INSTITUTION, Histoire, Discours, Religion

L’institution se distingue de l'histoire : l'institution est la vérité de la rupture fondatrice qui inaugure une époque, tandis que l'histoire est le savoir de cette rupture, savoir qui se constitue à travers les résistances et les refus qu'elle rencontre. Chaque grande époque historique naît ainsi d'une institution fondamentale. La Grèce inaugure l'histoire avec l'État ; l’Eglise introduit ensuite la grâce et la reconnaissance universelle des personnes ; la modernité institue la science et l'élection, permettant à chacun de reconstruire rationnellement la loi ; la démocratie introduit la foi dans la capacité du peuple à accueillir la justice ; enfin l'époque actuelle est marquée par le capitalisme, compris comme institution de la mesure et du don. À chacune de ces institutions - à partir du moment où elle génère un savoir historique universel (ce qui n’est pas le cas de l’Etat antique) - correspond un type de discours fondamental et la référence, à travers ce discours, à une grande tradition religieuse. A l’Eglise correspond le discours psychanalytico-individuel, faisant référence au christianisme (religion de l’individu) ; à la science correspond le discours philosophico-clérical, faisant référence au judaïsme via la réforme (religion du Livre) ; à la démocratie correspond le discours empirico-populaire, faisant référence à l’islam (religion du peuple) ; enfin au capitalisme, correspond le discours métaphysico-magistral, faisant référence aux religions orientales (religions de maîtres). Cependant chaque institution rencontre un refus constitutif : l'État ne suffit pas à faire participer chacun à la loi ; la science se heurte à l'échec politique de la rationalité moderne ; la démocratie se heurte au refus de l'individualité véritable et au retour du paganisme sacrificiel. Le capitalisme apparaît alors comme le dernier dispositif historique permettant de concentrer les tendances idolâtriques tout en ouvrant un espace pour l'œuvre et le don véritable. L'homme préfère pourtant toujours l'institution traditionnelle, qui le protège de la finitude et de l'altérité mais organise le système sacrificiel en désignant des victimes. Toute institution véritable est donc d'abord rejetée, toute parole de maître instituante. Contre la pensée de l'existence et contre Weber, qui refusent qu'une institution puisse être démontrée comme rationnellement juste (ni que le discours du maître puisse apparaître dans sa vérité), Juranville soutient qu'il existe une institution vraie, compatible avec la finitude radicale, et que la philosophie, assumant une forme de maîtrise, peut en produire le savoir objectif.


Ainsi le monde juste, avec tous les discours fondamentaux et toutes les grandes religions qui sont liées à ces discours, peut -il être définitivement institué. Comme le voulait et le veut la philosophie. Mais par le discours du maître. Car toute institution se fait par le maître et par son discours. Certes une telle institution, l’existant d’abord la refuse. D’où la contradiction objective à laquelle on se heurte quand on veut donner sa vérité au discours du maître. L’existant en fait ne voit comme effective qu’une institution qui serait ce qui aurait établi le monde traditionnel, ou ordinaire. Mais cette institution exclut toute finitude radicale et toute relation à l’Autre comme tel. Elle exclut donc le discours vrai qui, ayant tenu compte de toutes les objections légitimement avancées d’abord contre ce qui se donne comme raison, pourrait montrer cette institution comme vraiment juste. Et alors que, dans l’institution vraie, la fin (la justice) ne devait se réaliser, imprévisiblement, que par le moyen essentiel du maître dispensant sa grâce et, par son élection, appelant l’existant à recréer cette fin, dans l’institution telle que l’existant se la représente ordinairement, la fin se réalise selon le finalisme où le moyen, et tout ce qui survient, n’est rien d’essentiel. Or cette institution n’est pas simplement une représentation fausse que se fait l’existant, c’est aussi et surtout une effectivité mauvaise qu’il veut, pour tenter de se protéger le plus « efficacement » de la finitude radicale qui demeure. Institution qui est alors la structure fondamentale ordonnatrice du monde social traditionnel.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

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