Chez Kant et Hegel, et en général dans la métaphysique, les modalités se développent à partir du possible : ce qui est nécessaire n'est que le déploiement d'une possibilité déjà contenue dans le réel, de sorte que le temps n'introduit aucune véritable nouveauté. À l'inverse, l'existence oblige à partir du nécessaire. Une œuvre accomplie constitue une nécessité, mais cette nécessité ne ferme pas l'histoire : elle s'efface et ouvre la possibilité d'une œuvre nouvelle. On retrouve ici l'intuition de Schelling, qui renverse Hegel en faisant du nécessaire le point de départ de la création. Cette inversion reçoit son expression la plus rigoureuse chez Lacan à travers la théorie des modalités. Le nécessaire est « ce qui ne cesse pas de s'écrire » : la loi, l'œuvre instituée, l'ordre symbolique stabilisé. Le possible est « ce qui cesse de s'écrire » : l'ouverture de la liberté, la sortie du destin figé, la possibilité d'un nouveau commencement. Le contingent est « ce qui cesse de ne pas s'écrire » : l'apparition imprévisible d'une œuvre véritable. L'impossible est « ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire » : le Réel irréductible, ce qui échappe définitivement à toute écriture. Le véritable réel n'est donc pas l'œuvre réalisée, mais l'intervalle entre deux œuvres, le moment où le sujet rencontre sa finitude et où rien n'est encore garanti. C'est ce que Juranville appelle le « temps pur », dont l'Incarnation, selon lui, constitue le modèle suprême. Toute création authentique suppose cette traversée de l'impossible. L'œuvre surgit alors comme événement contingent ; mais, une fois accomplie, elle devient à son tour une nouvelle nécessité, qui ouvrira de nouvelles possibilités. Ainsi se déploie le mouvement fondamental de l'histoire : une nécessité engendre une liberté, la liberté rencontre le réel, le réel permet l'événement créateur, puis cet événement devient lui-même une nouvelle nécessité.
OEUVRE, Loi, Réel, Modalité, LACAN
LIBERTE, Nécessité, Angoisse, Création, KIERKEGAARD
Il y a un “chemin de la liberté” déductible de la structure quaternaire de l’oeuvre : Objet – Sujet – Autre – Chose, car l’œuvre suit toujours le même parcours. D’abord la liberté veut s'objectiver, elle cherche immédiatement à devenir réalité ; c’est pourquoi elle rencontre la nécessité. Mais le sujet découvre rapidement que la nécessité existante n'est pas la vraie. Elle est celle du monde fini, des contraintes, des déterminismes naturels et sociaux, des institutions. Cette nécessité paraît détruire la liberté. Elle se replie alors sur la subjectivité, contre cette objectivité, mais découvre sa propre finitude radicale : c'est le moment de l'angoisse, que Kierkegaard définit comme une liberté entravée par elle-même et non par une nécessité extérieure. Le sujet découvre alors que la vraie liberté ne vient pas de lui mais qu’elle apparaît dans l'Autre, et même davantage, dans l'Autre absolu. Il découvre aussi - vérité paradoxale - que l’Autre lui-même veut pour soi la finitude et demande à l’existant de l’assumer à son tour jusqu’au bout, jusqu’à l’oeuvre. La création implique nécessairement la finitude. C’est pourquoi le dernier moment est celui de la Chose que l’existant doit devenir, en répétant, à sa manière, la création. La liberté peut ainsi se réaliser, loin de toute subjectivité isolée, sans devoir s’opposer au monde.