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ORIGINE, Christ, Église, Savoir

Après la chute de l’Empire romain, première grande catastrophe historique, la philosophie, qui avait introduit le commencement de l’histoire universelle, doit se tourner vers l’origine, dans l’Autre absolu, afin de recevoir les conditions permettant de poursuivre son œuvre historique et politique. L’origine est définie comme historicité + position, tandis que le commencement était historicité + négation : l’origine est antérieure au phénomène et pose l’historicité elle-même. Le Sacrifice du Christ constitue une nouvelle manifestation de cette origine et permet donc le recommencement de l’entreprise historique de la philosophie. Il est d’abord rupture avec le système social sacrificiel et dispense la grâce, désormais non seulement à l’individu mais au sujet social, au peuple. Il est ensuite rupture allant jusqu’au savoir et dispense l’élection : le Christ, Élu par excellence, invite chacun à accueillir et à reconstituer son enseignement, notamment dans les paraboles, ce qui suppose un travail d’interprétation. Le savoir théologique ainsi constitué n’est pas une « onto-théologie », il est savoir du Dieu trinitaire, Père, Fils, Esprit, correspondant au mouvement ternaire fondamental de la pensée, et savoir du passage imprévisible du Christ dans l’histoire. Cette vérité doit être appropriée par les hommes sous la forme d’une objectivité à la fois absolue (celle de la vérité elle-même) et finie (celle que l'existant peut effectivement produire et s'approprier). Elle produit historiquement une nouvelle institution : l’Église, instance critique chargée de rappeler à l’État ce qu’il doit être, c’est-à-dire un État juste. L’Église et État ne peuvent donc se confondre : l’État doit combattre ou limiter l’injustice toujours renaissante, tandis que l’Église rassemble les hommes en tant qu’ils assument leur injustice inéliminable et visent la justice. Pour devenir universelle, l’Église doit s’appuyer sur l’universalité déjà constituée par Rome : elle est d’abord romaine avant de devenir pleinement catholique et apostolique. Les sacrements objectivent l’appartenance à cette institution ; la liberté de culte garantit que l’engagement religieux reste libre et la liberté d’enseignement permet d’expliquer partout la vérité révélée. Enfin, par l’évangélisation, l’Église étend la conscience d’un destin commun de l’humanité et diffuse la morale de l’amour du prochain issue de la révélation juive.


Comme instance critique par laquelle l’État est rappelé à ce qu’il doit être (l’État juste), l’Église prend place dans l’entreprise générale d’institution de la justice. Une place définitive, parce qu’elle est le rassemblement de tous les hommes en tant qu’ils sont supposés avoir assumé dans le bien et le juste leur inéliminable injustice, alors que, dans l’État, cette injustice surgit sans cesse à nouveau et doit sans cesse être combattue ou limitée : il y aura toujours et l’État et l’Église. Devant s’étendre le plus vastement et de devenir elle-même effectivement universelle (« catholique »), elle doit, vu les risques de rejet, prendre appui sur l’universel déjà là, celui de l’Empire romain - et, avant que d’être « apostolique », être « romaine ». Prévoyant ces risques et les contradictions qu’on avancera contre elle, elle prévient tout cela par les sacrements qu’elle administre et qui marquent qu’on est membre de cette institution. En tant qu’elle détermine la fin suprême, elle procède à la canonisation du droit qui assure la place de l’individu et elle pose comme droits nouveaux les libertés de culte (car l’engagement dans l’Église doit être libre) et d’enseignement (car, difficile, la vérité nouvelle révélée par le Christ doit être partout expliquée).”
JURANVILLE, 2017, HUCM