Le péché essentiel, non réductible au péché ordinaire, doit se manifester d’abord comme ignorance véritable : ignorance par laquelle le sujet reconnaît sa finitude radicale et comprend qu’il ne peut accéder au savoir vrai que par l’Autre absolu. Cette ignorance n’est donc pas simple absence de savoir, mais acte de reconnaissance du non-savoir et de la finitude ; elle ouvre déjà au savoir vrai par grâce. Socrate appelle chacun à cette ignorance, et « Nul n’est méchant volontairement » signifie que le mal suppose l’absence d’un savoir véritable du bien. Si quelqu'un possédait véritablement le savoir du bien, il ne pourrait pas vouloir le mal comme tel. Socrate ne s’en tient pas au simple procédé pédagogique consistant à reconnaître que l'on ne sait pas ; il appelle à reconnaître que notre savoir ordinaire est insuffisant, voire faux, et que nous sommes le plus souvent dans l’illusion de savoir. Chaque acte mauvais que nous accomplissons ne ferait que prouver cette ignorance. Socrate en appelle donc à une ignorance vraie comme acte de reconnaissance de l’ignorance ordinaire. Reste que la métaphysique, supposant une indépassable appétence pour le bien, transforme l’ignorance socratique en simple étape nécessaire vers le savoir et fait ainsi disparaître le péché. Kierkegaard a cherché à le réintroduire en distinguant l’ignorance originelle d’une ignorance acquise, produite par une activité volontaire qui obscurcit la connaissance. Le péché devient donc une volonté maligne qui travaille contre le savoir. Mais lequel ? Cette thèse ne demeure-t-elle pas exposée à l’argument socratique selon laquelle il existe plusieurs manières - toutes imparfaites - de savoir et de comprendre ? Kierkegaard ne peut pas complètement sortir du modèle socratique tant qu'il oppose simplement une connaissance à une volonté qui lui désobéit. Même problème chez Saint Paul, lequel exprime la division entre vouloir le bien et accomplir le mal. Mais la question reste : comment cette division est-elle intelligible ? Si la philosophie ne peut pas expliquer rationnellement comment le sujet se divise, elle laisse subsister le péché comme une sorte de donnée mystérieuse. Et c'est précisément ce que Juranville refuse : il doit être possible d’expliquer rationnellement le péché, la volonté du mal pour le mal - et accessoirement les difficultés précédentes ; or la seule façon d’y parvenir est justement de ne pas ramener le problème éthique du péché sur la question épistémologique du savoir (confusion socratique, aggravée par des siècles de métaphysique). Il est évident que nous n’avons pas la connaissance originelle du bien, mais nous éprouvons parfaitement, selon Juranville, ce qu’implique un tel bien absolu : l’évidence de notre finitude, de notre dépendance vis-à-vis de l’Autre, et en même temps notre incapacité à nous y résoudre. Car toujours d’abord nous refusons d’en payer le prix, ce qui est la définition même du péché. Ce prix est l’acceptation de la finitude radicale, l’ouverture à l’Autre et la reconnaissance de celui-ci comme principe du savoir. Mais le sujet se réfugie dans un faux savoir et se fabrique un faux principe niant la finitude essentielle. Le faux savoir est donc une défense contre la finitude, et l’ignorance quotidienne est précisément ce faux savoir qui dissimule son propre refus du savoir vrai.
PECHE, Ignorance, Finitude, Mal, SOCRATE
LETTRE, Intégrisme, Judaïsme, Interprétation, SAINT PAUL
“L’intégrisme n'a pas de place dans le monde traditionnel” affirme Juranville. En effet l’intégrisme apparaît lorsque les règles sociales ne vont plus de soi et doivent être imposées par un discours. Il distingue cependant un intégrisme négatif, qui absolutise mécaniquement la lettre, et un « intégrisme positif », propre au judaïsme, où l'attachement rigoureux aux commandements ouvre au contraire un travail permanent de lecture et d'interprétation. La Loi n'y détruit pas l'autonomie : elle la rend possible en obligeant chacun à reconstituer lui-même le sens. Pour le « peuple du Livre », l'identité repose moins sur un ensemble de mythes que sur une pratique incessante de la lecture. Certes il faut voir dans saint Paul une tentative décisive d'universaliser cette lettre en faisant de la Passion du Christ une écriture adressée à tous les hommes. Mais saint Paul oppose trop radicalement la lettre et l'esprit avec sa formule : « la lettre tue, l'esprit vivifie ». Cette opposition ferait croire que l'esprit peut être atteint immédiatement, sans le travail historique de l'interprétation, ouvrant ainsi la voie à une repaganisation. Là où l'attachement juif à la lettre protège précisément l'esprit contre toute spiritualité abstraite. La véritable histoire exige donc de maintenir ensemble la lettre et l'esprit : la lettre est indispensable parce qu'elle est le lieu où la vérité se construit progressivement par la lecture, l'interprétation et l'œuvre. L'esprit n'abolit pas la lettre ; il naît d'elle et ne subsiste qu'en elle.