Que fait l’existant de l’événement qui lui advient ? Deux issues principales se dessinent, l’une neutralisant l’événement, l’autre le pervertissant. Première possibilité : l’existant objectivise l’événement. Il l’intègre dans un savoir déjà constitué, le classe, le rend explicable. Ce faisant, l’événement cesse d’être ce qu’il était véritablement : il ne surgit plus comme sens nouveau dans le réel ; il ne révèle plus le non-sens de ce que l’on prenait jusque-là pour le sens ; il ne vient plus de l’Autre absolu ; il ne révèle plus la finitude radicale de l’existant, ni ne lui donne à vouloir à nouveau cette finitude dans une identité transformée. Autrement dit, l’événement perd son caractère de rupture radicale. Le savoir dans lequel il est désormais pris n’est qu’un prolongement du savoir traditionnel, fondé sur une identité fausse que l’existant s’était déjà construite. Là où se manifeste une apparente « soif du nouveau », caractéristique du monde historique moderne, il s’agit le plus souvent de cette version affadie de l’événement. Ce pseudo-événement est attendu comme un objet destiné à combler un manque ressenti sur le mode dépressif, là où il aurait fallu s’attacher au manque, consentir au non-sens qu’il révèle, et, à partir de là seulement, constituer soi-même le sens vrai. Lorsque l’événement est ainsi neutralisé, ce qui peut encore surgir pour l’existant n’est plus qu’un événement d’un autre type : la catastrophe. Celle-ci est encore supposée venir de l’Autre absolu, mais cet Autre est désormais un Autre falsifié. La catastrophe n’ouvre aucun sens nouveau : elle est pure négation de tout sens, elle est expérience brute d’une finitude sans vérité possible. L’événement n’est plus alors révélation, mais écrasement. Force est d’appliquer cette conception de l’événement à la science positive. En apparence, la science semble accueillir l’événement : elle valorise la différence, le particulier, l’histoire au sens technique, contre l’identité métaphysique. Mais en réalité la science positive ne laisse place, comme événement véritable, qu’à la catastrophe. Incapable de penser un sens surgissant de l’Autre, elle ne peut reconnaître que des ruptures privées de signification existentielle. D’où ce diagnostic sévère : la science positive est folle ou psychotique, parce qu’elle absolutise le réel sans ouverture au sens.
Deuxième possibilité : l’existant idéalise l’événement, au sens où, comme chez Hegel, il est censé manifester l’Esprit dans l’histoire. Et en effet Hegel semble accueillir l’événement comme rupture porteuse de sens. Il insiste sur le caractère non continu du passage d’une époque historique à une autre, sur l’arrachement par lequel l’Esprit se transforme. Cependant, cette rupture reste interne à un même principe : c’est toujours le même Esprit du monde qui se défait d’une figure pour en adopter une autre ; l’Autre n’est jamais véritablement Autre ; l’événement n’est jamais imprévisible ; la logique même des faits disparait sous le fait de la logique. Juranville nomme cette logique la sphère mystique de l’histoire, reprenant en cela les termes de Marx critiquant l’hégélianisme sous le nom de « mysticisme logique ». Adorno en tirera la conséquence ultime : un Esprit qui ne reconnaît aucun Autre ne peut apparaître aux hommes existants que comme catastrophe permanente. Si l’on examine Marx maintenant, à première vue celui-ci semble enfin accueillir l’événement véritable, en proclamant la Révolution comme rupture radicale. Il part de l’existence réelle, non de l’Idée. Mais cette promesse se renverse : en voulant montrer la Révolution comme événement objectivement reconnaissable et fondateur d’un monde juste, Marx retombe dans la même structure que Hegel. La dialectique ne fait que déployer ou restaurer une identité originaire. L’ouverture à l’Autre, à l’imprévisible, disparaît. Dès lors, la Révolution, privée de véritable altérité, ne peut que se transformer en catastrophe : retour à une communauté sacrificielle ; effacement de l’existant singulier ; accomplissement mélancolique et mystique d’un sens fermé. Ce qui devait être l’événement par excellence devient ainsi la négation même de l’événement.
“Marx, avons-nous dit, suppose l’existence, et tout ce qui en découle, il la suppose éminemment quand il proclame la Révolution, qui apparaît chez lui comme rupture, l’événement par excellence. Il semble donc bien, lui enfin, accueillir l’événement dans son réel pur et existant. Marx néanmoins, parce qu’il veut montrer cet événement terminal qu’est la Révolution comme reconnu objectivement et comme faisant monde social (le monde juste), retombe en fait dans ce que Hegel avait dénoncé comme mystique. Il prétend remettre sur pieds la dialectique qui, chez Hegel, marchait sur la tête, partir du réel véritable, et non plus de l’Idée. Il garde en fait le même mouvement, qu’il dit « nécessaire » et même « fatal », la même dialectique où l’identité initiale ne fait que se déployer. Et il perd le réel véritable, existant, celui qui est ouvert à l’Autre et à ce qui, imprévisiblement, peut en venir. C’est ainsi qu’il présente l’expropriation, par la révolution, des capitalistes comme répétition de l’expropriation, par les capitalistes, des travailleurs indépendants, négation de la négation, rétablissement nécessaire et naturel de ce qui était à l’origine, de la « propriété individuelle » du travailleur. Mais la révolution ne se transforme-t-elle pas alors inéluctablement – psychotiquement, mélancoliquement, mystiquement – en catastrophe, celle d’un retour à la communauté sacrificielle traditionnelle ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
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JUGEMENT DERNIER, Fin de l’histoire, Oeuvre, Catastrophe
Dès lors qu’on affirme l’existence et qu’on en tire toutes les conséquences, le thème du Jugement dernier est inévitable. Il ne s’agit pas d’un motif mythologique ou d’une survivance religieuse, mais du jugement juste et vrai par excellence, prononcé par l’Autre absolu. Ce jugement porte sur les œuvres humaines (actions et productions, bonnes ou mauvaises) mais aussi, indirectement, sur l’Œuvre divine elle-même, la Création. Les hommes ont en effet à confirmer la Création par leurs œuvres, pour qu’elle soit à nouveau dite « bonne », comme dans la Genèse. Le Jugement dernier est prononcé non par le Père, mais par le Fils incarné, le Christ ; car c’est le Sacrifice du Christ qui a révélé le fond de la Révélation ; le jugement porte donc sur la fidélité au modèle christique, c’est-à-dire à l’observation des commandements. Le Jugement n’est pas arbitraire : il juge l’homme en tant qu’individu, responsable de ce qu’il a fait de son existence, et donc il juge l’œuvre. L’œuvre est l’action bonne par excellence : elle assume la haine et la finitude ; elle témoigne de l’amour pour l’Autre ; elle est le lieu où la foi se prouve. Toutefois, l’œuvre par excellence appelée à être jugée est l’œuvre politique collective : l’institution du monde juste. Les hommes sont toujours d’abord enfermés dans le paganisme et les systèmes sacrificiels. Ils ne peuvent en sortir que par les interventions de l’Autre divin (Révélation, Christ), accueillies par des individus véritables, puis institutionnalisées historiquement sous forme de droits. Il convient maintenant de ne pas confondre cette fin de l’histoire avec le Jugement dernier : la première n’est que la condition nécessaire, mais non suffisante, du second. La fin de l’histoire est le terme d’une œuvre humaine (télos) ; tandis que le Jugement dernier est une fin dernière (eschaton), imprévisible, transcendante. En effet la téléologie de l’histoire est sans cesse interrompue par des catastrophes, dues à la finitude radicale de l’homme et à sa pulsion de mort. Ici, Juranville s’oppose autant à Benjamin et Adorno, pour qui la catastrophe invalide toute téléologie, qu’à Hegel, qui minimise la finitude et voit la catastrophe comme simple ruse de la raison. La catastrophe est intrinsèquement ambivalente : d’un côté échec d’un mouvement vers la fin, remise en cause du “progrès”, mais parfois aussi condition d’un nouveau départ, par intervention de l’Autre. Enfin - contre Hegel à nouveau - le jugement de l’histoire est toujours insuffisant : il juge « par contumace » (Levinas), sans rendre justice à la singularité de l’individu. Le Jugement de Dieu seul peut tenir compte de la vie invisible, de l’offense essentielle infligée à la singularité par tout jugement historique. Reste la perspective d’une catastrophe ultime, après la fin de l’histoire, liée à l’embrasement imprévisible de la pulsion de mort ; catastrophe telle qu’elle ne préparera plus aucune œuvre nouvelle, et emportera le monde juste lui-même. Avec saint Paul (2 Thessaloniciens) survient l’ultime référence : d’une part à l’Antéchrist (figure de la pulsion de mort), d’autre part le catéchon (ce qui retarde la catastrophe). Pour Juranville, philosophiquement, le catéchon est l’institution du monde juste elle-même. Le Jugement dernier, loin d’être un vestige religieux ou un instrument de terreur, apparaît alors comme l’accomplissement de la Révélation : il scelle la bonté de la Création, reconnaît la valeur des œuvres menées à leur terme et laisse les hommes mauvais dans “l’enfer de haine” qu’ils se sont eux-mêmes constitué.
“Mais la catastrophe n'empêche nullement, en fait, le progrès effectif dans l'histoire. Déjà pour Hegel qui s'en tient à l'évidence de la téléologie et ignore la finitude radicale tendant à nier tout mouvement vers le meilleur et conduisant au contraire vers le pire : les ruines qu'amoncelle l'histoire et dont il souligne combien on peut les aborder mélancoliquement sont pour lui les conséquences nécessaires du progrès; il fallait que disparussent certaines civilisations, même très brillantes, même riches en germes pour l'avenir, comme la Grèce ou Rome, pour le progrès de la « raison dans l'histoire », en l'occurrence pour celui de la conscience de la liberté lié à la venue du christianisme. Mais à nos yeux non plus, nous qui affirmons la finitude de l'existant, la catastrophe dans l'histoire n'empêche nullement le progrès, comme nous l'avons souligné dans “Les cinq époques de l'histoire”, où le passage d'une époque à la suivante est marqué par l'embrasement d'une terreur. Terreur éprouvée d'être pris dans le paganisme - elle caractérise la fin de l'Antiquité, l'effondrement de l'Empire romain et l'avènement du christianisme. Terreur éprouvée de n'avoir toujours pas renoncé au paganisme alors qu'on l'eût dû - c'est la « terreur de l'an mil », celle en général de la fin du Moyen-Age, avec la Renaissance, la Réforme, etc. Terreur exercée contre qui ne veut pas renoncer au paganisme - celle de la fin des Temps modernes, lors de la Révolution française. Terreur exercée contre qui appelle à renoncer au paganisme - elle est, présente dans tous les systèmes totalitaires, celle, suprêmement, de l'Holocauste. Ces terreurs conduisent chaque fois à des catastrophes qui mettent à bas toute téléologie. Et pourtant à chaque fois, de l'absolument extérieur, de l'Autre divin, de ses interventions imprévisibles, le mouvement recommence qui va vers la fin positive (c'est, après l'Holocauste, la fondation de l'État d'Israël par le peuple juif et la reconnaissance internationale assurée à cet État par le monde historico-chrétien).”
JURANVILLE, 2025, PHL
“Mais la catastrophe n'empêche nullement, en fait, le progrès effectif dans l'histoire. Déjà pour Hegel qui s'en tient à l'évidence de la téléologie et ignore la finitude radicale tendant à nier tout mouvement vers le meilleur et conduisant au contraire vers le pire : les ruines qu'amoncelle l'histoire et dont il souligne combien on peut les aborder mélancoliquement sont pour lui les conséquences nécessaires du progrès; il fallait que disparussent certaines civilisations, même très brillantes, même riches en germes pour l'avenir, comme la Grèce ou Rome, pour le progrès de la « raison dans l'histoire », en l'occurrence pour celui de la conscience de la liberté lié à la venue du christianisme. Mais à nos yeux non plus, nous qui affirmons la finitude de l'existant, la catastrophe dans l'histoire n'empêche nullement le progrès, comme nous l'avons souligné dans “Les cinq époques de l'histoire”, où le passage d'une époque à la suivante est marqué par l'embrasement d'une terreur. Terreur éprouvée d'être pris dans le paganisme - elle caractérise la fin de l'Antiquité, l'effondrement de l'Empire romain et l'avènement du christianisme. Terreur éprouvée de n'avoir toujours pas renoncé au paganisme alors qu'on l'eût dû - c'est la « terreur de l'an mil », celle en général de la fin du Moyen-Age, avec la Renaissance, la Réforme, etc. Terreur exercée contre qui ne veut pas renoncer au paganisme - celle de la fin des Temps modernes, lors de la Révolution française. Terreur exercée contre qui appelle à renoncer au paganisme - elle est, présente dans tous les systèmes totalitaires, celle, suprêmement, de l'Holocauste. Ces terreurs conduisent chaque fois à des catastrophes qui mettent à bas toute téléologie. Et pourtant à chaque fois, de l'absolument extérieur, de l'Autre divin, de ses interventions imprévisibles, le mouvement recommence qui va vers la fin positive (c'est, après l'Holocauste, la fondation de l'État d'Israël par le peuple juif et la reconnaissance internationale assurée à cet État par le monde historico-chrétien).”
JURANVILLE, 2025, PHL
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