La conception kierkegaardienne initiale de l’existence, définie par la possibilité constante de la mort, voue l’existant au négatif et rend suspecte toute forme de totalité positive. Le réel le plus réel — la finitude radicale et la relation authentique à l’Autre — est alors rejeté, mais subsiste sous une forme faussée : celle d’un Autre absolu devenu idole, produisant une totalité injuste et sacrificielle, dans laquelle l’individu se perd. Une rupture devient possible lorsque l’existant proclame, au nom de l’existence, un fait vrai. Ce fait intègre la finitude radicale dans une totalité juste, découverte dans la relation à l’Autre comme tel. Chez Kierkegaard, ce fait est par excellence le Sacrifice du Christ, événement imprévisible où l’Autre absolu existe comme homme et appelle l’existant à vouloir la totalité ainsi constituée. Cependant, la pensée de l’existence tend à refuser que cette totalité puisse être reconnue objectivement, au nom de la finitude. Pour Juranville, cette exclusion laisse intacte la domination du « fait brut » et reconduit l’évidence du monde social traditionnel. Proclamer véritablement le fait vrai exige au contraire d’intégrer le rejet existentiel de ce fait et de montrer comment le fond du fait brut peut être revoulu dans une totalité objectivable. Cette tâche conduit à la structure historiale du discours du peuple, lieu où l’événement peut finalement s’accomplir dans sa vérité.
FAIT, Totalité, Finitude, Christ, KIERKEGAARD
“L’existant, quand il proclame le fait vrai (comme nous venons de le préciser avec Kierkegaard et Weber), commence par exclure que la totalité qu’est pareil fait puisse jamais être posée comme telle, comme reconnue objectivement. Y prétendre, ce serait contredire la finitude radicale. Et il est sûr que se réclamer d’une telle reconnaissance objective, d’un tel savoir, est d’abord une manière d’effacer cette finitude. C’est en tout cas ce à quoi s’en tient la pensée de l’existence. Or exclure ainsi toute position comme telle de la totalité qu’est le fait vrai, c’est selon nous laisser intouché, et donc conforter, ce qui fait le fond de la conception ordinaire du fait, fond si judicieusement mis en lumière par Nietzsche, c’est retomber dans l’évidence du monde social traditionnel (le « fait brut »). Il n’y a plus dès lors, si l’on veut réellement proclamer le fait vrai, qu’à tenir compte de tout ce qui, en l’homme, rejette un tel fait et s’arrête au « fait brut », et à montrer cependant comment ce qui fait le fond existentiel de ce « fait brut » pourra être revoulu dans le cadre d’un fait vrai dont la totalité puisse être reconnue objectivement. Nous serons conduits à ce propos jusqu’à la structure historiale fondamentale qui correspond à la sphère scientifique de l’histoire : le discours du peuple. C’est en faisant apparaître ce discours dans sa vérité que l’événement finalement s’accomplira.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
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