ŒUVRE, Vérité, Chose, Sexuation, HEIDEGGER

L’oeuvre, comme objectivité absolue, ne peut être posée comme telle que dans le savoir, puisque cette objectivité finalement doit être reconnue. Il faut donc un savoir de l’oeuvre et que ce savoir lui-même soit oeuvre. En tout cas consistance et unité sont le propre de l’oeuvre. La chose déjà possède une unité et une consistance originelles. L’œuvre fait que cette chose est reproduite dans l’espace de l’objectivité. « Elle est ainsi la vérité de la chose » dit Juranville, vérité tenant au fait que la chose est précisément créatrice. L’oeuvre devient ainsi la chose se répétant. A noter que le sujet créateur devient lui-même, dans cette opération, chose, recréateur comme chose. Le créateur ne produit donc véritablement que lorsqu'il se laisse porter par cette puissance de la Chose ; et pas n’importe comment, selon la structure quaternaire qui est celle de la chose se déployant métaphoriquement, et qui devient celle de l’oeuvre. Juranville reprend partiellement l’analyse heideggérienne de l’oeuvre, en tant que distincte de l’outil et de la chose. L’œuvre possède en effet à la fois le caractère fabriqué de l’outil et la consistance autonome de la chose. Heidegger comprend que l’œuvre est la chose ou la terre répétée dans le monde, et que la vérité y est « à l’œuvre ». Le monde est l'espace ouvert par la vérité ; la terre, elle, est caractérisée par la Verbergung, la réserve, le retrait : la vérité s'y retire et devient non-vérité. L’œuvre est donc, chez Heidegger, le lieu d'un « combat essentiel entre monde et terre », mais il ne peut poser que la terre/la chose est elle-même la vérité originelle et le principe créateur. Sinon, comment pourrait-on concevoir que le monde/l’oeuvre est l'espace où la vérité originelle peut être posée, puis répétée ? D’un côté Heidegger voit la métaphore mais ne la pense pas jusqu’au principe ; de l’autre il ne veut pas poser que la terre est elle-même la vérité originelle et le principe créateur. Pour bien marquer sa différence, Juranville rapporte au contraire la terre au principe théologique de la « Puissance créatrice du Père ». Dès lors le combat monde/terre prend la forme plus fondamentale du différend masculin/féminin au-delà de toute complémentarité mythique des sexes. Juranville écrit : « l’œuvre libère l’indifférence pure des sexes, la métaphore paternelle en tant que création libre, par la mère, du père — supposé lui-même créateur. » Qu’est-ce à dire ? La création authentique rompt avec la complémentarité sexuelle ordinaire qui permet biologiquement la reproduction. Au regard de la création pure, l’« indifférence des sexes » prime au sens où l’un n’est pas moins créateur que l’autre : le masculin n’y est pas spécialement « celui qui crée », et le féminin « celle qui reçoit ». La différence des sexes n’est pas effacée pour autant, le masculin et le féminin se redistribuent aux quatre pôles de la structure de l’oeuvre, comme objet et Chose pour le féminin, comme sujet et Autre pour le masculin, et tous sont les moments nécessaires de la création. Ce que dit Juranville corrigeant Heidegger c’est que la Terre/le féminin crée elle aussi, et même elle peut créer le Père comme Père (la “métaphore du Nom-du-Père” selon Lacan). Non que le Père et la Chose soient identiques, mais l’œuvre est précisément le lieu où cette puissance créatrice originelle se transmet et se répète : la Chose se recrée objectivement.


“Le combat entre monde et terre prend alors un tout autre sens, si c’est la terre (la chose) qui est le principe, et si ce combat ne doit pas être un combat abstrait, métaphysique au mauvais sens du terme. Il devient combat, différend essentiel du masculin et du féminin. Le monde, c’est le masculin. Avec, d’une part, la non-vérité comme errance, la névrose, l’espace où le sujet cherche la vérité, où il a à créer. Et, d’autre part, la vérité posée comme telle, l’œuvre, la sublimation - ce qui, d’abord, n’est qu’un idéal. L’homme comme sujet, et l’homme comme Autre. La terre, c’est le féminin. Avec, d’une part, la non-vérité comme dissimulation, l’objet se faisant passer pour l’absolu, la perversion. Et, d’autre part, la non-vérité comme refus, la chose dans son indifférence, la chose qui pourrait rester close sur soi, mais qui s’ouvrira librement, la psychose. La « double réserve », le « double retrait ». La femme comme objet, et la femme comme Chose. Si l’œuvre est, comme le dit Heidegger, « instigatrice de ce combat », entre monde et terre, cela signifie maintenant que, en lieu et place du « rapport sexuel », de la complémentarité des sexes à quoi la métaphore paternelle avait été réduite, l’œuvre libère l’indifférence pure des sexes, la métaphore paternelle en tant que création libre, par la mère, du père — supposé lui-même créateur.  Ainsi, chez Heidegger aussi, la métaphore, la chose, se pose elle-même dans l’œuvre. Mais Heidegger ne dit rien de tel de la métaphore, de même qu’il ne veut rien dire du principe qu’est la terre - en termes théologiques, la Puissance créatrice du Père. Et il ne peut montrer en quoi l’œuvre a une vérité objective. Attachons-nous au contraire à une telle objectivité.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

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