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PHILOSOPHIE, Méthode, Système, Preuve

Juranville formalise sa méthode sous le nom de « mathématique existentielle ». Il reprend l'ambition de la méthode mathématique — rigueur, nécessité, système et preuve — mais l'applique non à des absolus purement formels, comme il reproche à Hegel de le faire, mais à des existants absolument vrais parce qu'ils assument leur finitude radicale et recréent leur identité à travers l'inconscient. Cette méthode comporte alors trois moments. La DEMONSTRATION d’abord, sur le modèle de Spinoza, part de prémisses supposées admises par un destinataire et établit nécessairement des essences ou concepts. Mais elle ne peut déduire aucun contenu existentiel, car l'existence comporte événement, rupture et imprévisibilité. Autrement dit, du concept on ne peut déduire l'événement. C'est généralement ce que nous rencontrons chez Juranville dans le rapport philosophie/Révélation. L'essence ne produit donc pas l'existence : elle rassemble a posteriori des contenus effectivement rencontrés. Vient ensuite le SCOLIE, où le contenu existentiel est déduit à partir de l'existence, de la finitude radicale et de l'inconscient. Cette déduction n'est précisément pas une démonstration : elle ne part pas d'évidences reconnues par un interlocuteur et ne contraint pas logiquement son assentiment. La déduction existentielle possède une nécessité propre, plutôt de l’ordre de l’épreuve. Mais le scolie est aussi le lieu de la confrontation avec les autres écoles, le plus souvent chez Juranville avec la philosophie contemporaine qui a découvert existence et finitude, mais qui ignore l'inconscient. (Pour Juranville, la psychanalyse devient nécessaire pour que la philosophie puisse retrouver le savoir, et même le savoir “absolu”. Car avec l'inconscient la finitude n'est plus simplement ce qui interdit l'absolu, elle devient l'épreuve à travers laquelle l'identité absolue doit être recréée. L'inconscient est précisément cette identité vraie retrouvée à travers sa propre perte.). Enfin, l’EXPLICATION réinscrit le contenu rencontré dans le schéma logique général : une essence laisse ouverte une contradiction, celle-ci est traversée existentiellement jusqu'au bout et se résout imprévisiblement (métaphoriquement) par l'affirmation d'une nouvelle essence. La dialectique juranvillienne conserve donc la structure terme–contradiction–résolution, mais refuse que le contenu de la résolution soit déductible d'avance : la nécessité porte sur l'exigence d'une résolution, non sur la prévisibilité de l'événement qui la réalisera. C'est pourquoi le contenu existentiel est « rencontré ».
L'ensemble démonstration–scolie–explicitation constitue une PREUVE, laquelle ne produit pas une évidence immédiate mais « lève des doutes » après avoir traversé objections, finitude et contradiction. Et aucune preuve isolée ne suffit : les différents articles constituent une multiplicité de preuves qui, selon la formule reprise de Pascal, « s'entretiennent toutes » réciproquement. Le système philosophique n'est donc pas une chaîne déductive unique mais un réseau complexe de confirmations. Juranville cherche ainsi à rendre possible un système sans clôture : tout doit pouvoir prendre place dans une totalité rationnelle, mais tout ne doit surtout pas être déductible d'avance. Sa méthode reproduit en cela la structure même de l'histoire : essence, contradiction, traversée de la finitude, événement imprévisible, nouvelle essence, compréhension rétrospective. Reste une tension méthodologique, ou “auto-critique”, à prendre en compte. La question critique sera toujours : qu'est-ce qui garantit que la “déduction existentielle” n'introduit pas subrepticement ce que l’auteur veut y retrouver ? Autrement dit, si le contenu n'est pas démontré, selon quel critère savons-nous que la rencontre est nécessaire plutôt qu'une interprétation parmi d'autres ? La réponse semble être précisément : la preuve globale et la réciprocité des preuves. Cela permet de comprendre également pourquoi les longs détours historiques, religieux et psychanalytiques ne sont pas accessoires : ils contribuent à la globalité de la preuve. La répétition des structures constitue en soi une méthode de validation. Lorsqu'une même articulation permet de rendre compte du sujet individuel, du savoir, de l'histoire, de la religion, de la politique, de la psychanalyse et du monde social, l’on peut considérer que ces différentes preuves « s'entretiennent toutes ».



“Démonstration, scolie, explicitation, le tout forme, dans chaque article, pour le contenu existentiel associé au terme conceptuel étudié, non pas une démonstration qui conforte des évidences, mais une preuve qui lève des doutes. L'ensemble des articles offre alors une multiplicité de preuves qui, comme les preuves de la religion selon Pascal, « s'entretiennent toutes. » La « réciprocité de preuves » que Mallarmé recherchait pour la poésie. Ce sont les seules preuves que peut offrir, selon nous, la philosophie.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PHILOSOPHIE, Méthode, Pratique, Révolution

La philosophie est identiquement une méthode et une pratique vraie inaugurée par Socrate et Platon : elle pose une idée à définir et soumet toute définition aux contradictions et objections de tout Autre, avec pour fin ultime la justice. Le jeune esclave du Ménon manifeste déjà cette universalité. Mais cette pratique ne peut historiquement se déployer sans l’apport de la religion, sans la grâce apportée au sujet social : le sacrifice du Christ dénonce la captation sacrificielle et libère l'homme pour la volonté d'un monde juste, faisant du christianisme un principe de révolution. Puis l'époque moderne (associée à l’Eglise de Paul selon Juranville) avec la Réforme et le protestantisme, fait apparaître l'autonomie individuelle. Descartes retrouve alors la méthode socratique sous une forme nouvelle, permettant à chacun de réinventer la vérité. Cette liberté essentielle conduira à travers les Lumières et la pensée politique jusqu'à la Révolution française. L'époque contemporaine (associée à l’Eglise de Jean, orthodoxe) révèle un troisième aspect : la finitude radicale de l'homme, condition d'une autonomie non plus formelle mais réelle et d'une révolution elle-même réelle (proclamée par Marx). En découle la catastrophe absolue de l'Holocauste, obligeant la philosophie à prendre pleinement conscience de ses propres conditions religieuses et historiques, notamment de la grâce sans laquelle sa pratique de justice n'aurait pu se développer. Cette conscience devient possible avec l’invention de la psychanalyse, pratique vraie du sujet individuel, dont quelque chose était déjà présent chez Socrate. La philosophie doit accomplir à l'échelle historique et politique ce que la psychanalyse accomplit primordialement à l'échelle du sujet. Elle peut alors se poser comme savoir effectif et expliciter ses méthodes : quaternaire pour l'œuvre, quinaire pour l'histoire et sénaire pour le savoir, cette dernière répétant le ternaire spéculatif parce que l'existant fini le fausse d'abord et résiste à la vérité. Elle découvre simultanément un croisement entre religions : sa propre visée de justice supposait le judaïsme, tandis que la grâce impliquée par la psychanalyse révèle ce que Juranville présente - audacieusement ! - comme l'intériorité chrétienne du judaïsme : « ce que le judaïsme portait de plus intérieur était le christianisme lui-même ». Mais la vérité ne se déploie jamais dans un milieu neutre, elle rencontre un sujet qui résiste. L’existant résiste à la pratique vraie selon deux voies symétriques : soit il choisit une objectivité socialement reconnue qui écrase la subjectivité véritable, soit il préserve la vérité de l'existence sans parvenir à transformer réellement le monde (crainte renforcée par le destin historique de la révolution marxiste). Juranville cherche précisément à sortir de cette alternative : maintenir avec Heidegger et la psychanalyse la finitude radicale et la vérité du sujet, tout en maintenant avec Hegel et Marx l'exigence d'une vérité universelle capable de transformer effectivement l'histoire. 


“La philosophie comme pratique commence avec Socrate (et Platon). Socrate qui introduit une méthode consistant, d’abord, à poser l’idée qu’il faut définir et, ensuite, à accueillir, pour la vérité à donner à cette définition, toutes les contradictions et objections venues de tout Autre. Socrate suppose alors, certes sans pouvoir les poser comme tels, les temps par lesquels devrait faire passer cette méthode. Il suppose surtout, comme fin suprême de sa pratique, la justice, au-delà de toute captation sacrificielle, puisque même un jeune esclave (celui du Ménon) est l’Autre pour lui.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

METHODE, Métaphore, Inconscient, Refus, HEGEL

Le discours philosophique déploie le savoir de l'existence, mais son fondement est l'inconscient, que seule la psychanalyse peut d'abord poser explicitement. La philosophie le reprend ensuite comme principe non seulement du savoir, mais aussi de sa méthode. Cette méthode est dite métaphorique, parce qu'elle procède par substitutions successives de concepts, à l'image de la métaphore lacanienne. Un concept initial, porteur d'une dualité encore implicite, est progressivement approfondi. Un premier concept de substitution paraît résoudre sa contradiction, mais celle-ci réapparaît sous l'effet de la finitude et du refus de l'existant. Un second concept prend alors le relais, jusqu'à ce qu'une troisième substitution permette d'assumer à la fois la contradiction et le refus, conduisant le concept initial à son essence. Contrairement à Hegel, chez qui la contradiction tend naturellement vers sa résolution, Juranville introduit la résistance existentielle du sujet comme moment essentiel de la méthode, et finalement comme la matrice de tout son système. Elle permet de construire les grandes structures symboliques qui organisent son œuvre : le trois (la pensée spéculative et la Trinité), le quatre (la structure de l'existence et de l'œuvre), le cinq (les époques de l'histoire), le six (le savoir réconcilié, figuré par l'Étoile de David et l'Étoile de la Rédemption) et le sept (l'ensemble des grandes religions mondiales).


“L’inconscient n’est pas seulement, par rapport au savoir de l’existence, principe fondateur, il est aussi principe de méthode – et précisément de méthode que nous dirons métaphorique, par substitution de termes. Car, depuis l’affirmation de l’existence, et même, formellement, depuis Hegel, il ne saurait y avoir de principe de méthode qui se distinguerait du principe fondateur, lequel est à l’œuvre à chaque moment de l’analyse. Or l’inconscient est, objectivement, métaphore et, comme tel, substitution, substitution métaphorique par quoi un terme est rendu signifiant, vrai, pour l’existant radicalement fini. Et telle est la méthode, fondamentalement ternaire comme celle de Hegel et comme toute méthode spéculative, que doit suivre le savoir de l’existence.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

METHODE, Forme, Savoir, Pratique

La pratique véritable ne consiste pas d'abord dans l'action, mais dans la méthode. L'existant commence toujours enfermé dans une objectivité socialement reconnue qui exclut la subjectivité et la finitude. Pour accéder à une pratique vraie, il doit laisser apparaître la forme, c'est-à-dire la manière dont la subjectivité produit l'objectivité. Cette forme est à la fois objective, si l'on considère le résultat, et subjective, si l'on considère l'acte qui l'engendre. C'est ce qui distingue théorie et pratique. La théorie affirme la vérité de la forme : elle montre qu'une certaine manière de construire l'objectivité est juste. La pratique va plus loin : elle affirme le savoir de la forme, par lequel le sujet s'approprie intérieurement cette vérité et la reconstitue à partir de lui-même. La pratique est donc essentiellement méthode. Celle-ci ne concerne pas le contenu des actions, mais leur manière d'être conduites ; elle vaut universellement, quels que soient les objets visés. La méthode est ainsi à la fois savoir, parce qu'elle guide l'action du sujet, et forme, parce qu'elle est indépendante des contenus particuliers. Elle constitue le « savoir de la forme » autant que la « forme du savoir ». 


“Donner vérité à la subjectivité (pratique), c’est, au-delà de la vérité de la forme, affirmer le savoir de la forme. Savoir de la forme, où l’existant s’approprie complètement cette vérité surgie comme objet en l’Autre, à l’extérieur, et la reconstitue à partir de soi comme sujet, dans l’intériorité. Or, si vérité et en même temps forme définissent la logique, savoir et en même temps forme définissent la méthode. C’est donc comme méthode que se donne la pratique.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

METHODE, Existence, Métaphore, Contradiction, HEGEL

L’ambition de Juranville est d’élaborer un véritable savoir de l'existence, contre la tradition de la pensée existentielle qui soutient que l'existence échappe irréductiblement au savoir. Que l’objectivité de l'existence réside dans le langage, d”autres l’ont déjà dit comme Heidegger, Wittgenstein, l'empirisme logique et surtout Lacan, pour qui l'inconscient est structuré comme un langage. Dès lors il propose une “méthode métaphorique”, inspirée de la dialectique spéculative de Hegel mais profondément transformée. Comme chez Hegel, l'analyse passe par trois moments : une identité immédiate où la contradiction est ignorée, la reconnaissance de cette contradiction, puis sa résolution dans un concept supérieur. Mais Juranville ajoute deux opérations essentielles. D'une part, la négation pure ou le refus radical, qui exprime la réalité du péché, de la pulsion de mort ou de la résistance à la vérité et fait surgir une contradiction nouvelle. D'autre part, la position pure ou l'acte créateur métaphorique, qui invente un concept inédit capable de dépasser cette contradiction et d'ouvrir un nouveau cycle d'analyse. La méthode est ainsi circulaire et topologique : les concepts se définissent mutuellement et le système ne possède pas de terme définitif, mais progresse en fonction du but poursuivi. Ce but est d'établir la philosophie comme savoir effectif de l'existence.


“Dans la « méthode métaphorique » sont dégagés deux aspects qui n’apparaissaient pas comme tels dans la méthode de Hegel. D’une part la négation pure, d’autre part la position pure. D’abord la négation pure, le refus radical. Refus radical du concept par quoi se résoudrait une contradiction. Un tel refus est la « réalité » ou la « réalité effective » du concept. Réalité effective avec, d’un côté, un refus résultant de ce qu’on en reste au savoir anticipatif en excluant l’existence (empirisme ou métaphysique), d’un autre côté, un refus tenant à ce qu’au contraire on affirme l’existence, mais en excluant le savoir (pensée de l’existence, discours psychanalytique). Hegel fait du refus l’âme même du mouvement spéculatif. Il ne veut rien savoir d’un refus radical d’aller vers le bien, du péché, de la pulsion de mort. Nous-mêmes au contraire adjoindrons à chaque temps de la méthode spéculative un temps du refus, où apparaît une contradiction nouvelle. Ensuite la position pure, l’acte créateur métaphorique. Acte créateur qui, à partir de ce refus, et pour l’élever à sa vérité, introduit un nouveau concept où justement la contradiction qui vient d’apparaître est résolue. Concept qui est le nouveau temps de l’analyse spéculative. Et qui ouvre comme quart temps (ou peut ouvrir – cela dépend du point jusqu’auquel on veut mener l’analyse) à un nouveau mouvement ternaire.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

LOGIQUE, Contradiction, Essence, Concept

L’essence d’une chose n’est jamais donnée dans l’évidence ; elle doit être dégagée par une pensée dialectique se confrontant avec la contradiction, jusqu’à désigner le concept adéquat. En tant qu’il exprime une contradiction, tout concept se trouve être défini par une dualité ; en tant qu’il la résout, il exprime précisément l’essence ou la chose dont il est question. Toute contradiction étant finalement réelle, étant le fait même de l’existant (finitude radicale), une pensée essentielle ne saurait relever de la pure logique, mais plutôt d’une “mathématique existentielle” selon le mot de Juranville. La structure dialectique de la pensée ne peut donc plus être ternaire, comme avec Hegel, mais sénaire, doublement ternaire.


“La contradiction propre au terme conceptuel alors évoqué ne peut trouver sa résolution définitive qu’après qu’on a parcouru un mouvement logique non plus simplement ternaire comme chez Hegel, mais doublement ternaire, sénaire. Et cela parce que le pur refus, toujours d’abord, par l’existant radicalement fini, de la solution doit être compté comme un moment constitutif de ce mouvement… Mais associer un contenu avec un terme relevant de la forme logique, cela suppose, quant au savoir, qu'on mette en œuvre une méthode non plus simplement logique (la logique n'envisage que la forme), mais mathématique (la mathématique se rapporte, elle, au contenu).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

CRITIQUE, Méthode, Pratique, Autre

Pour qui affirme l'existence, une méthode d'écriture - que l'on qualifiera de "critique - doit laisser advenir en tout autre une subjectivité créatrice, productrice d'une objectivité nouvelle. En effet cette méthode est portée par une négation radicale du savoir ordinaire en vue d'établir le savoir vrai de l'existence : or négation et savoir définissent précisément la critique. C'est au moyen de la critique que la pratique s'accomplit, là où la méthode n'était que l'acte de la pratique. Disons que la critique élève la méthode au rang de pratique véritablement révolutionnaire, capable de changer l'état d'esprit du "critiqué", lequel doit pouvoir accéder à son tour à la critique.


"Autre qui critique le fait alors toujours, au fond, au nom de l’Autre absolu et toujours, plus explicitement, au nom du savoir vrai, mais aussi de la justice, qui mettra chacun en position de reconstituer un tel savoir. Et l’Autre qui critique le fait d’autre part en communiquant au critiqué la grâce que lui-même a reçue. D’où l’efficace de la critique. Critique qui est bien critique interne, immanente, mais interne et immanente à une identité nouvelle qui n’a pu venir que de l’Autre – en quoi elle est quand même critique externe, transcendante."
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT