L’histoire se compose de cinq grandes époques, chacune définie par un mode d’accès à la vérité, un type de savoir, et une institution sociale correspondante, tout en comportant toujours un double mouvement : affirmation de l’absolu puis refus de celui-ci par le sujet social. - Dans l’Antiquité, s’ouvre le moment de l’objectivité absolue avec l’affirmation socratique de l’idée, comprise comme vérité venant de l’Autre et présente en chacun. Cette rupture avec le système sacrificiel introduit un premier savoir, celui de l’idée ou du sens originaire. Dans l’ordre politique c’est l’avènement de la Cité. Mais cette objectivité est rejetée comme absolue, comme en témoigne la condamnation de Socrate, et elle est réduite à une forme finie dans l’ordre politique et juridique romain. - Au Moyen Âge, l’objectivité est reprise, mais cette fois rendue acceptable par l’intervention de l’Autre absolu dans la Révélation chrétienne. Avec le Christ, la grâce s’adresse au sujet social lui-même, en introduisant la reconnaissance du péché et la nécessité du salut. Le savoir correspondant est un savoir théologique du réalisme : l’homme ne peut pas accomplir par lui-même les fins qu’il se donne. Cependant, cette vérité est à nouveau refusée dans la repaganisation de l’Église, où le religieux se mêle à des formes persistantes de domination et de sacrifice. - La modernité introduit alors le moment de la subjectivité absolue. Avec le doute cartésien, l’absolu est reconstruit à partir du sujet lui-même dans sa solitude. Le savoir devient cosmologique et solipsiste : le sujet reconstitue l’objectivité à partir de lui-même. Cette époque institue la Science comme forme sociale de l’universel. Mais cette subjectivité est à son tour réduite à une forme finie lorsque la science est mise au service de la domination et du progrès illusoire, refusant de reconnaître la finitude radicale. - À l’époque contemporaine, la vérité prend la forme de l’altérité absolue. Avec Kierkegaard et la pensée de l’existence, la vérité est reconnue comme venant de l’Autre, et le savoir devient psychologique et existentialiste : le sujet se comprend à travers son rapport aux autres et à l’Autre absolu. Cette structure fonde socialement la Démocratie, comprise comme reconnaissance de chacun comme individu capable d’œuvre. Mais là encore, le refus se manifeste sous la forme du nihilisme, des violences extrêmes et du retour du sacrificiel dans les formes modernes de guerre et d’idéologie. - Enfin, l’époque actuelle correspond au moment de l’identité vraie, avec l’affirmation freudienne de l’inconscient. Le savoir devient logique et structuraliste : la vérité est ce qui, refoulé, doit être répété et reconnu comme structure. Ce moment institue le Capitalisme comme forme sociale de l’universel — universel faux qu’il s’agit d’assumer et de dépasser — à condition qu’il soit régulé et soutenu par les institutions politiques, scientifiques et religieuses. La fondation de l’État d’Israël marque ici un événement décisif : elle accomplit la mission historique du peuple juif et signale l’entrée dans la fin de l’histoire. Mais le refus de l’identité vraie persiste, notamment dans les conflits contemporains et les formes nouvelles de violence, montrant que l’histoire n’est achevée qu’en droit et non en fait.
EPOQUE, Institution, Vérité, Savoir
HISTOIRE, Epoque moderne, Savoir, Existence, HEGEL
D’un côté il faut reconnaître à Hegel le mérite décisif d’avoir fait de l’histoire la condition de reconnaissance du savoir philosophique, en affirmant que la philosophie en marque à la fois le commencement — par l’introduction de l’idée de raison et de l’exigence de reconnaissance universelle — et la fin, lorsque le savoir de l’esprit (avec la liberté en son coeur) est reconnu par tous dans le savoir absolu réconciliant les systèmes. D’un autre côté il faut critiquer radicalement cette conception en soulignant que, chez Hegel, le développement de l’esprit est pensé comme un processus nécessaire et naturel, sans rupture véritable entre les époques. Dès lors, le savoir qui s’y déploie demeure, du point de vue de l’existence, un savoir purement formel, analogue au savoir ordinaire et encore lié à un l’ordre sacrificiel traditionnel. La célèbre idée hégélienne de reconnaître la raison dans la souffrance historique apparaît ainsi comme une justification philosophique de la violence. Cette conception de l’histoire correspond parfaitement à son époque — celle de la subjectivité moderne, culminant avec la Révolution française et l’État de droit —, monde sans doute conforme à la raison, mais encore abstrait, laissant hors de lui la finitude réelle de l’existence et reconduisant, sous d’autres formes, les structures de domination.