LETTRE, Intégrisme, Judaïsme, Interprétation, SAINT PAUL

“L’intégrisme n'a pas de place dans le monde traditionnel” affirme Juranville. En effet l’intégrisme apparaît lorsque les règles sociales ne vont plus de soi et doivent être imposées par un discours. Il distingue cependant un intégrisme négatif, qui absolutise mécaniquement la lettre, et un « intégrisme positif », propre au judaïsme, où l'attachement rigoureux aux commandements ouvre au contraire un travail permanent de lecture et d'interprétation. La Loi n'y détruit pas l'autonomie : elle la rend possible en obligeant chacun à reconstituer lui-même le sens. Pour le « peuple du Livre », l'identité repose moins sur un ensemble de mythes que sur une pratique incessante de la lecture. Certes il faut voir dans saint Paul une tentative décisive d'universaliser cette lettre en faisant de la Passion du Christ une écriture adressée à tous les hommes. Mais saint Paul oppose trop radicalement la lettre et l'esprit avec sa formule : « la lettre tue, l'esprit vivifie ». Cette opposition ferait croire que l'esprit peut être atteint immédiatement, sans le travail historique de l'interprétation, ouvrant ainsi la voie à une repaganisation. Là où l'attachement juif à la lettre protège précisément l'esprit contre toute spiritualité abstraite. La véritable histoire exige donc de maintenir ensemble la lettre et l'esprit : la lettre est indispensable parce qu'elle est le lieu où la vérité se construit progressivement par la lecture, l'interprétation et l'œuvre. L'esprit n'abolit pas la lettre ; il naît d'elle et ne subsiste qu'en elle.


“On doit en reconnaître la présence toujours plus répandue, dans le monde social, du phénomène de l'intégrisme, qui semble invalider le VI° commandement. L'intégrisme n'a pas de place dans le monde traditionnel. Ou l'on respecte «à la lettre» les règles qui organisent la vie de chacun. Sans que cependant ce soit expressément exigé, dans un discours. Or l'intégrisme est un discours qui exige qu'on se conforme à la lettre des règles. Mais la captation par le social est mise en question avec l'avènement de l'histoire. Et l'intégrisme surgit. Mais aussi un intégrisme positif, lié à l'histoire, et qui appelle, lui, au respect des règles nouvelles organisatrices du monde à venir. Tel est l’intégrisme juif, l'attachement juif à la lettre, avant tout à celle des commandements du Décalogue et de la Loi en général - attachement qui n'est en rien soumission, a fortiori aliénation, mais qui ouvre à une véritable autonomie. Non pas une autonomie abstraite et vide, illusoire, mais une autonomie qui se forme dans le travail de la lecture, de l'interprétation.”
JURANVILLE, UJC, 2021 

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