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ŒUVRE, Passion, Individu, Judaïsme

L’individu n’accède pas à son oeuvre propre sans traverser une série de passions fondamentales, lesquelles forment ensemble une « Passion d’individu ». Elles ne sont pas ici de simples états psychologiques, mais différentes manières dont le sujet fini éprouve sa propre finitude dans son rapport à l’Autre. La première est l’angoisse, définie comme unicité et hétéronomie. Identification à l’objet : l’individu veut devenir objet absolu par l’œuvre mais éprouve d’abord sa finitude d’objet pour l’Autre. Ce qui fait éprouver positivement l’angoisse est alors la grâce, qui permet au fini de revouloir sa finitude jusqu’à l’œuvre. Elle se fausse lorsque l’objet fini est absolutisé comme fétiche et la finitude rejetée comme objet-déchet, mécanisme qui fonde sexualité et sacrifice. La deuxième passion est la culpabilité, définie comme hétéronomie et pluralité. Identification au sujet : pour dépasser l’angoisse sacrificielle, le sujet s’engage résolument dans le travail de l’œuvre. Hétéronomie, par rapport à la réduction précédente à l’objet, mais pourquoi pluralité ? Parce que l’œuvre doit maintenant être produite pour tout Autre, dans un espace où plusieurs sujets existent. Le sujet doit donc reconnaître une obligation qui le dépasse C’est alors l’élection qui donne au sujet la force et le courage de travailler contre l’ordre commun. Elle se fausse lorsque le sujet créateur est absolutisé et devient un modèle auquel tous devraient conformer leur propre œuvre, la culpabilité étant alors rejetée sur les victimes. La troisième passion est la honte, définie comme universalité de la finitude. Identification à l’Autre : il faut refuser les modèles sociaux et accepter les humiliations tout en croyant à la reconnaissance future de l’œuvre. La honte devient universelle parce que la finitude concerne tout fini, y compris les maîtres ; la foi permet alors de croire à la reconnaissance universelle. Elle se fausse lorsqu’un Autre faux, sans Autre, est absolutisé et transforme les œuvres reconnues en instruments de hiérarchie et de jugement. La quatrième passion est la peur, définie comme unicité et autonomie. Identification à la Chose : l’individu décide enfin de donner son œuvre propre et de poser son autonomie de Chose. L’individu comprend qu'il doit produire son œuvre maintenant (d’où la peur, qui correspond à un sentiment d’urgence), parce que le monde juste ne peut apparaître que si quelqu’un commence à le créer. Le don de l’œuvre doit transmettre aux autres les conditions de leur propre création : grâce, élection et foi. L’œuvre vraie est ainsi objectivité absolue, réponse de l’individu à l’œuvre de l’Autre absolu après la traversée complète de la finitude. Elle est une œuvre d’individu, issue de la « solitude essentielle », et non une œuvre de maître issue de la solitude sociale (la fameuse “solitude des rois” répondant à la solitude du paria).

Juranville se démarque d’une série de penseurs ayant explicitement reconnu l’importance existentielle de la passion dans le cadre de l’oeuvre essentielle. Heidegger d’abord reconnaît l’angoisse, la culpabilité et l’unité de l’œuvre, produite dans la lutte entre terre et monde. L’œuvre installe un monde, et ce monde est accueilli et conservé par les gardiens, le peuple des gardiens. Mais Heidegger ne veut pas que ce monde soit justifié par un savoir rationnel pur comme monde juste. Blanchot ensuite qui transforme la lutte heideggérienne monde/terre en une lutte entre lire/écrire, pouvoir/impossibilité, forme/illimité. L’écriture devient le lieu privilégié du travail de l’œuvre, mais le lecteur, comme sujet individuel, participe déjà à l’œuvre par la lecture. Et cette participation peut le conduire à l’écriture de sa propre œuvre. On retrouve donc l’idée du don. Malgré tout Blanchot maintient l’œuvre dans l’inachèvement, le désœuvrement et l’absence de garantie d’un accomplissement. Levinas enfin reconnaît l’œuvre ouverte à l’Autre, mais exige de l’Agent qu’il renonce à être contemporain de son accomplissement et à entrer lui-même dans la Terre promise. Juranville voit dans cette renonciation une limite inacceptable, car elle laisse subsister le monde sacrificiel et l’absence de reconnaissance objective de l’œuvre. Corrigeant Levinas, il relit alors l’histoire juive comme une Passion des Passions : prophétisme/angoisse, exil/culpabilité, messianisme/honte, Holocauste/peur. La peur ultime doit cependant conduire à la résurrection et à la Terre promise : le triomphe messianique exige que l’œuvre vraie soit finalement reconnue dans un monde juste, et que l’Agent veuille lui-même y entrer.


“Et encore Levinas. Qui, quoi qu’il ait dit de l’œuvre en la prenant au sens ordinaire et mondain, en vient néanmoins à reconnaître une œuvre vraie. Non seulement l’œuvre en train de se faire, et où l’on devra répondre de ce qui a déjà été proposé : c’est ce qu’il appelle, dans Totalité et infini, l’« œuvre de l’expression ». Mais aussi l’œuvre achevée, pour autant qu’elle s’ouvre toujours à l’Autre comme tel. Or, à refuser de rien dire d’un accomplissement de l’œuvre dans un tel monde et un tel savoir, et donc à ne pas donner à la peur toute la vérité que nous lui avons donnée, Levinas, qui reproche très légitimement à la pensée contemporaine, notamment à Heidegger, sa complaisance pour le nihilisme tragique, ne rejoint-il pas cette pensée dans la même soumission à l’évidence sociale du monde sacrificiel, dans la même captation par l’œuvre primordiale que se prétend pareil monde ? La « Passion des Passions », « vécue par le judaïsme en Europe chrétienne », et qui aura été, d’après nous, le terme ultime de la suprême Passion humaine (après le prophétisme – moment de l’angoisse –, l’exil – moment de la culpabilité –, le messianisme – moment de la honte –, il y aura eu la « déréliction totale » de l’holocauste – moment de la peur) ne doit-elle pas conduire effectivement à la résurrection, à l’établissement dans la Terre promise ? L’« Agent » ne doit-il pas, de quelque « patience » pure qu’il se réclame, vouloir jusqu’au bout entrer lui-même dans la Terre promise ? N’est-ce pas là ce que veut le « triomphe messianique » ?“
JURANVILLE, 2000, JEU