Quand bien même on affirme une finitude radicale, puis essentielle, l’expérience humaine commence sous le régime d’une finitude socialement cadrée : l’« existant », d’abord sujet social, épouse spontanément la conception traditionnelle ou ordinaire de la finitude, celle que le monde commun rend pensable et vivable. Or ce monde ne fait pas qu’entretenir une compréhension existentiellement “fausse” de la finitude : il protège activement cette fausse évidence en neutralisant celui qui chercherait à dégager la finitude radicale (par la violence sacrificielle dans le traditionnel, ou par l’exclusion/relégation des “inutiles” dans l’ordinaire) et qui tenterait de l’affronter dans une œuvre propre, condition de l’advenue de l’individu et de l’accès à la finitude essentielle. Donc l’existant qui traverse cette épreuve devient témoin — parfois jusqu’au martyre — d’une vérité que le social rejette. Mais comme nous l’enseigne Nietzsche le martyre peut se pervertir en fascination (jouissance de souffrir, d’être haï, ou de culpabiliser les bourreaux), ce qui reconduit une économie du ressentiment et donc ruine le témoignage. On sait que Nietzsche lui oppose l’amor fati, c’est-à-dire un consentement actif à la nécessité à partir duquel une création devient possible. Selon Juranville seul le Christ offre le modèle d’un martyr “digne de ce nom”, dans l’absence de jouissance. En tout cas, affirmer la finitude essentielle oblige à dénoncer le monde où l’existant s’arrête d’abord et à vouloir un monde autre qui fasse place à l’individu .
FINITUDE, Individu, Sujet social, Martyr, NIETZSCHE
“La philosophie en vient donc, pour la finitude essentielle qu'elle affirme, à dénoncer le monde auquel s'arrête d'abord l'existant et à vouloir établir un monde tout autre qui laisse place à l'individu et à ladite finitude en tant qu'elle le caractérise. À vouloir rompre avec ce monde quand il s'agit du monde traditionnel sacrificiel qui empêche l'individu d'advenir. À montrer, quand il s'agit du monde ordinaire, que ce n'est qu'un aspect secondaire, inessentiel, du monde historique qui donne justement toute sa place à l'individu. La finitude essentielle implique rupture avec ce que Nietzsche appelle « l'esprit de vengeance », lequel reproche à Dieu le mal, la souffrance, la dépendance, la finitude et voudrait revenir mythiquement à un état originel idyllique de l'humanité (rappelons ce que Lacan dit du Surmoi qu'il est «haine de Dieu, reproche à Dieu d'avoir si mal fait les choses») - esprit de vengeance à quoi Nietzsche oppose l'amor fati ou amour du destin.”
JURANVILLE, 2021, UJC
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