L’institution se distingue de l'histoire : l'institution est la vérité de la rupture fondatrice qui inaugure une époque, tandis que l'histoire est le savoir de cette rupture, savoir qui se constitue à travers les résistances et les refus qu'elle rencontre. Chaque grande époque historique naît ainsi d'une institution fondamentale. La Grèce inaugure l'histoire avec l'État ; l’Eglise introduit ensuite la grâce et la reconnaissance universelle des personnes ; la modernité institue la science et l'élection, permettant à chacun de reconstruire rationnellement la loi ; la démocratie introduit la foi dans la capacité du peuple à accueillir la justice ; enfin l'époque actuelle est marquée par le capitalisme, compris comme institution de la mesure et du don. À chacune de ces institutions - à partir du moment où elle génère un savoir historique universel (ce qui n’est pas le cas de l’Etat antique) - correspond un type de discours fondamental et la référence, à travers ce discours, à une grande tradition religieuse. A l’Eglise correspond le discours psychanalytico-individuel, faisant référence au christianisme (religion de l’individu) ; à la science correspond le discours philosophico-clérical, faisant référence au judaïsme via la réforme (religion du Livre) ; à la démocratie correspond le discours empirico-populaire, faisant référence à l’islam (religion du peuple) ; enfin au capitalisme, correspond le discours métaphysico-magistral, faisant référence aux religions orientales (religions de maîtres). Cependant chaque institution rencontre un refus constitutif : l'État ne suffit pas à faire participer chacun à la loi ; la science se heurte à l'échec politique de la rationalité moderne ; la démocratie se heurte au refus de l'individualité véritable et au retour du paganisme sacrificiel. Le capitalisme apparaît alors comme le dernier dispositif historique permettant de concentrer les tendances idolâtriques tout en ouvrant un espace pour l'œuvre et le don véritable. L'homme préfère pourtant toujours l'institution traditionnelle, qui le protège de la finitude et de l'altérité mais organise le système sacrificiel en désignant des victimes. Toute institution véritable est donc d'abord rejetée, toute parole de maître instituante. Contre la pensée de l'existence et contre Weber, qui refusent qu'une institution puisse être démontrée comme rationnellement juste (ni que le discours du maître puisse apparaître dans sa vérité), Juranville soutient qu'il existe une institution vraie, compatible avec la finitude radicale, et que la philosophie, assumant une forme de maîtrise, peut en produire le savoir objectif.
INSTITUTION, Histoire, Discours, Religion
INSTITUTION, Aliénation, Rupture, Histoire
L’affirmation de l'existence et de l'inconscient implique que l'aliénation humaine, bien qu'inéliminable, puisse être dépassée. Ce dépassement exige d'abord la grâce, qui permet au sujet de sortir de son enfermement dans l'aliénation et d'accéder à l'acceptation de l'existence. Mais cette expérience demeurerait purement subjective si elle ne recevait pas une objectivité. C'est le rôle de l'élection, comprise non comme privilège mais comme responsabilité de témoigner, dans le savoir, de la bonté de l'existence contre le système sacrificiel. Enfin la foi permet de croire que la vérité finira par être reconnue dans l'histoire malgré la persistance du sacrifice. La foi n'est pas croyance irrationnelle ou superstition ; elle est confiance, parole reçue et parole transmise. Le dépassement de l'aliénation ne devient cependant effectif au niveau social que grâce à l'institution. Toute institution authentique constitue une rupture avec l'ordre spontané de l'aliénation ; elle est à la fois structure de règles et événement créateur. Sa vérité tient à ce qu'elle peut être reprise par chacun, ouvrir un avenir et durer dans le temps. L'histoire intervient alors comme savoir de cette rupture, tandis que l'institution en est la vérité vécue. Elle représente ainsi le déploiement social de la loi de l'Autre. Par-delà le refus, ou l’incapacité des pensée de l’existence d’établir objectivement la justice qu'elles valorisent, la psychanalyse apparaît comme le modèle d'une institution juste, capable d'organiser socialement le dépassement de l'aliénation sans retomber dans la logique sacrificielle.
PLAISIR, Instant, Sens, Temps, KIERKEGAARD
Le plaisir ne peut se concevoir qu’à partir d’une expérience du temps. Le sujet fini éprouve d’abord le pur passage du temps que comme non-sens, puisque tout y disparaît. Le plaisir véritable est alors défini comme l’instant : moment où le sens surgit comme Autre et soumet le sujet à sa loi, mais où simultanément le sujet s’approprie ce sens et s’engage à le recréer lorsque celui-ci sera devenu passé. Accueillir pleinement l’instant implique donc de rompre avec la “clôture mélancolique” et d’accomplir un acte créateur. Kierkegaard avait très bien décrit l’instant comme le point de contact entre le temps et l’éternité, “atome d’éternité” où surgit l’histoire véritable. Le sujet humain, synthèse contradictoire de temporel et d’éternel, doit alors choisir : soit fuir cette contradiction en se fixant au temporel, soit l’assumer et accueillir le sens, ouvrant ainsi la voie de l’esprit. Mais comme toujours la pensée de l’existence refuse de poser objectivement ce sens dans le savoir. Bien qu’elle reconnaisse le surgissement du sens dans l’instant, elle refuse son accomplissement objectif. Elle demeure ainsi incapable de reconnaître un véritable plaisir, qui supposerait l’assomption créatrice du sens dans l’œuvre et dans le savoir.
INDIVIDU, Tragédie, Psychanalyse, Sacrifice, LACAN
Accéder à la vérité implique toujours une rupture avec le monde ordinaire, rupture qui expose le sujet à la violence sacrificielle du groupe. Mais avec la psychanalyse, cette traversée tragique devient possible sans sacrifice réel, dans un confrontation avec la pulsion de mort et avec le désir authentique. Celui qui s’engage dans cette voie, à l’instar du héros de la tragédie, rompt avec “l’homme du commun”, dominé par la peur, la haine et la culpabilité. Lacan illustre ce processus avec la figure d’Antigone, condamnée par Créon au nom du prétendu bien collectif, et il rapproche la passion propre d’Antigone de celle du Christ : tous deux révèlent la vérité de la victime innocente face à la violence communautaire. Selon Juranville, Lacan montrerait ainsi, implicitement, le passage du paganisme sacrificiel à une reconnaissance de l’individualité absolue.
INCONSCIENT, Sens, Monde, Symptôme, FREUD
Déjà pour Freud l’inconscient ne s’oppose pas à la conscience comme le non-sens s’opposerait au sens. Précisément l’inconscient, et ses manifestations comme les symptômes, ont un sens supposable mais non anticipable selon une temporalité ordinaire. L’inconscient n’est pas hors-sens, il est plutôt hors-monde. Le monde est le domaine des signes (les symptômes, au sens médical, sont de tels signes) accessibles à la conscience, tandis que l’inconscient est le domaine de signifiants dont le signifié (résultat de l’opposition des signifiants entre eux) ne saurait être anticipé.
ANALYSE, Psychanalyste, Finitude, Connaissance
Dans la cure psychanalytique, l’inconscient apparaît comme l’Autre absolument autre par rapport à la conscience ordinaire. Il révèle la finitude radicale de l’existence, particulièrement présente dans la sexualité. Le patient, réduit par son symptôme à l’état de “déchet”, est pourtant posé par le psychanalyste comme capable de faire surgir une parole vraie. L’analyste ouvre cet espace en renonçant lui-même à la position de maître et de loi souveraine. La cure repose alors sur trois médiations fondamentales : la grâce, par laquelle l’analyste ouvre l’espace de la vérité ; l’élection, par laquelle le patient est supposé capable de s’arracher à la répétition du symptôme ; et la foi, par laquelle il peut croire que la vérité de l’inconscient finira par être reconnue malgré le rejet du monde social. Le psychanalyste donne ainsi toutes les conditions au patient pour qu’enfin, à l’issue de la cure, il puisse non seulement assumer sa finitude d’existant (ou sa “castration” de sujet désirant) mais aussi, au-delà de l’”argument kierkegaardien” excluant toute connaissance objective à partir de l’existence, en savoir quelque chose de suffisamment consistant et transmissible.
PHILOSOPHIE, Psychanalyse, Inconscient, Existence, LACAN
Avec la psychanalyse, et en affirmant à son tour l’inconscient en plus de l’existence, la philosophie s’appuie sur un modèle de discours lui permettant de rompre définitivement avec la maîtrise traditionnelle. Même expérience de la finitude dévoilée par les deux discipline, et surtout même refus de la finitude : sous la forme du désespoir d’un côté, sous celle du refoulement de l’autre. Comme le psychanalyste, le philosophe peut dispenser grâce et élection à son autre, s’effacer devant lui, tout en posant son savoir comme universel. Tandis que la psychanalyse, conçue comme théorie du sujet (et du signifiant) avec Lacan, s’appuie sur la philosophie contemporaine de l’existence (même si elle ne le reconnait pas ouvertement), dans une perspective éthique plutôt que thérapeutique, avec comme boussoles la vérité inconsciente et le désir plutôt que la demande de bien-être du sujet.
PHILOSOPHIE, Grâce, Discours, Psychanalyse
Le discours philosophique dispense sa grâce au sujet social, tout comme le discours psychanalytique le fait pour le sujet individuel, à cette différence près que ledit sujet social s’inscrit d’emblée dans un discours, qu’il tient et qu’il assume plus ou moins, en concurrence avec d’autres discours. Dispenser sa grâce, pour le discours philosophique, revient à reconnaître une vérité et un savoir dans les autres discours, à partir du moment où il le fait à partir de ses propres principes et de ses propres raisons. Mais il doit tenir compte également d’une forme de finitude, d’une impuissance qui lui est propre : l’incapacité à imposer ses principes (et ses valeurs) dans le cadre d’une pure autoréférence. En effet, s’il peut reconnaître la vérité des autres discours auquel il s’adresse, et faire reconnaître la sienne, c’est en faisant référence à un Autre absolu (celui de la Révélation) duquel lui-même dépend, et ceci par le truchement des grandes religions infusant leur savoir dans chacun des discours fondamentaux. Historiquement, c’est seulement avec l’advenue du discours psychanalytique, en tant que discours de l’individu, que la vraie finalité, sociale et historique, du discours philosophique peut être dégagée.
INCONSCIENT, Identité, Existence, Discours
Si avec Lacan la psychanalyse apparait comme discours, au même titre que la philosophie, et non comme science, c’est en raison du fait que l’inconscient est langage, inséparable de sa mise en acte sous transfert, et non un simple dépôt de représentations refoulées dont il faudrait retrouver la signification dans l’espoir de lever les symptômes (retour du refoulé). Le discours psychanalytique est censé dans son acte produire un effet de sens, c’est-à-dire faire émerger une signification comme nouvelle. Mais elle ne vient pas de nulle part, elle est pour le sujet recréation d’une identité originelle communiquée par l’Autre, à partir de laquelle il ex-siste, à savoir une identité sous condition d’altérité.
INCONSCIENT, Vérité, Savoir, Philosophie, LEVINAS
Juranville définit la conscience comme liberté du sens, capable de reconstituer le sens à partir d’elle-même, tandis que l’inconscient est la vérité du sens, c’est-à-dire le sens tel qu’il vaut réellement pour l’Autre. Il confronte alors sa conception à deux objections majeures. La première viendrait de Lacan, pour qui l’inconscient demeure un “savoir insu” irréductible à tout savoir philosophique transparent. Le discours psychanalytique “fait vrai” précisément parce qu’il ne se pose pas comme raison souveraine. Juranville répond que cette vérité est rendue possible par une grâce implicite dans la relation analytique : le psychanalyste laisse advenir la vérité sans s’imposer comme maître absolu du sens. Reste à montrer que la philosophie également peut “faire vrai”, sans devenir pour autant totalitaire. La seconde objection viendrait de Levinas, qui finit par reconnaître dans l’inconscient la subjectivité éthique véritable, celle de la responsabilité pour l’Autre. Mais Levinas refuse qu’un discours philosophique puisse jamais “dire le dire” lui-même, c’est-à-dire saisir pleinement l’altérité vivante dans un savoir objectif. Juranville répond par l’idée d’élection : la philosophie peut devenir un savoir rationnel pur à condition d’accueillir toutes les objections et en traversant jusqu’au bout la contradiction. Enfin, la possibilité d’un savoir philosophique véritable repose sur la foi. Celle-ci permet d’assumer la finitude humaine, notamment la sexualité et la tendance à réduire autrui à l’objet, au lieu de les nier. Grâce à cette foi, le sujet peut “revouloir” sa finitude et croire que l’Autre absolu assurera la reconnaissance universelle du savoir vrai. “Une telle foi, précise Juranville, est, dans le discours philosophique, grâce faite aux autres discours qui, explicitement du moins, le refusent.”
INCONSCIENT, Existence, Psychanalyse, Discours, LACAN
Non seulement l’inconscient peut être énoncé dans un discours, le discours psychanalytique, mais encore il ne peut être reconnu comme tel, voire mis en acte, que dans les conditions de ce discours, autrement dit de la cure effective. C’est en quoi l’inconscient se rapproche de l’existence, qui pour sa part est affirmée et ne saurait l’être que dans le cadre du discours philosophique. Les fameux “quatre discours” de Lacan se déduisent d’ailleurs de la structure même de l’inconscient, lequel recoupe la structure de l’existence selon Juranville. Les discours philosophique et psychanalytique poursuivent chacun des fins différentes, et s’adressent à des sujets différents, respectivement au sujet social et au sujet individuel. Ces deux discours dispensent, chacun à leur manière, une forme de “grâce”, c’est-à-dire qu’ils font passer à leur autre la vérité de ce qu’ils énoncent, la supposant initialement en l’autre. Le discours psychanalytique de façon plus directe sans doute, dans une finalité éthique, mais aussi plus limitée, et le discours philosophique plus indirectement mais de façon plus globale, dans une finalité politique. De toute façon le discours philosophique de l’existence ne s’accomplit vraiment que lorsqu’il affirme l’inconscient, donc grâce à la psychanalyse d’une certaine façon, dont il démontre en retour, aux yeux de tous cette fois, l’entière rationalité.
INCONSCIENT, Sens, Symptôme, Psychanalyse
La psychanalyse pose simultanément une hétéronomie fondamentale et une autonomie créatrice. L’inconscient révèle que l’homme est confronté à une vérité non maîtrisée qui l’oblige à assumer sa finitude, notamment à travers la sexualité. En effet dans la sexualité, l’autre est d’abord réduit à un objet partiel de jouissance, que Lacan appelle l’objet ‘a’. Les symptômes, quant eux, expriment un sens inconscient refoulé, en rapport avec le désir du sujet. La cure psychanalytique permet de laisser revenir ce sens par la parole libre et l’interprétation, à condition d’assumer le non-sens sexuel. Par ce moyen l’inconscient doit laisser (une) place au désir, le symptôme à son interprétation, le refoulement à la recréation, la pulsion à la parole, l’objet ‘a’ à la relation vraie, le langage subi au langage créateur. Car l’hétéronomie du langage, manifeste dans la cure, ouvre aussi à une autonomie nouvelle. Contrairement à Freud, pour qui le sens inconscient est simplement retrouvé, Lacan le pense comme recréé par le langage : le sujet reconstruit une image de soi exigeante qu’il avait refusée jusque-là, qui lui permettra d’assumer son désir véritable.
INCONSCIENT, Conscience, Existence, Psychose
L’Autre apparait d’abord comme Conscience dans le sujet, et certes celui-ci peut toujours ne pas le reconnaître, au risque de sombrer dans la psychose la plus pure. Mais c’est la reconnaissance de l’inconscient qui fait accéder à la vérité de l’existence ainsi qu’au savoir vrai. Sans cela, le sujet tend toujours à se croire déjà identifié à l’Autre et devenu conscience absolue, maintenant ainsi la psychose fondamentale fondée sur le rejet de l’altérité et de la finitude. L’inconscient apparaît alors comme la vérité de l’Autre qui traverse le sujet, sa substance même, la “Chose” à partir de laquelle l’existence sort d’elle-même vers l’altérité et se reconstitue dans un jeu créateur. L’inconscient permet finalement de résoudre la contradiction de la pensée de l’existence : sans lui, soit l’existence devient un objet de savoir au prix de la perte de sa finitude, soit elle conserve sa vérité mais reste inaccessible à toute objectivité. Grâce à l’inconscient, un savoir vrai devient possible sans suppression de l’altérité ni de la séparation essentielle.
CREATION, Révélation, Raison, Métaphore
Par essence, et dans sa vérité, l’inconscient est création, entièrement tournée vers l’oeuvre. “Création” implique la production du nouveau, de quelque chose qui n’existait pas : vérité du temps pur. Elle implique également l’autonomie attribuée au “génie”. Mais cette autonomie, paradoxalement, résulte d’une hétéronomie qui est foncièrement celle de la révélation. En effet toute création est le résultat d’un transfert, à partir d’une création première, d’une oeuvre déjà là, en vue d’une oeuvre future qui devra obtenir la reconnaissance (et donc devenir modèle à son tour, au-delà de l’originalité). L’oeuvre par excellence selon Juranville est celle du savoir, de même que la métaphore créatrice par excellence est celle de la raison, qui consiste à substituer au concept sa définition (dualité contradictoire de termes). “Rendre raison”, toujours à l’Autre en lequel est supposé cette raison, n’est-ce pas l’appel même de la révélation ?
INCONSCIENT, Commandement, Finitude, Amour
La psychanalyse repose sur une reconnaissance de l’inconscient comme appel symbolique, commandement et loi, et non comme simple répression. En référence aux Commandements du Décalogue, Lacan voit dans l’interdit de l’inceste la condition même de la parole libre et créatrice. Juranville rapproche cette idée du “commandement de l’amour” chez Rosenzweig : l’amour véritable transforme l’aimé et lui ouvre une identité nouvelle. Cependant, par finitude, l’homme rejette toujours d’abord cet inconscient, ce qui produit la sexualité pulsionnelle, où l’autre est réduit à un objet partiel de jouissance. Puis il dissimule ce rejet lui-même, d’où le développement de la libido comme quête illusoire d’une plénitude totale et absolutisation de l’objet partiel (équivalent à la “Chose” mythique et incestueuse).
INCONSCIENT, Autre, Identité, Grâce
L’inconscient est véritablement l’Autre pour la conscience ordinaire du sujet, et même l’Autre absolu “qui peut l’annuler lui-même” (Lacan), “lui faire éprouver sa finitude radicale” (Juranville). Cet Autre inconscient, que suppose la présence de l’analyste (au-delà de sa personnalité et de ce qu’il pourrait représenter d’abord pour l’analysant, soit un idéal-du-moi, une conscience souveraine), n’est finalement rien d’autre que l’identité originelle du sujet. Et réciproquement, la présence et l’écoute de l’analyste fait de l’analysant un Autre vrai, le lieu même de la vérité parlante. Au lieu du simple déchet (objet ‘a’) qu’il eût pu demeurer, l’analysant s’identifie à cet Autre vrai. C’est ce que Juranville appelle la grâce de l’analyste, en tant qu’il ouvre, par son acte, à une pure altérité (la vérité est supposée en l’Autre) ; à charge pour l’analysant de jouer le “jeu” de l’élection, d’accomplir le travail de recréation nécessaire ; soutenu en ceci par le travail propre de l’analyste, d’ordre spirituel, qui doit communiquer sa foi dans la possibilité qu’émerge objectivement un savoir dudit inconscient.
INCONSCIENT, Autre, Conscience, Savoir
L’inconscient doit être affirmé parce que la conscience - même définie comme “l’Autre dans le sujet, l’Autre en tant qu’il l’appelle à s’identifier à lui” (Juranville) - ne suffit nullement pour accéder à l’identité vraie, et surtout pour la poser dans son objectivité. En effet la conscience se fausse et n’accède qu’à un savoir illusoire en prétendant s’identifier à l’Autre, tant que cet Autre n’est pas posé comme absolument premier et lieu de toute vérité par rapport au sujet. Car l’inconscient est l’Autre de la conscience, en même temps que l’identité originelle du sujet : tel est le savoir, cette fois pleinement conscient, positif et structuré, auquel le sujet peut enfin accéder.
INCONSCIENT, Acte, Autonomie, Hétéronomie
Comment l’affirmation de l’inconscient permet-elle de dépasser la contradiction propre à l’existence ? L’existence humaine est marquée par la finitude, le manque, le non-sens, l’impossibilité d’une autonomie absolue. Mais l’homme désire malgré tout être autonome, libre, créateur ; il veut être sujet de lui-même, alors qu’il dépend d’un ordre qui le dépasse. La contradiction ne peut se résoudre que par un acte. L’acte est une prise de position créatrice - comme une parole vraie - et une transformation du sujet ; l’acte conduit effectivement à l’autonomie. Pour autant l’autonomie véritable, pour qui affirme l’existence, ne peut apparaître que sur fond d’hétéronomie. La véritable autonomie consiste à assumer sa dépendance constitutive. En quoi la psychanalyse est-elle en mesure d’accomplir cet acte ? D’une part elle renonce à la position de conscience toute-puissante, d’autre part elle affirme que le symptôme possède une vérité, un sens inconscient. L’acte ne consiste donc pas à supprimer le symptôme mais à le transformer en lui substituant une parole créatrice, métaphorique, qui place le sujet en position d’autonomie. Or, comme l’inconscient, le sens provient toujours de l’Autre ; donc l’autonomie ne supprime jamais l’hétéronomie, elle en surgit.
IMAGINAIRE, Désir, Manque, Temps, LACAN
Le manque fondamental de l’objet absolu s’éprouve certes d’abord dans le temps pur, le temps réel, mais il s’éprouve aussi dans un temps anticipatif qui est propre à l’imaginaire. Et cela parce que le manque dans le réel de la plénitude désirée court-circuite le processus même du désir, le tord dans le mouvement d’un retour sur soi, qui caractérise l’imaginaire. L’Autre, l’altérité de l’Autre n’apparaît plus comme ouverture temporelle et moteur principal du désir, mais laisse la place à son substitut, l’objet ‘a’ pulsionnel que le sujet détache imaginaire du corps de l’autre.
IMAGE, Signifiant, Temps, Jouissance
Juranville définit le langage comme un comportement particulier, non nécessairement verbal, qui consiste à poser un comportement comme signifiant en anticipant un autre comportement. Le langage n’est donc pas constitué par des mots isolés mais par une dynamique temporelle d’anticipation entre propositions et comportements. Il distingue plusieurs niveaux : la sensation, liée au passé et correspondant aux phonèmes ; la perception, liée au présent et aux structures grammaticales ; et l’imagination, rapport du corps au futur. Cette imagination produit l’image, non comme reproduction du réel mais comme structure signifiante anticipatrice composée de traits symboliques. L’image constitue le mode fondamental par lequel le langage anticipe son propre déploiement. En produisant l’image, le corps éprouve une jouissance propre qui définit le sujet comme sujet du signifiant. Le poète enchante parce qu’il communique, à travers les images produites par les mots, une jouissance du langage lui-même. Ainsi, le langage apparaît comme une structure temporelle, corporelle et imaginaire, fondée sur l’anticipation et la jouissance du signifiant plutôt que sur la simple transmission d’un sens.
IGNORANCE, Question, Savoir, Autre
Un savoir vrai doit provenir de l’expérience humaine de la finitude, en commençant par celle de l’ignorance. On parle ici de l’ignorance du sens, l’ignorance essentielle constitutive de l’existence, et qui s’accompagne d’angoisse. Or l’ignorance ne doit pas demeurer absurde, elle doit pouvoir recevoir une justification, autrement dit être intégrée dans un savoir supérieur. D’où l’intervention nécessaire de l’Autre : l’ignorance véritable existe parce que l’Autre ouvre au sujet un espace de liberté et ne lui impose pas immédiatement le savoir ; comme Socrate ou comme le psychanalyste, il lui communique l’ignorance comme une forme de grâce. L’Autre se retire dans sa propre ignorance, laissant le sujet se poser dans la sienne propre. Le manque devient ainsi possibilité. Mais grâce et ignorance ne suffisent pas à produire le savoir, car le fini s’empresse d’adhérer aux savoirs faux, ordinaires et rassurants : le passage de l’ignorance au savoir se fait par la question. La question est savoir et non-savoir à la fois, en ceci qu’elle reconnaît le manque tout en cherchant le sens. “Question au-delà de l’ignorance, comme l’élection est au-delà de la grâce, et la peur au-delà de l’angoisse” dit Juranville. Si la grâce peut être détournée dans et par le commun, l’élection ne suffit pas non plus car elle suscite rejet de la part du sujet social. Et si l’angoisse se limite à une expérience diffuse du non-sens, la peur essentielle - ou “éthique” - infuse déjà l’activité vers le savoir vrai, car le sujet comprend qu’il pourrait ne pas y parvenir. En tout cas pas sans la certitude - c’est proprement la foi, après la grâce et l’élection - que l’oeuvre vraie sera finalement reconnue par l’Autre, que le savoir pourra être partagé. Sans cette foi, impossible d’assumer la responsabilité créatrice. En résumé le savoir authentique ne supprime pas l’angoisse, ne nie pas l’ignorance ; il les traverse, les assume, les justifie rétrospectivement.
IGNORANCE, Angoisse, Savoir, Finitude
L’ignorance ordinaire, inessentielle, pousse à adhérer au savoir supposé des maîtres, savoir purement anticipatif ; elle est plutôt refus du savoir vrai qu’il faudrait acquérir imprévisiblement en assumant d’abord la finitude radicale, et donc l’ignorance elle-même essentielle. Mais l’ignorance ordinaire, dont participe le discours de la science fondamentalement sceptique, sert à se protéger de toute hétéronomie essentielle. Sauf que l’angoisse ne disparait pas pour autant, elle revient sous la forme de la culpabilité vis-à-vis d’un Surmoi, d’un Autre absolu faux, modèle d’une unicité fermée sur soi excluant toute finitude radicale.
IDEOLOGIE, Philosophie, Existence, Libération, Marx
La philosophie apparaît avec Karl Marx comme exigence de distinction d’avec l’idéologie, pour autant qu’il affirme la communauté au nom de l’existence. Reprenant l’origine du concept chez Destutt de Tracy, il définit l’idéologie comme un ensemble d’idées dérivant des conditions matérielles et sociales, mais qui, en tant que reflet inversé du réel, dissimule et justifie l’injustice d’un monde fondé sur la violence sacrificielle. Marx critique ainsi les “jeunes hégéliens”, qui croient à la primauté de la conscience et à une libération par la seule prise de conscience, alors que la transformation réelle suppose une révolution des conditions matérielles. Sur la distinction entre la philosophie et l’idéologie, précisons ceci : bien que toutes deux prétendent produire un savoir total, l’idéologie repose sur un principe donné et indiscuté, tandis que la philosophie met en question ses propres fondements et reconstruit son principe de manière imprévisible à partir des contradictions du réel. Mais cette distinction, chez Marx, reste fragile, voire douteuse étant donnée la vocation révolutionnaire qu’il assigne à la philosophie et l’identification implicite du Parti avec le Philosophe lui-même.
IDEOLOGIE, Surhomme, Marxisme, Paganisme, NIETZSCHE
Les pensées de Marx et de Nietzsche, bien qu’opposées, dérivent toutes deux en idéologies produisant des logiques sacrificielles et débouchant sur des catastrophes historiques. L’idéologie socialiste repose sur le mythe du peuple ou du prolétariat, écrase l’individu et désigne des coupables extérieurs pour ne pas nommer le mal-être humain, pour éviter l’affrontement à la finitude. Nietzsche, en réaction, substitue à l’individu réel la figure du surhomme, érigée en mythe de puissance créatrice, justifiant à son tour l’exclusion des faibles. Bien que Nietzsche ait rejeté toute forme d’idéologie et de religion, sa pensée a ouvert la voie à des idéologies de la force, du nationalisme et de la race, qu’il condamnait pourtant. Ainsi, comme le marxisme, elle prétend instaurer une rupture radicale dans l’histoire mais aboutit en réalité à une répétition aggravée de logiques païennes et sacrificielles.
IDÉOLOGIE, Totalitarisme, Terreur, Individu
En promettant une totalité sociale sans non-sens, l’idéologie répond illusoirement à l’angoisse moderne liée à la finitude humaine. Elle fonctionne à partir d’un principe fondamental érigé en mythe (liberté, prolétariat, etc.), dont elle déduit une explication totale du monde, incarnée dans un chef et imposée sans contradiction, à l’opposé de la philosophie qui se construit dans l’épreuve critique. Contrairement à ce qu’affirme Marx, c’est bien l’idéologie — et non la religion — qui constitue le véritable « opium du peuple », car elle donne une illusion de toute-puissance accessible en ce monde, notamment par l’identification au chef ; son avantage sur la religion est la simplicité, et de faire l’économie du principe d’espérance. Structurellement, l’idéologie exclut ceux qui n’adhèrent pas à son principe et conduit à la terreur, définie par Juranville comme négation de l’être. Dans sa forme totalitaire, cette terreur vise non seulement des individus “opposants” mais l’individualité elle-même. Il ne faut pas s’être dressé explicitement contre le pouvoir pour être taxé d’”opposant”, il suffit que sa condition sociale ou son origine en laisse augurer la possibilité. Les pensées même non exprimées sont supposées criminelles et donc répréhensibles. La répression de l’”ennemi intérieur” s’effectue sous la forme paradigmatique du camp de concentration, station provisoire (ce qui est le propre de tout “camp”) dont la finalité ne saurait être que l’extermination, et avant ce terme même la destruction de toute humanité, la réduction de l’homme à un objet ou à un numéro. Ainsi, le totalitarisme apparaît comme l’aboutissement logique de l’idéologie, qui ne tolère aucune différence individuelle, même pas l’existence de l’individu comme tel.
IDÉOLOGIE, Révolution, Travail, Finitude, MARX
La révolution anticapitaliste, en l’occurrence marxiste, reproduit en l’aggravant la logique sacrificielle qu’elle prétend abolir, parce qu’elle relève de l’idéologie plutôt que de la philosophie. Alors que la philosophie du moins contemporaine, affronte la finitude et le non-sens constitutif de l’existence, l’idéologie maintient l’illusion d’une toute-puissance humaine et d’une autonomie absolue. L’idéologie caractérise d’ailleurs l’époque contemporaine : elle naît lorsque la pensée découvre la finitude mais tente malgré tout de produire un savoir total, fondé sur des principes erronés. En l’occurrence, Marx a défini correctement l’idéologie comme une fausse représentation du réel, en fait une dissimulation à des fins de domination, mais il se trompe en réduisant ce réel principalement au travail aliéné. L’on peut légitimement renverser cette critique en tenant que le marxisme lui-même est idéologique : il masque le véritable réel humain qu’est la finitude radicale et promet une maîtrise illusoire de l’histoire, en masquant cette fois les intérêts des futures élites (la dictature du prolétariat n’étant qu’un leurre). Si en tout état de cause Marx demeure un vrai philosophe, il a transformé la philosophie en idéologie en cherchant à intervenir directement dans l’histoire, donc en confondant savoir et pouvoir, et en confiant la direction de l’histoire à un idéal chimérique plutôt qu’au libre jeu des discours (ce qui se produit dans le cadre de la démocratie libérale et représentative).
IDEOLOGIE, Communauté, Communisme, Nationalisme
L’idéologie par excellence, révolutionnaire et anti-capitaliste, mais internationaliste, basée sur le mythe des “masses travailleuses opprimées”, reste l’idéologie communiste. Pourquoi par excellence ? Parce qu’elle se prétend dans le même temps une théorie critique de l’idéologie, et qu’elle en reconduit le mécanisme de façon d’autant moins consciente. Par réaction, l’idéologie nationale-socialiste, elle aussi en un sens révolutionnaire et anti-capitaliste, s’appuie sur le mythe d’une communauté “pure” (enracinée ou traditionnelle), qu’il s’agirait de ressusciter, et sur un postulat vitaliste puisé éventuellement chez Nietzsche (au prix d’une simplification de sa pensée). Dans tous les cas elle désigne un sujet absolu (le prolétariat ou le peuple) et elle promet une totalité parfaite (la société sans classes ou l’élite des surhommes), d’où toute finitude radicale est bannie. Enfin toujours le pouvoir servant une idéologie se maintient par la manipulation des foules, la propagande et l’exaltation du sacrifice.
IDEOLOGIE, Philosophie, Totalité, Libéralisme
Il y a nécessité de poser une idéologie vraie, face aux idéologies fausses et réductrices, non seulement pour penser la totalité sociale en tant qu’elle laisserait place à l’individu, mais pour en constituer le savoir. Savoir de la totalité, donc. Cette idéologie - nommément “libérale” - ne peut être portée que par le discours philosophique, lui-même s’appuyant sur le discours psychanalytico-individuel. Sa justification philosophique connait deux difficultés. D’abord elle doit pouvoir opposer aux idéologies fausses et aux absolus tyranniques qui leur servent d’idoles, un absolu vrai dont l’essence propre soit l’altérité ou la relation à l’Autre. Mais le sujet social se crispe ordinairement, par superstition mauvaise, sur des formes politiques autocratiques ou de démocratie directe (qui mènent au totalitarisme), pour se protéger de l’altérité essentielle perçue comme menaçante pour la “souveraineté”. Ensuite elle doit pouvoir opposer à la superstition ordinaire (l’”opinion”) un véritable savoir de la totalité que chacun soit à même de reconstituer par soi ; or ce passage de la totalité vers l’individualité ne va pas de soi, sauf à être mis en oeuvre dans le discours, jusqu’au savoir, par la philosophie.
IDEOLOGIE, Finitude, Totalitarisme, Capitalisme, MARX
On peut souscrire à la critique marxiste de l’idéologie comme représentation fausse dissimulant les rapports de domination, mais le marxisme lui-même devient une idéologie en réduisant le réel à quelques principes partiels et supposés, en tout cas en occultant sa dimension la plus fondamentale : la finitude radicale, la pulsion de mort et, sur le plan social, la logique sacrificielle. En substituant aux anciens dominants un nouvel ennemi absolu et en justifiant un pouvoir révolutionnaire, il reconduit une structure de dissimulation et de violence qui conduit au totalitarisme. À l’inverse, l’idéologie vraie que doit introduire la philosophie repose elle aussi sur un principe unique — l’inconscient pensé à partir de l’existence — mais elle a pour spécificité de dire explicitement ce réel fondamental et de reconnaître l’inévitabilité du sacrifice. Elle permet dès lors de penser le capitalisme non comme un système juste, mais comme la forme minimale de la violence sociale, compatible avec l’émergence de l’individu et limitée par le droit. L’idéologie vraie ne supprime pas le conflit ni l’horreur, mais en rend possible la reconnaissance et la limitation dans le cadre de la démocratie.
IDEOLOGIE, Sainteté, Spiritualité, Totalité
Si l’exclusion permet d’affronter et d’assumer la finitude au sein même de la totalité, seule une spiritualité vraie permet de faire accéder universellement au savoir d’une telle totalité - incluant l’exclusion si l’on peut dire, c’est-à-dire devenue juste. Or spiritualité et vérité, cela définit la sainteté, laquelle apparait comme altérité absolue (ou essence) de l'idéologie vraie et solution de sa contradiction subjective. Comme le dit Lévinas, que Juranville aime citer : « Si tous les hommes ne sont pas des saints, il suffit que parfois il y ait eu des saints, et surtout que toujours la sainteté soit admirée, même par ceux qui en sont le plus éloignés ». “Il suffit...” de quelques uns pour que cette altérité et cette sainteté puisse passer à tout Autre et être reconnue par lui.
IDEOLOGIE, Exclusion, Totalité, Finitude
Si le discours est l’objectivité de l’idéologie vraie (elle-même définie comme savoir et totalité), encore faut-il que l’existant puisse faire valoir son droit à l’individualité au sein même de la totalité. Cette possibilité lui est offerte par l’exclusion - totalité et finitude - qui est proprement la subjectivité de l’idéologie vraie et la solution de sa contradiction objective. L’exclusion représente la possibilité, au sein même de l’ordre social régit par le droit, d’affronter la finitude pour devenir individu véritable ; droit à l’exclusion qui est reconnaissance de l’individualité par l’ordre social, et qui ne doit pas être confondu avec le rejet sacrificiel. Ce pourquoi nous parlons d’idéologie, et de totalité, vraies.
IDEOLOGIE, Discours, Totalité, Raison
Il faut distinguer une idéologie fausse, qui nie la finitude, et une idéologie vraie, qui l’intègre : elle est savoir de la totalité. Cette totalité véritable, d’abord rejetée par le savoir reconnu, ne peut réapparaître que comme raison, c’est-à-dire comme discours (raison et vérité) : une objectivité ouverte à l’Autre, exposée à la contradiction, et reconstructible par chacun dans l’épreuve de la vérité. Le discours devient ainsi la forme objective d’une vérité qui ne s’impose pas mais se propose, supposant en l’autre la capacité de raison. Reprenant et réarticulant les registres lacaniens, Juranville situe le discours philosophique (ou philosophico-clérical) comme lieu d’explicitation de cette vérité, là où la psychanalyse (ou discours de l’individu) ne fait que la déployer implicitement (le discours du maître ainsi que le discours du peuple, selon Juranville, doivent également être reconnus dans leur vérité, respectivement comme pouvoir et comme superstition vrais). Mais le sujet social refuse un tel discours, car il exige une totalité close, sans finitude ni contradiction, ce qui reconduit les formes d’idéologie fausse et la logique sacrificielle. Dès lors, refuser qu’un discours vrai puisse être objectivement reconnu revient à nier la possibilité même de l’individu comme être de finitude, et à maintenir l’ordre social dans une structure de clôture et de sacrifice.
IDEOLOGIE, Autonomie, Finitude, Totalitarisme
Lorsque la philosophie moderne prétend affirmer l’autonomie créatrice de l’existant sans reconnaître sa finitude radicale, elle transforme nécessairement cette autonomie en illusion totalisante, et vire elle-même à l’idéologie. C’est ce qui se produit chez Marx, Nietzsche et Husserl : chacun élabore un principe censé rendre compte de la totalité du réel, mais qui, en occultant la finitude, devient idéologique. L’idéologie, déjà analysée par Marx comme dissimulation du réel au profit d’intérêts particuliers, se retourne ainsi contre lui-même : le “réel” qu’il propose reste insuffisant, et ses principes (prolétariat, parti) deviennent des mythes exigeant une adhésion absolue - à l’exact opposé d’un principe philosophique, que chacun doit pouvoir critiquer et reconstituer par soi-même (autonomie). Toute idéologie fonctionne alors selon une logique sacrificielle : elle impose une vérité indiscutable et exclut ceux qui la refusent. Cette dynamique conduit au totalitarisme, qu’il prenne la forme du communisme, du nationalisme fasciste ou d’un scientisme apparemment neutre et déraciné mais tout aussi excluant. Dans tous les cas, la communauté totalisée écrase l’individu et produit un monde fictif où toute limite disparaît. Comme le dit Hannah Arendt, le totalitarisme rend les hommes “superflus” et repose sur une alliance douteuse entre élites et masses dans un climat de nihilisme. À sa racine se trouve toujours le refus de l’individualité concrète, c’est-à-dire de la finitude elle-même.
IDEOLOGIE, Antisémitisme, Élection, Individu
Quel meilleur ennemi pour les idéologies que le peuple ayant depuis toujours porté l’exigence de l’individualité, le respect sacré de la vie individuelle, à savoir le peuple juif ? Car il est le premier peuple ayant accueilli la révélation du Dieu unique et, se réclamant ainsi de l’élection, il s’est engagé à en reconstituer la Loi et à en porter témoignage auprès des autres peuples. Un peuple, nécessairement, et non un simple individu (qui n’aurait pas survécu) à l’origine, et un peuple unique car il en va ainsi de l’élection qui consiste à rejeter la loi commune ou traditionnelle en acceptant le risque de subir le rejet de tous, mais qui consiste également à communiquer cette loi, et donc l’élection elle-même (la nécessité de reconstituer cette loi), avec tous. C’est pourquoi le juif n’est pas seulement incarnation de l’individu mais aussi symbole de la responsabilité et de l’éthique. C’est cela précisément que tente d’annihiler toute idéologie, totalitaire et sacrificielle par définition, mais plus que tout autre l’idéologie nationale-socialiste. Le communisme internationaliste et anticapitaliste reste l’idéologie première, mais le national-socialisme, qui en reprend la visée prophétique, ravive en outre la haine antisémite inhérente au paganisme, mettant en oeuvre méthodiquement et scientifiquement sa logique meurtrière et sacrificielle, jusqu’à l’holocauste.
TRINITE, Père, Fils, Esprit
IDENTITE, Autre, Inconscient, Vérité
L’identité n’est pas seulement ce qui est présent en l’Autre, d’abord l’Autre absolu, mais ce qui doit être reconstitué par chacun, jusqu’au savoir. Donc comme identité essentielle ouverte à son Autre. C’est précisément ce qu’implique l’affirmation de l’inconscient : une identité vraie supposée en l’Autre mais aussi par l’Autre, à reconstituer imprévisiblement, notamment dans l’association libre qui laisse surgir le sens du non-sens. La conscience, au sens ordinaire, ne serait que repli sur soi hors du temps, là où l’inconscient serait ouverture temporelle vers une identité nouvelle.
HOMME, Existence, Histoire, Oeuvre
Juranville propose une véritable “arithmétique ontologique” (3 → 4 → 5 → 6) pour penser le passage de l’existence humaine finie à une création vraie du monde. L’homme, en raison de sa finitude, refuse d’assumer l’identité véritable présente dans l’Autre absolu ou le divin. Il ne peut pourtant accéder à sa vérité qu’en assumant cette finitude, ce qui implique de dépasser le ternaire primordial dans lequel il est pris (objet-sujet-Autre selon Juranville, RSI selon Lacan) en y ajoutant un terme supplémentaire (la Chose pour Juranville, le symptôme pour Lacan), jusqu’à former le quaternaire complet de l’existence. Le quatrième terme marque l’irruption de la subjectivité comme manque et rend possible la création, par la reconstitution de la Chose dans l’oeuvre (Juranville) ou par la nomination (Lacan). Cependant dans le monde social, cette création est d’abord falsifiée : le monde traditionnel constitue une œuvre fausse, fondée sur une analogie quaternaire figée. Ce système ne peut survivre qu’en introduisant un cinquième terme, la victime expiatoire, qui concentre la finitude refusée collectivement. Ce dispositif ne peut être dépassé à son tour que par une intervention messianique, où le cinquième terme devient révélation du mensonge sacrificiel et ouvre à l’histoire comme œuvre à accomplir. L’homme ne réalise pleinement sa vérité que dans un monde juste reconnu par tous, où se déploie le savoir. Cette étape correspond au sixième terme, où l’humanité répète en elle-même la structure trinitaire divine : créatrice comme le Père (4), historique comme le Fils (5), et rationnelle comme l’Esprit (6).
IDENTITE, Connaissance, Expérience, Intérêt
La connaissance, dans son acte même, est identité : connaître consiste à accueillir en soi l’unité et la vérité venues de l’extériorité, c’est-à-dire de l’Autre. Cette identité n’est pas immédiate, mais reconstituée à partir de la relation et de l’épreuve de la finitude radicale. En ce sens la connaissance n’est autre que l’expérience, comprise comme processus en trois moments : surgissement de la différence, constitution de l’objet, et position du sujet connaissant. Le moteur de cette expérience est l’intérêt, entendu non comme utilité empirique, mais comme saisie immédiate de la signification - et d’abord de l’occasion - offerte par l’Autre. Au-delà des conceptions classiques (jusqu’à Habermas), qui sacrifient la dimension créatrice, l’intérêt véritable est rapport à l’œuvre : l’existant doit s’effacer devant l’œuvre déjà là pour produire à son tour une œuvre nouvelle. L’identité vraie provient ainsi de l’Autre absolu et vise à être transmise universellement. Mais les philosophies contemporaines refusent de poser cette identité vraie comme objectivement reconnaissable. Ce refus a une conséquence majeure : il laisse triompher socialement l’identité fausse, qui se transforme en domination comme autant de figures du Surmoi. Contre Heidegger, qui n’a pas objectivé l’identité, et contre Adorno, qui identifie à tort l’identité absolue à la mort (Auschwitz), Juranville soutient que seule l’affirmation objective de l’identité vraie permet de fonder un monde juste.