Certes la pensée de l’existence a raison de dénoncer l’objectivité ordinaire : celle-ci suppose la finitude, mais seulement pour mieux en exclure la radicalité et préserver une unité immédiatement donnée. Or l’existence introduit précisément ce qui menace cette unité : la finitude radicale, le surgissement imprévisible, le temps. Il y a donc une contradiction initiale : pour constituer un objet stable, le sujet doit reconnaître suffisamment la finitude pour pouvoir la traverser, mais il doit simultanément en exclure la dimension radicale. L'objectivité ordinaire n'est donc pas simplement une ignorance de la finitude, elle est une finitude déjà domestiquée. Cette objectivité possède une certaine réalité puisqu’elle articule des éléments signifiants entre eux, mais elle reste limitée parce qu’elle s’arrête avant la transformation véritable du sujet. Elle ne conduit pas jusqu’à cette « unité et identité nouvelle » que seule l’épreuve de la finitude radicale permet d’atteindre, dans la relation avec l’Autre absolu vrai. L’objectivité courante fait exactement l’inverse : elle transforme une unité finie en absolu faux, elle le fétichise. Le fétiche est donc ici beaucoup plus qu’un objet particulier de la perversion, il désigne une structure de l’objectivité elle-même. Le sujet fini veut une chose qui subsiste, qui soit stable, qui possède son identité propre, afin de ne pas avoir à affronter la menace de sa propre finitude. L’objet lui garantit ainsi une sorte de sécurité ontologique, toutefois illusoire puisqu’elle repose précisément sur l'expulsion de ce qui pourrait conduire à une identité véritable. La pensée de l’existence a parfaitement compris la fausseté de cette objectivité. Elle part de la finitude radicale de l’existant, reconnue dans sa relation à l’Autre absolu - ce qui est un point essentiel. La finitude n’est pas simplement une propriété constatée ou supposée de l’homme, elle est découverte dans une relation : le sujet est objet fini de l’Autre absolu. La pensée de l’existence contient donc une conception implicite d’une objectivité vraie. Elle commence avec la reconnaissance de la finitude radicale ; puis elle doit être développée jusqu’à l’œuvre. Mais cette visée n’aurait aucun sens si l’objectivité ne caractérisait pas primordialement l’Autre lui-même. L’Autre absolu est d’abord objet absolu, mais il se donne librement et par grâce au fini sous la forme d’un objet fini. C’est précisément cette structure qui rend possible la relation existentielle que l’on retrouve dans plusieurs concepts majeurs comme l’objet ‘a’ chez Lacan, le Visage chez Levinas, le Dasein chez Heidegger : ce sont différentes formulations de cette apparition de l’Autre sous une forme finie, qui ouvre pourtant vers une objectivité nouvelle. Lacan parle d’ailleurs plus volontiers d’”objectalité” plutôt que d’objectivité. L’objet ‘a’ est un objet qui ne peut être séparé de l’existence, de l’angoisse et de la relation à l’Autre. Mais la pensée de l’existence refuse d'aller jusqu’au bout de cette objectivité nouvelle, y compris la psychanalyse, craignant qu'une telle affirmation fasse retomber dans l'objectivité ancienne, le fétiche, le savoir absolu illusoire, la fermeture de l'altérité. Sauf que le refus de toute objectivité vraie ne libère finalement pas de l'objectivité fausse, parce que le sujet finit conserve toujours son besoin d’un Autre absolu et il va s’empresser d’en produire un faux : un absolu sans relation et sans altérité, qui maintient le fini dans une position de pure dépendance. La structure sacrificielle est donc la conséquence sociale de la fausse objectivité.
OBJECTIVITE, Finitude, Autre, Objet
“Certes, face à une telle objectivité fausse (celle du savoir ordinaire, où mécanisme et finalisme se conjoignent et se limitent l’un l’autre, celle du savoir scientifique, où le mécanisme soumet le finalisme, celle du savoir métaphysique, où c’est l’inverse qui se produit), la pensée de l’existence suppose une objectivité vraie. Objectivité vraie dont le point de départ est, pour l’existant, la reconnaissance de sa finitude radicale dans la relation à l’Autre absolu dont il est l’objet, l’objet existentiellement fini. Objectivité vraie que l’existant aura à partir de là, par ce qui lui vient de cet Autre, à déployer jusqu’à l’œuvre – l’Autre l’appelant, selon la formule de Heidegger, à « s’approprier authentiquement la non-vérité ». Objectivité vraie qui caractérise primordialement cet Autre lui-même, lequel, en soi objet absolu, s’est fait librement, par grâce, objet fini pour l’existant, pour la créature comme son Autre. D’un tel objet, qui apparaît d’abord dans sa finitude radicale, avant de s’accomplir comme œuvre, Lacan parle sous le nom d’objet « a » (« objet affecté d’un désir »), et Lévinas sous celui de visage. Heidegger en parle, lui, sous le nom de Dasein : d’abord comme le Da par quoi l’être se donne à l’homme et l’homme se rend à l’être et, finalement, pour l’homme, comme l’œuvre où ce Da est assumé jusqu’au bout. Mais la pensée de l’existence refuse que pareille objectivité puisse être posée, dite comme telle.”
JURANVILLE, 2000, JEU
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire