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HAINE, Deuil, Don, Violence

Refuser de donner revient à haïr, tandis que le don constitue un renoncement à la haine. Il est possible d’identifier ce renoncement au travail du deuil qui consiste à cesser d’accuser l’autre de sa propre souffrance. Ce processus, menant au don absolu, traverse les structures existentiales (psychose, perversion, névrose, sublimation), désormais comprises selon le degré de renoncement à la haine. Celle-ci provient du refus imaginaire de la castration et transforme la souffrance du désir en violence : violence absolue dans la psychose, violence de la pulsion dans la perversion, violence psychique de la demande dans la névrose. Le deuil réintroduit les limites symboliques et s’accomplit dans la sublimation où la haine s’efface et où la violence devient création. À partir des nœuds borroméens de Lacan (réel, symbolique, imaginaire), Juranville montre que la haine consiste à projeter la finitude sur l’autre pour préserver une illusion d’intégrité, tandis que le deuil implique d’assumer en soi cette structure, condition du don véritable. 


“La théorie des nœuds borroméens permet d’écrire les structures existentiales en y faisant apparaître le jeu de la haine et du deuil. L’homme est trinité. En lui se nouent inéluctablement le nœud du réel, celui du symbolique et celui de l’imaginaire. La seule manière d’éviter « imaginairement » la souffrance qu’implique le nœud borroméen, c’est de l’imputer à l’autre et de supposer qu’il cherche à nous faire porter le nœud du symbolique (le désir et la séparation) et plus encore le nœud du réel (le corps marqué par la mort), pour se réserver la plénitude de l’imaginaire. La haine conduit en fait à ajouter des nœuds supplémentaires aux trois éléments de la trinité primordiale. Simplement on peut en ce cas confondre en soi ces trois éléments et se donner l’illusion de la pure plénitude de l’imaginaire seul. Ce qui laisse être la souffrance réelle, et exclut l’effective plénitude du don. Le travail du deuil consiste à souffrir la séparation en soi du symbolique, puis du réel, et permet de se libérer des contraintes qu’impose la haine. Remarquons, avant de préciser ce qu’il en est de chacune des structures existentiales, que la présentation que nous en ébauchons ici selon la théorie des nœuds ne reprend pas exactement ce qu’en a dit Lacan. Pour lui, dans la psychose les nœuds sont libres, dans la névrose ils le sont également, mais un quatrième nœud les relie et permet de donner à la structure l’aspect du nœud borroméen – c’est le symptôme. Il nous semble que le fait trinitaire est une donnée irréductible, que l’homme ne veut pas souffrir, mais qui demeure. Le psychotique n’est pas dénoué et vagant, mais totalement noué, coincé, sans possibilité de « jeu ».”
JURANVILLE, LPH, 1984

FOI, Paganisme, Superstition, Violence, KIERKEGAARD

L’existant commence par adhérer à une conception traditionnelle et existentiellement fausse de la foi : croyance immédiate en un Autre absolu faux ou idole garantissant un monde social (illusoirement) harmonieux sans contradiction ni finitude radicale. Cette foi adhère, par simple autorité des maîtres et par soumission aux ancêtres, au savoir qui justifie cet ordre ; elle n’est que superstition. Comme le souligne Kierkegaard, le « sentiment religieux immédiat » relève du paganisme : le rapport direct à Dieu est illusion. Mais ce monde idolâtre ne se contente pas d’être faux ; il est intrinsèquement violent. Pour préserver son harmonie fictive, il exerce une violence sacrificielle contre ceux qui voudraient affirmer une foi véritable. La figure de l’« infidèle » — qu’il s’agisse, dans l’histoire, des musulmans pour l’Église médiévale, des non-musulmans dans l’islam traditionnel ou des ennemis désignés par l’islamisme contemporain — manifeste cette logique : celui qui ne reconnaît pas l’Autre faux dominant doit être converti, combattu ou éliminé. Ainsi la foi fausse, païenne et idolâtre, s’accompagne structurellement d’un ordre sacrificiel hostile à la vraie foi.


“Quant à la foi, on doit partir en effet de ceci que l'existant d'abord s'en tient à la conception traditionnelle ou ordinaire, existentiellement fausse, de la foi, de la croyance et à un monde où elle règne. Foi ou croyance qui se rapporte en fait à un Autre absolu faux ou idole qui ordonne, par sa loi, le monde social comme un Tout harmonieux, sans place pour quelque contradiction ou finitude radicale. Cette foi ou croyance adhérerait sans raison, à travers la seule autorité des maîtres de ce monde, au savoir qui le justifie. Elle ne serait en fait que superstition, soumission aux ancêtres. « Le sentiment religieux immédiat, dit Kierkegaard, s'abandonne à la pure superstition qui consiste à voir Dieu directement en tout ». « Le rapport direct à Dieu est paganisme » dit-il.“
JURANVILLE, UJC, 2021  

DROIT DE PROPRIETE, Violence, Capitalisme, Individu,MARX

Le droit de propriété comporte une violence inacceptable autant qu'inéliminable, c'est pourquoi il doit être limité par le droit lui-même, jusqu'à rendre cette violence acceptable. Violence, non pas parce que celui qui possède vole nécessairement son semblable, mais parce qu'en s'accroissant (inévitablement, avec la généralisation des échanges) la propriété consomme toujours plus de main d'oeuvre et fait produire de la plus-value au travailleur. Et aussi parce qu'à l'origine du capitalisme, le droit positif n'a fait que légaliser les vagues de spoliation - à la fois contre l'Etat féodal et contre les petits propriétaires paysans - consacrant le droit du "plus possédant". Expropriation et exploitation capitalistes tant dénoncées par Marx, qui va jusqu'à condamner le droit lui-même comme simple instrument de domination. Mais droit de propriété pourtant légitime dans son principe, car la propriété résulte de l'entreprise et de la création individuelle, que peu d'individus ont le courage, l'opiniâtreté et le talent de conduire à terme (quand bien même ils en auraient reçu les moyens par d'autres). La violence engendrée par la propriété et ses abus n'est pas équivalente à la violence sacrificielle originelle, elle en est juste la forme subsistante inéliminable à l'époque du capitalisme, et c'est donc bien comme droit civil (droit de l'individu et pour l'individu) que ce droit de propriété peut être à la fois reconnu et encadré, en regard du droit du travail et de ses progrès eux-mêmes légitimes.


"La vérité du droit ne peut advenir, comme droit de l’individu, qu’à partir du droit positif combattu dans ce que sa violence a d’inacceptable, et reconnu dans ce que sa violence a d’inéliminable... Le droit s’accorde donc tout à fait avec le système capitaliste. Non pas au sens de Marx où il serait complice de la violence absolue de ce système. Mais au sens où il donne à ce système les limites que celui-ci veut avoir. Ces limites ne lui sont pas imposées de l’extérieur, comme s’il était toujours le système sacrificiel païen dans sa forme brute. Elles se développent bien plutôt à partir de la violence inéliminable du contrat de travail, et elles donnent à l’existant toutes les conditions pour s’arracher à la tentation du paganisme brut et pour devenir et redevenir l’individu. Là est le sens de l’État et du droit – et aussi du capitalisme."
JURANVILLE, 2010, ICFH