OEUVRE, Passion, Consistance, Création

Dans la conception juranvillienne de l’oeuvre l'homme doit accomplir, dans les limites de sa finitude, quelque chose qui reproduit la structure fondamentale de la Création divine : « ce à quoi l’invite le II° commandement », précise-il. Il faut ici penser au commandement interdisant de faire des images de Dieu. L’homme est invité à produire une œuvre, mais il ne doit pas fabriquer une image qui prétendrait enfermer Dieu dans une représentation déjà constituée. Cela rejoint la critique de l’œuvre traditionnelle, censée réaliser un modèle pré-établi, que Juranville formule régulièrement. Par ailleurs il faut rapprocher cela de certains développements sur le nom, la Chose et l'identité. Recevoir un nom signifie qu'une identité est donnée à l'existant, mais cette identité ne devient véritable qu'en étant confirmée dans une œuvre ; l’œuvre est donc une sorte de réponse au nom qui a été donné, et avant tout celui de Dieu. En bref le nom a une exigence d'accomplissement. Si l’on se rappelle les trois grandes dimensions du système théologique de Juranville - Création, Révélation, Rédemption - on comprend que la Création divine appelle une réponse des hommes. Que la finalité ultime de l’œuvre divine est que les hommes produisent eux-mêmes des œuvres qui confirment l’œuvre divine. Encore faut-il que l’oeuvre humaine parvienne à une certaine consistance, unité et vérité. Qu’est-ce qui fait qu’une oeuvre “tient” ? Ce “tenir” n’est pas simplement la réussite technique d'un objet. La consistance est obtenue après l’épreuve et le dépassement d’une certaine inconsistance justement, « où il a fixé, l’ayant traversée dans sa Passion propre, l’épreuve répétée de la finitude » écrit Juranville. C'est donc parce que l’œuvre a traversé la finitude qu'elle peut acquérir une véritable unité. Cela définit la Passion propre de l’individu dans sa création. Là encore cette Passion n’est qu’une répétition symbolique de la Passion christique (voire une anticipation, comme dans la tragédie grecque) : abandon ; souffrance ; mort ; mais finalement résurrection. Mais Passion et consistance sont fondamentalement liées, ce que ne semblent pas comprendre certains penseurs insistant surtout sur la Passion mais ne disant rien sur la consistance nécessaire. Ainsi Blanchot, chez qui l’accent porte sur l’écriture comme processus. L’œuvre est une expérience, une épreuve, un mouvement qui ne cesse de se poursuivre, sans que l’on sache véritablement vers quoi tend l’épreuve, ni même si elle tend vers une résolution. Blanchot s’en tient à l’être de l’oeuvre, voire à son événement, ou à sa dimension abyssale, mais l’écriture est justement le travail qui doit conduire à la consistance, non simplement à l’être. Heidegger, de son côté, admet l’unité de l’oeuvre grâce à la fonction du trait, mais il ne va pas jusqu'à affirmer clairement son accomplissement objectif. Enfin chez Lacan on trouve une formulation minimale de l’oeuvre et de la consistance : “ça tient”, c’est beau. Lacan pour qui “l’œuvre se fait autour d’un vide”. L’œuvre ne consiste pas à remplir un vide par une représentation adéquate ; elle se constitue autour d'un manque qui demeure structurant. En tout cas l’oeuvre témoigne qu'une unité a été obtenue à travers l'épreuve - du moins est-ce ce que l’on peut supposer (et cela reste insuffisant pour Juranville).


L'œuvre véritable, lors de laquelle il aura traversé toute l'épreuve de la finitude jusqu'à l'assumer entièrement, est donc bien ce que l'homme doit produire, à sa mesure certes, dans l'imitation de l'œuvre divine qu'est la Création - et ce à quoi l'invite le II° commandement. Car ce n'est qu'en s'engageant au moins dans une telle œuvre, sinon en la menant jusqu'au bout, qu'il témoignera avoir pesé l'exigence d'accomplissement impliquée par le nom. Celui qu'on lui a donné, mais avant tout celui de Dieu, Dieu étant par définition celui qui satisfait absolument à cette exigence du nom. Par l'œuvre de la Création - et par son prolongement dans la Providence, tournée, à travers la Révélation et jusqu'à la Rédemption, vers les hommes et les œuvres par lesquelles ils auront confirmé l'œuvre divine.”
JURANVILLE, 2021, UJC

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