Juranville se livre à une véritable reconstruction philosophique du judaïsme : comme pour tout autre entité conceptuelle il lui applique d’abord une définition en forme de dualité ; trois principes lui conférant tour à tour une objectivité, une subjectivité et une essence ; deux contradictions successives (objective puis subjective) et leur dépassement dialectique. Le judaïsme est défini comme religion de la singularité. La singularité individuelle étant d'abord rejetée par le monde social et religieux, elle ne peut réapparaître que si l'Autre absolu la pose et la signifie. Lorsque cette signification reçoit une nécessité, elle devient loi. La loi constitue ainsi l'objectivité du judaïsme. Mais cette loi n'est pas un légalisme : elle est une loi d'amour destinée à protéger l'émergence de l'individu véritable et à maintenir l'amour dans sa vérité en l'obligeant à tenir compte de la finitude. Toutefois surgit une première contradiction. Le sujet social ne veut reconnaître qu'une loi anticipative, déterminant tout à l'avance, une loi idolâtrique et païenne. On peur reprocher à Hegel d'avoir interprété le judaïsme dans ce sens en le réduisant à une simple soumission à la loi. À l'inverse, le judaïsme authentique exige une réinterprétation permanente de la loi, dans son esprit autant que dans sa lettre. Pour dépasser cette contradiction, il faut penser la révélation comme union de l'hétéronomie et de l'autonomie : la loi vient de l'Autre mais doit être librement reprise par chacun. La révélation devient alors la subjectivité du judaïsme. Cependant une seconde contradiction apparaît. Le sujet social refuse une révélation qui exigerait de tous un travail de transformation de soi et préfère une vérité immédiatement donnée. Le sujet individuel, lui, peut reconnaître la révélation authentique mais tend à nier qu'elle puisse devenir universellement reconnue, ce qui favorise le repli dénoncé par Rosenzweig comme l'un des « dangers juifs ». La solution ultime réside dans l'élection, définie comme l'union de l'autonomie et de la singularité. L'élection constitue l'essence du judaïsme. Reprenant mais corrigeant Lévinas, Juranville affirme que l'élu n'est pas un otage infini d'autrui mais celui qui a la responsabilité de faire reconnaître universellement la loi vraie. L'élection accomplit alors la grâce reçue et conduit finalement à la transmettre aux autres sous forme de don et de grâce rendue.
JUDAISME, Loi, Révélation, Élection
“L’élection est ainsi l'altérité absolue du judaïsme et son essence, ce qui résout sa contradiction subjective. Levinas lui a conféré tout à fait explicitement, une pleine universalité, en la présentant comme responsabilité pour Autrui à laquelle tout homme est, par l'Autre en général et avant tout par l'Autre absolu, constitutivement appelé. Nous ajoutons simplement que, dans cette responsabilité d'élu, l'homme n'a pas à se tenir pour responsable des persécutions qu'il subit, ni à se faire infiniment otage d'Autrui. Que sa responsabilité consiste bien plutôt à faire accueillir de tous la loi vraie dont le judaïsme a témoigné et témoigne, en donnant certes absolument à l'autre homme, mais non pas infiniment (l'autre homme doit rendre), et à assurer à cette loi toute son objectivité. Election par laquelle l'homme accomplit la grâce originellement reçue de l'Autre, mais au bout de laquelle il devra « rendre grâce », dispenser à son tour une semblable grâce pour faire valoir l’objectivité de cette élection.”
JURANVILLE, FHER, 2019
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