MOI, Autonomie, Election, Individu

Comment le sujet peut-il traverser entièrement le désespoir sans retomber dans la haine fondamentale ? Cette haine est d'abord dirigée contre Dieu, parce que Dieu appelle l'homme à reconnaître sa finitude et à l'assumer librement. Mais, plus profondément encore, ce qui est refusé est l'autonomie elle-même, c'est-à-dire la responsabilité de répondre de sa propre existence. Pour donner toute sa vérité au désespoir, le sujet doit donc faire de l'autonomie son identité : c'est ainsi qu'apparaît le moi. Le moi n'est pas l'ego psychologique, mais la décision de revouloir librement l'épreuve du désespoir et de transformer cette nécessité en acte créateur. Le moi doit être distingué de l'individu. L'individu reçoit la grâce, produit une œuvre et témoigne de sa vérité par sa singularité. Le moi, lui, relève de l'élection : il reçoit une mission, répond à l'appel de l'Autre absolu et assume la responsabilité du monde. Il ne cherche pas seulement à se séparer du monde existant, mais à instituer un monde nouveau et juste, capable d'être reconnu par tous, y compris par ceux qui lui opposent leur haine et leur désespoir. Son identification à l'Autre absolu ne consiste pas à prendre la place de Dieu, mais à vouloir ce que Dieu veut, en devenant l'instrument libre de cette volonté dans l'histoire.


Le moi, en effet, disons-le ici brièvement, n’est pas l’individu. Encore qu’il soit lié essentiellement avec lui, et que le sujet s’engage, comme moi, d’une part à s’affronter à toute une épreuve qu’il traversera comme individu, et d’autre part à se rapporter, comme individu, à l’Autre fini en tant que lui-même individu. Le moi, lui, n’a pas son identité dans l’unicité, mais dans l’autonomie. Il ne se contente pas d’aller vers lui-même en se séparant du monde social immédiat, quitte à témoigner ensuite, par l’œuvre, de la vérité de cette séparation, mais il s’engage à introduire un monde nouveau et juste, à faire histoire. Il ne se caractérise pas, comme l’individu, par la grâce, mais par l’élection. Le moi est responsable. Il répond à l’appel de l’Autre absolu vrai.”
JURANVILLE, ALTERITE, 2000

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