“L’œuvre se donne au savoir comme être”, énonce Juranville, car elle est la chose originelle qui se pose dans une vérité reconnue : l’essence est position de la chose et l’être son immédiateté. Mais cet être n’est d’abord que supposé à l’objet, et l’objectivité absolue de l’œuvre n’est pas encore effectivement constituée. Ce qui résout cette contradiction est l’écriture, vérité de la parole, par laquelle l’absolu peut véritablement prendre présence dans le langage. L’écriture est “la subjectivité absolue de l’œuvre” dit Juranville, c’est-à-dire le processus par lequel elle se constitue elle-même objectivement. Elle n’est pas un trait déjà achevé, mais un mouvement : trait après trait, elle recherche la consistance de l’ensemble et de la structure. Elle correspond ainsi au moment du sublime (moment de l’œuvre en train de se faire) qui vise le beau comme unité et consistance achevées ; mais elle est encore dans l'épreuve de sa propre contradiction. À la grâce qui caractérise l’œuvre faite succède l’élection, par laquelle celui qui écrit devient responsable devant tous des traits déjà tracés et de ceux qu’il ajoute. Mais il faut encore expliquer ce qui pousse l’existant à poursuivre ce travail malgré l’épreuve de la finitude, qui peut aussi bien plonger le sujet dans la mélancolie (ou “esprit charnel”). Cela se produit lorsque le sujet demeure captif de la Chose mythique, celle qui fascine le sujet et lui permet de préserver son unité immédiate : c'est l'objet absolutisé, le fétiche. La véritable Chose, au contraire, est celle qui accepte - par amour - d’entrer dans la finitude et de se donner comme objet pour l'existant. La liberté ainsi retrouvée doit être menée jusqu’au savoir d’elle-même, là où la Chose véritable est reconstituée objectivement pour tous. Ce savoir de la liberté définit l’esprit, qui rompt définitivement avec la mélancolie. L’esprit est ainsi “l’altérité absolue de l’œuvre et son essence” dit Juranville. Pourquoi « altérité absolue » ? Parce que l'esprit est précisément ce qui empêche l'œuvre de se refermer sur elle-même comme objet fascinatoire. L'esprit est ouverture à l'Autre, mais aussi liberté de l'Autre capable de reconnaître et de reconstituer l'œuvre.
ŒUVRE, Être, Écriture, Esprit
“L’œuvre se donne au savoir comme être. La chose originelle, chassée de la vérité ordinairement reconnue, ne revient dans une vérité ainsi reconnue que pour autant qu’elle s’y pose comme telle - d’où l’essence (qui est position de la chose). Et pour autant que cette essence y est existentiellement accueillie - d’où l’être (qui est immédiateté de l’essence). Mais justement, l’être n’est d’abord que supposé à l’objet désigné comme l’étant, lequel n’est alors nullement élevé, par un travail, à un absolu, à une consistance de chose. Contradiction objective de l’œuvre.”
JURANVILLE, 2017, HUCM
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