L’événement (sens et réalité) n’est ni un simple surgissement, ni un donné brut : il devient fait (totalité et réalité) uniquement lorsqu’il est repris, voulu, reconstitué par l’existant. Cela suppose une structure en deux temps : un événement primordial venant de l’Autre absolu (le Sacrifice du Christ), un événement terminal, réponse de l’existant (la Révolution). Le fait vrai peut alors se constituer comme totalité effective, unifiant Autre absolu et existant à condition que celui-ci accepte de devenir l’Autre de l’Autre, c’est-à-dire d’entrer dans une relation non sacrificielle de totalité. Le fait vrai s’assimile bien à histoire accomplie, objectivée par l’expérience, subjectivement portée par la société juste (cf. analyse conceptuelle du fait). Mais l’existant commence par rejeter ce fait vrai au profit d’un fait reconnu, objectivable et socialement validé. C’est le fait tel que le vise la science positive : un ensemble de relations constantes, formulables en lois, excluant toute référence à la finitude radicale et à l’Autre. Comme le dénonce Kierkegaard, le “positif” (“savoir sensible, savoir historique, résultat spéculatif”) est précisément ce qui manque le vrai, car il supprime la dimension existentielle de rupture, de décision et de risque.
FAIT, Evénement, Histoire, Science, KIERKEGAARD
FAIT, Histoire, Expérience, Société
FAIT, Histoire, Rupture, Totalité
Si le fait vrai se constitue comme totalité nouvelle, à partir du réel de la finitude, c’est grâce à la rupture et au savoir de cette rupture qui caractérise l’histoire. Il faut bien que chaque existant, grâce au savoir, puisse reconstituer par soi l’identité vraie advenant de l’Autre (effet de la rupture). Sinon reviendra à cette place l’identité fausse, niant la finitude, anticipée par la totalité également fausse du monde païen traditionnel.
FAIT, Totalité, Finitude, Christ, KIERKEGAARD
La conception kierkegaardienne initiale de l’existence, définie par la possibilité constante de la mort, voue l’existant au négatif et rend suspecte toute forme de totalité positive. Le réel le plus réel — la finitude radicale et la relation authentique à l’Autre — est alors rejeté, mais subsiste sous une forme faussée : celle d’un Autre absolu devenu idole, produisant une totalité injuste et sacrificielle, dans laquelle l’individu se perd. Une rupture devient possible lorsque l’existant proclame, au nom de l’existence, un fait vrai. Ce fait intègre la finitude radicale dans une totalité juste, découverte dans la relation à l’Autre comme tel. Chez Kierkegaard, ce fait est par excellence le Sacrifice du Christ, événement imprévisible où l’Autre absolu existe comme homme et appelle l’existant à vouloir la totalité ainsi constituée. Cependant, la pensée de l’existence tend à refuser que cette totalité puisse être reconnue objectivement, au nom de la finitude. Pour Juranville, cette exclusion laisse intacte la domination du « fait brut » et reconduit l’évidence du monde social traditionnel. Proclamer véritablement le fait vrai exige au contraire d’intégrer le rejet existentiel de ce fait et de montrer comment le fond du fait brut peut être revoulu dans une totalité objectivable. Cette tâche conduit à la structure historiale du discours du peuple, lieu où l’événement peut finalement s’accomplir dans sa vérité.
EXPERIENCE, Vérité, Identité, Fait
Affirmer le fait vrai, c’est affirmer une identité vraie, ouverte à l’Autre et universalisable, à partir de laquelle peut se déployer le savoir : identité et vérité, cela définit l’expérience. Par l’expérience, l’existant donne sa vérité à l’histoire, s’approprie le savoir qu’elle est devenue à son terme, et accomplit le fait vrai. L’expérience ne vaut parce qu’elle est épreuve de la finitude radicale dans la rencontre de l’Autre. Elle provoque l’effondrement de l’identité immédiate et fausse, et ouvre, pour celui qui la traverse jusqu’au bout, à une identité nouvelle et vraie, accessible à tous ceux qui acceptent d’en payer le prix. L’expérience doit être distinguée à la fois de la raison et du don. Elle précède la raison (totalité et vérité), car la falsification première vient de la totalité sociale qui fixe l’identité fausse ; mais elle doit conduire à une raison nouvelle, sous peine de se fausser elle-même. Elle suppose le don, car la falsification première vient aussi de l’identité individuelle qui refuse l’altérité ; mais le don se fausse s’il ne conduit pas à une expérience, c’est-à-dire à une œuvre où l’identité vraie se reconstitue effectivement.
EVENEMENT, Fait, Occasion, Rupture
Il y a différentes façons, pour l’existant, de répondre à l’appel de l’événement et d’accueillir l’exigence de l’histoire : ce sont les “sphères de l’histoire” (par référence aux “sphères de l’existence” de Kierkegaard) et les “structures historiales” (comme discours sociaux) qui chacune composent avec la finitude à des degrés divers. La “sphère scientifique” pose l’événement comme “fait” objectif, et cela correspond au “discours du peuple” en tant que structure historiale s’en tenant au savoir ordinaire (soit l’« activité sociale déterminée de façon traditionnelle, par coutume invétérée » selon Max Weber). La “sphère métaphysique” pose l’événement comme “occasion”, subjectivement éprouvée, et cela correspond au discours du maître en tant que structure historiale priorisant la vérité sur le simple savoir (caractéristique de l’« homme d’action » selon Weber ou du « grand homme de l’histoire » selon Hegel). Enfin la “sphère philosophique” pose l’événement comme rupture provenant - imprévisiblement - de l’Autre et devant être accompli à nouveau par l’existant se faisant l’Autre de l’Autre, et cela correspond au “discours du clerc” où l’on s’identifie cette fois à l’altérité (seul discours capable de porter la Révolution comme événement terminal répondant à l’événement primordial du Sacrifice du Christ).