Dans le huitième commandement interdisant le faux témoignage, il faut lire la dénonciation d'une tendance fondamentale des hommes : utiliser la justice pour faire condamner un autre et transformer un ressentiment personnel en accusation publique. La véritable justice doit donc empêcher toute logique sacrificielle, garantir que nul ne soit réduit au rôle de victime expiatoire, permettre à chacun de reconstituer librement la loi à partir de soi et n'admettre que des témoignages objectivement confirmés. Cette conception rompt avec l'idée traditionnelle selon laquelle la justice restaurerait une identité originelle harmonieuse. Illusion totale puisque, précisément, l'existant est d'abord injuste, se repliant naturellement sur lui-même et rejetant l'Autre. La justice vient donc de l'Autre et doit lui être rendue. L’on retrouve ici l'intuition fondamentale de Levinas : le sujet devient responsable lorsqu'il est atteint et mis en demeure par autrui. Toutefois, la présence du tiers oblige à dépasser la relation immédiate au prochain et à introduire comparaison, mesure et arbitrage. La justice doit alors s'incarner dans le droit et dans le savoir. Si Juranville reconnaît à Levinas une authentique visée messianique orientée vers l'institution d'un monde juste et la lutte contre le paganisme sacrificiel, il lui reproche finalement de refuser d'objectiver pleinement cette justice dans un savoir philosophique universel.
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JUSTICE, Altérité, Injustice, Messianisme, LEVINAS
“La philosophie telle que réaffirmée par Levinas est donc bien reconnue, au moins implicitement, comme menant contre le paganisme une entreprise d’Histoire et comme visant l’institution de la justice. Certes la philosophie, quand elle vise la justice, vise autre chose que la charité. Mais c’est aussi la visée messianique du judaïsme, tendu vers la révolution véritable, quand on n’appellera plus bien le mal est mal le bien. « Le judaïsme unit les hommes dans un idéal de justice terrestre dont le Messie est la promesse et l’accomplissement. Tous les prophètes n’ont prophétisé que pour annoncer les temps messianiques. » Mais Levinas refuse lui aussi de fixer objectivement dans un savoir qui se poserait comme tel et qui serait universellement reconnu, cette mesure et limite. Au nom toujours foncièrement, comme Heidegger et Kierkegaard, de l’altérité. Au nom plus précisément, pour lui du prochain sur la reconnaissance duquel on ne pourrait pas anticiper sans gommer quelque chose de la vérité pure qui surgit avec lui.”
JURANVILLE, UJC, 2021
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