avant l'intérêt personnel. La démocratie n'en demeure pas moins le pouvoir du peuple, soit d'une part un sujet politique se dotant du pouvoir constituant, d'autre part une communauté « se trouvant déjà lié par quelque union d’origine, d’intérêt ou de convention » comme dit Rousseau qui décline rien de moins, en ces termes, que la notion d'identité nationale. Or le peuple n'en demeure pas moins, fatalement, par finitude radicale, rattrapé par ses tendances païennes et sacrificielles ; parce que le "peuple", sujet politique, est toujours en même temps le "bas peuple" opprimé, avide de revanche, voire de vengeance (sentiment "humain, trop humain"). Les nouveaux "dirigeants" ayant chassé les "représentants" vont commencer par falsifier la véritable identité nationale (en soi jamais "pure", toujours redevable à l'Autre) pour la ramener à quelque mythe des origines, puis ils vont dramatiser les risques (intérieurs comme extérieurs) de désunion pour attenter aux droits individuels, puis à l'individualité comme telle. En tout cas, il n'est pas de peuple dont le destin historique ne soit de fonder un Etat, et un Etat démocratique, fût-il le "peuple élu", le peuple juif, ayant reconnu pleinement l'Individu dès son origine du fait de la Révélation du Dieu unique, car justement il ne devrait pas exister meilleure protection pour l'individu - et pour un peuple - que l'existence d'un Etat démocratique.


"Rosenzweig insiste à juste titre sur la vérité pure du peuple juif. Ce peuple, contre toute tentation sacrificielle, aurait laissé place en lui, du fait de la révélation et de la loi qu’il a reçues, et de l’élection dont il s’est réclamé, à l’individu. Il détiendrait l’« harmonie entre foi et vie ». Mais Rosenzweig prétend que cette vérité du peuple juif devait rester séparée de tout État. Or ce « peuple sans État », dénoncé comme tel par Schmitt, glorifié comme tel par Rosenzweig, ne s’est-il pas vu menacé dans sa vie même du fait de n’avoir pas constitué d’État qui le protège  ? La société juste doit donc être démocratie. Non pas une démocratie égalitaire qui prétendrait réaliser l’égalité sociale (la « justice sociale »). Mais une démocratie qui limite l’inégalité sociale pour autant qu’elle risquerait de contredire l’égalité politique."
JURANVILLE, 2010, ICFH