Affichage des articles dont le libellé est Discours du maître. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Discours du maître. Afficher tous les articles

DISCOURS MAÎTRE, Révélation, Progrès, Capitalisme

Le discours du maître effectif, historiquement dominant, paraît promouvoir la subjectivité et rompre avec le monde traditionnel, mais il ne le fait qu'au prix du rejet de la finitude radicale. Il fixe socialement ce refus, organise le maintien du système sacrificiel et conduit l'homme à se fabriquer un Autre absolu faux, auquel il se réduit lui-même comme simple instrument. Le maître historique devient alors paradoxalement la première victime potentielle de ce système qu'il contribue à maintenir. À la place de la révélation, qui dévoilerait le péché et ouvrirait une véritable rupture, ce discours substitue l'idée de progrès ; progrès qui, au-delà de son indéniable réalité, et même utilité, tend à effacer l'événement, la rupture et le surgissement imprévisible du sens. À l'inverse, le discours du maître vrai apparaît dès que l'on affirme l'existence : il suppose qu'un Autre absolu véritable donne à chacun, par la révélation, les conditions de son œuvre propre et appelle chacun à transmettre ces mêmes conditions aux autres. Il est donc à la fois discours et vérité. Ce discours n'abolit pas la finitude radicale ; il reconnaît notamment que le capitalisme constitue la forme moderne, irréductible, sous laquelle subsiste la dimension sacrificielle de l'existence humaine. L'erreur, et même le péché, consiste alors à croire qu'un tel discours ne pourrait jamais devenir effectif ni instituer un monde juste ; ce scepticisme ne fait que réintroduire la superstition ultime, la croyance en un Dieu indifférent ou hostile. En somme le véritable discours du Maître serait : révolutionnaire, mais non utopique ; marxien, mais non marxiste ; philosophique, mais nourri de la révélation ; démocratique, mais conscient de l'irréductibilité de la finitude et du capitalisme.


“Un tel vrai discours du maître doit laisser place à l’inéliminable de la finitude radicale et notamment, sur le plan social, au capitalisme qui, redisons-le, n’est pas simplement, comme le voulait Marx, le prolongement du système sacrificiel, mais la forme sous laquelle un tel système, en fait inéliminable, se maintient dans le monde juste. Ce discours cependant, l’existant, quand il le suppose, commence par exclure de pouvoir jamais le poser comme tel, et précisément de pouvoir le poser comme instituant un effectif monde juste. N’est-ce pas alors qu’il refuse le plus radicalement l’occasion vraie et qu’il s’enferme le plus radicalement dans l’idée que l’homme ne serait qu’une occasion inessentielle pour un Autre absolu méchant ou indifférent ? Triomphe de la superstition la plus ordinaire. Ne faut-il pas bien plutôt maintenir l’exigence marxienne d’un effectif monde juste, mais avec toute la finitude radicale que Marx « oublie », et donc dans le cadre d’un essentiel discours du maître ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAÎTRE, Révélation, Subjectivité, Religion

Si le phénomène du discours du maître réside dans l'institution et son identification dans la subjectivité, son principe subjectif se tient dans la révélation, comprise comme articulation de l'hétéronomie et de l'autonomie. Le problème est que l'existant identifie spontanément toute subjectivité affirmée à une volonté de puissance analogue à celle de la métaphysique moderne, où le sujet se croit maître de lui-même et du monde ; en réaction, il peut être tenté d’abandonner toute subjectivité essentielle, ou bien encore d’affirmer l'hétéronomie sans autonomie comme y tendent les philosophies de l'existence. Pour sortir de cette confusion, il faut penser ensemble une hétéronomie essentielle, par laquelle le sujet reçoit son appel de l'Autre, et une autonomie non moins essentielle, rendue possible précisément par cette hétéronomie : c’est alors la fonction de la révélation. Grâce à elle, le discours du maître peut conduire réellement l'autre jusqu’au bout de la subjectivité, et permettre l'accès à une objectivité véritable qui s'incarne historiquement dans l'institution d'un monde juste. Historiquement la révélation juive est la première en révélant la loi vraie et l'élection ; puis la révélation chrétienne communique la grâce qui permet à chacun d'assumer cette vocation ; enfin la révélation islamique rappelle l'importance irréductible de la communauté historique et de l'attachement aux traditions, dont toute démocratie devra tenir compte. Chacune correspond à un moment nécessaire de l'histoire de la philosophie, sans toutefois réaliser pleinement le discours du maître, qui demeure encore seulement désiré. Celui-ci trouverait son expression religieuse adéquate dans les grandes traditions d'Asie, puisque ce sont elles qui portent traditionnellement le discours métaphysico-magistral.


“Révélation qui est le principe subjectif du discours du maître, comme la création était celui du discours du peuple. Révélation qui permet de passer outre à ce que Lacan présente comme l’impuissance du discours du maître à faire accéder l’autre de ce discours à la subjectivité supposée de celui qui le tient – de même que la création avait permis de passer outre à l’impuissance du discours hystérico-populaire à faire que l’autre de ce discours se rapporte à celui qui le tient comme à son Autre vrai. La révélation permet précisément à l’existant d’aller jusqu’au bout de la subjectivité. C’est-à-dire de reconstituer toute l’objectivité et, en tant que maître, de la faire valoir auprès de l’existant en général. Et cela par l’institution, phénomène, mais aussi valeur suprême du discours du maître, de même que la tradition est phénomène et valeur suprême du discours du peuple.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAITRE, Subjectivité, Jouissance, Finitude

L’existant refuse spontanément la subjectivité véritable du discours du Maître et préfère une subjectivité socialement reconnue, déjà présente dans les institutions. Cette subjectivité ordinaire comporte certes une relation à la loi, à l'Autre et à la responsabilité, mais elle demeure enfermée dans une identité qui exclut la finitude radicale et ne cherche finalement qu'à prendre conscience d'elle-même. Ainsi le veut la dialectique du maître et de l'esclave : le maître accèderait d'abord à la reconnaissance par le risque de la mort, puis l'esclave deviendrait véritablement maître grâce au travail et à la culture. Cependant, Hegel demeure prisonnier d'un finalisme où les individus ne sont finalement que les instruments de l'Esprit universel conduisant nécessairement l'histoire vers le savoir absolu. Marx détruit cette illusion en révélant la violence réelle du système social et le mécanisme de la plus-value, mais il n’explique pas véritablement pourquoi les dominés consentent eux-mêmes à leur domination. C’est Lacan qui vend la mèche en mettant au jour la logique de la jouissance : l'esclave préfère conserver sa jouissance immédiate plutôt que d'affronter la finitude radicale et accepte pour cela de céder au maître le plus-de-jouir. Le discours du Maître (certes sous la forme du capitalisme) apparaît alors impuissant à transformer véritablement le sujet, qui reste fixé à la position d'objet-déchet ; mais de son côté le marxisme ne fait qu’exacerber le discours du maître, en prétendant l’abolir, sous la forme du totalitarisme où plus aucun sujet n’a droit de cité. Or n’en déplaise à Lacan et a fortiori à Marx, une subjectivité authentique permet toujours à l'existant de devenir lui-même maître, de communiquer cette même possibilité aux autres, d'accéder à une objectivité véritable et d'instituer un monde juste. Sans réintroduise quelque finalisme ou quelque déterminisme historique, il faut reprendre ensemble l'exigence de justice de Marx et l'idée hégélienne d'un savoir absolu. Le savoir absolu n'est pas un terme nécessaire de l'histoire : il est une conquête obtenue par la répétition indéfinie du combat contre la pulsion de mort et contre l’injustice. Ainsi, loin de supprimer la finitude radicale, la justice et le savoir véritable ne peuvent naître qu'en l'assumant sans cesse.


Marx qui, dans son exigence révolutionnaire de justice, en est venu à rejeter tout discours du maître, et en particulier celui qui porte le capitalisme. Et qui n’a pu dès lors que confirmer le discours du maître sous sa forme la plus violente. C’est ce que suggère Lacan, pour lequel « il est singulier de voir qu’une doctrine telle que Marx en a instauré l’articulation sur la fonction de la lutte, la lutte de classes, n’a pas empêché qu’il en naisse ce qui est bien pour l’instant le problème qui nous est présenté à tous, à savoir le maintien d’un discours du maître ». D’où, chez Lacan, le refus de toute affirmation de justice. Et, par rapport au savoir et à la jouissance, l’arrêt à ceci : que d’une part la jouissance, comme pulsion de mort, absolue pulsion de mort, est « limite au savoir », au sens où, dans le mouvement par quoi se constitue le savoir, il n’y a nul finalisme vers aucun savoir absolu ; et que d’autre part le savoir, comme pulsion de vie, relative pulsion de vie, est « limite à la jouissance », au sens où l’extrême de la jouissance ne s’atteint que dans la mort. Or refuser ainsi que la subjectivité vraie et existante puisse se poser comme conduisant à une nouvelle objectivité absolue et comme instituant un monde nouveau et juste, n’est-ce pas cela qui fixe le plus résolument au monde traditionnel sacrificiel et à son illusoire subjectivité toute-puissante ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAITRE, Subjectivité, Sujet, Objectivité

Si le phénomène du discours du Maître est l'institution, comme le phénomène du discours du peuple est la tradition, son mode d'identification propre est la subjectivité, comme celui du discours du peuple est l’objectivité. Mais justement : le monde social tend à reconnaître uniquement une objectivité finie, déjà constituée, alors que l'objectivité véritable ne peut être atteinte qu'à travers l'activité du sujet. La subjectivité n'est donc pas une simple intériorité ; elle est le mouvement par lequel l'existant pose l'altérité, assume sa relation à l'Autre et déploie progressivement l'objectivité jusqu'à son fondement essentiel. Cette subjectivité constitue, sur le plan historique, l'identification propre au discours du Maître, comme la névrose constitue, sur le plan existentiel, la structure du sujet individuel appelé à dépasser les identifications ordinaires. Par sa grâce puis par son élection, le Maître appelle chacun à devenir sujet absolu (cela ne signifie évidemment pas être Dieu, mais assumer pleinement la responsabilité de son œuvre), à dépasser le fantasme, à reconnaître la finitude radicale et à instituer librement la justice. 


Le maître, en tant qu’il donne l’ordre, l’ordre vrai, dispense, au-delà de sa grâce, son élection ; et il appelle l’existant à se faire sujet absolu, à dépasser le fantasme brut et à y reconnaître la finitude radicale. Et cela pour s’établir dans la relation à l’Autre comme tel, pour déployer l’objectivité jusqu’à son terme, et pour reconstituer la fin suprême qu’est la justice. Toutes choses que le maître est supposé avoir déjà faites.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAÎTRE, Institution, Rupture, Justice

Si le discours du maître peut apparaitre comme le discours princeps, c’est en tant qu’il laisse venir la raison elle-même, provoquant et justifiant la rupture de l’histoire. Le discours du maître se manifeste historiquement sous la forme de l'institution, comme le discours du peuple se manifeste dans la tradition. L’institution est définie comme l'unité d'une rupture et d'une vérité reconnue par tous : elle ne consiste pas d'abord en une organisation, mais en un acte fondateur qui transforme durablement le monde commun. De plus une institution authentique conserve la mémoire vivante de son acte fondateur et rappelle continuellement les possibilités inédites qu'il a rendues accessibles. Pour autant il convient de distinguer soigneusement création et institution : la création manifeste la vérité de l'autonomie du créateur à travers son œuvre, tandis que l'institution manifeste la vérité de la rupture historique qui ouvre des possibilités nouvelles pour tous. Elle substitue ainsi le « temps essentiel » de l'événement au temps ordinaire de la répétition. Enfin, l'institution véritable est toujours une institution de la justice, parce qu'elle ne stabilise pas seulement un ordre social, mais crée les conditions d'une autonomie partagée.


Le discours du maître est d’abord, dans son phénomène, institution. Laisser venir le discours, qui est raison et en même temps vérité, et donc laisser venir la raison en tant qu’elle a tenu compte de toutes les objections et que chacun est en position de la reconstituer à partir de soi, ou encore (car la raison est elle-même totalité et en même temps vérité) de reconstituer à partir de soi la totalité vraie et juste, laisser venir le discours, c’est laisser venir la rupture de l’histoire. Mais laisser venir le discours comme tel en tant qu’il introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, c’est laisser venir la rupture en tant qu’elle introduit pareille vérité, la rupture et en même temps la vérité. Or rupture et vérité, cela définit selon nous l’institution.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

COMPLOTISME, Discours du peuple, Discours du maître, Discours de l'individu

Le discours complotiste, tenu par le peuple, suppose toujours qu'un petit groupe de maîtres détient secrètement le pouvoir et ment à la population. Dans la société traditionnelle un tel discours n'a pas lieu d'être, précisément parce que le discours du peuple y est dominant, hégémonique, massivement complotiste lui-même - même si ce sont d'autres discours qui organisent (discours du maître) ou légitiment (discours du clerc) le système sacrificiel, conformément à l'obscure volonté du peuple. Ce n'est qu'à l'aube de l'histoire, avec le discours du maître parvenu en position dominante (discours qui prône alors un minimum de justice et de rationalité), que le complotisme se déclare ouvertement et se répand parmi le peuple, précisément contre les maîtres supposés illégitimes. Il se déchaîne littéralement à la fin de l'histoire avec l'avènement du discours de l'individu (violemment rejeté par les masses), prenant pour cible le capitalisme, le "système", la finance, etc., ceci dans un contexte où si le discours du peuple globalement décline, il en va autrement de son pouvoir (demo-cratie) largement dévoyé dans les Etats totalitaires, ouvertement complotistes et anticapitalistes.


"Le complotisme est inconcevable dans le monde traditionnel. Car c'est une conception qui interprète les événements à partir de l'idée qu'un complot (une conspiration, une conjuration) a été ourdi secrètement par un groupe maléfique (les juifs, les francs-maçons, etc.) pour exercer la domination sur le peuple et occuper la place de maîtres... Il est en fait discours du peuple qui rejette ce groupe prétendu maléfique et le condamne à la violence sacrificielle... Mais cette captation de tous dans le social est mise en question avec l'avènement de l'histoire. Et le complotisme apparaît. Des individus (formant des groupes) surgissent alors qui agissent socialement en tant que maîtres nouveaux et qui introduisent des changements politiques dans le sens de la justice véritable. Le complotisme se dresse explicitement contre eux."
JURANVILLE, 2021, UJC

DISCOURS DU PEUPLE, Discours du maître, Discours, Oeuvre, LACAN

Qu'est-ce que le discours du peuple ? Un discours où les sujets, fort de leur appartenance à une totalité sociale, et au nom de cette finitude, rejettent toute prétention à un savoir absolu. C'est bien le premier discours historique, celui qui déploie l'oeuvre du monde social traditionnel, bloqué sur un mode de pensée quaternaire analogique ("quand le divin est à l’humain ce que l’humain est au divin" résume bien Juranville) et donc une structure discursive elle-même faussée, incapable de se projeter sur une ouverture au Cinq de l'Histoire, et encore moins au Six du Savoir. Or Lacan, qui fait du discours du Maitre le discours primordial ne voit pas en quoi celui-ci, qui semble régner sur le monde traditionnel, est en réalité déterminé par le discours du peuple (discours de l'hystérique, pour lui). De là aussi que sa propre construction du discours en général, tirée de la structure du discours du maître (S 1-S 2-a-$), présente une clôture artificielle et fausse, qui doit être rectifiée à l'aune de la structure complète, sénaire (doublement ternaire, et incluant le quaternaire de l'oeuvre : Autre-Chose-objet-sujet), du mouvement existentiel.

"Dès lors la présentation structurale, par Lacan, du discours aura, dans l’analyse ternaire que nous proposons pour le discours en général (pensée-conflit-dialogue), mais aussi pour les discours fondamentaux ou structures historiales, les correspondants suivants. Le plan supérieur, celui de l’agent et de l’autre, renverra au discours dans son acte, ou son phénomène (la pensée, rappelons-le, est suscitée par l’essence venant en l’Autre et comme Autre, et implique que l’essence est reconstituable par chacun, par soi d’abord, mais aussi par tout autre à venir). Le plan inférieur chez Lacan, celui de la production et de la vérité, aura comme correspondant le discours dans ce par quoi il s’accomplit, dans l’identification qui le caractérise (le conflit résulte de ce qu’il y a plusieurs identifications possibles). Les flèches de l’impossibilité et de l’impuissance enfin, là où le discours se heurte, pour Lacan, à une contradiction indépassable, renverront chez nous (qui voulons montrer comment cette contradiction peut se résoudre) au discours dans son principe subjectif (le dialogue reçoit de l’Autre absolu, posable comme tel par la philosophie, sinon par la psychanalyse, toutes les conditions pour se déployer universellement, et donner au conflit toute sa vérité)."
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAITRE, Loi, Fantasme, Politique, LACAN

La forme essentielle du discours du maître est le discours politique, selon lequel le savoir (et le monde) peut faire une totalité sous le règne de la loi. Pourtant, en soumettant l'esclave et le forçant à travailler, loin de convertir l'autre à la loi, il provoque l'apparition d'un supplément, un "plus-de-jouir" justement en dehors de toute loi puisque la référence au grand Autre a dès lors disparu (S1 est inaccessible). En réalité le seul "ordre" dont ce monde peut se prévaloir, à l'aune du discours du maître, est simplement un fantasme de totalité, que constitue la relation sous-jacente du $ (côté maître) avec le "a" (côté esclave) dont il se compète, $ <> a étant bien la formule du fantasme. D'où l'illusion d'un rapport sexuel totalisant, substitution de l'objet à la Chose, et donc impossibilité de toute sublimation (où il faudrait qu'inversement l'objet devienne Chose). Le discours du maître ne fait pas acte, il laisse le peuple être ce qu'il est, protégé certes, mais dominé et exploité, voire sacrifié s'il le faut.

"Cette fixation au fantasme est ce qui bloque la sublimation. Certes le maître est le castré, celui qui s’est assujetti à la loi de la castration, en s’exposant à la mort. Il a sublimé. Mais le discours du maître ferme l’accès à la sublimation. De la Chose n’est retenu que l’objet a . Et la jouissance de l’Autre ne peut plus se dégager de la jouissance sexuelle. Le discours du maître conforte en l’autre l’illusion qu’il y a un rapport sexuel, que le masculin et le féminin se complètent et constituent l’harmonie du monde. L’autre sait pourtant, et le savoir établit, qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Mais le maître permet à l’autre de supporter ce savoir qu’il a en horreur, en en dissimulant les conséquences dernières. Il est le castré, celui qui s’est sacrifié, qui a payé pour les autres, et c’est pour cela qu’il reçoit tous les honneurs. Le discours du maître n’implique aucune haine parce que personne ne veut s’y identifier au maître."
JURANVILLE, LPH, 1984

DISCOURS DU MAITRE, Loi, Plus-de-jouir, Fascination, LACAN

Le discours du maitre est le premier dans l'ordre d'apparition des discours : le maître ici n'est pas celui qui enseigne mais celui qui édicte la loi de ce qui est. Cette loi (historiquement elle vient avec la Révélation juive, et rend possible la philosophie) n'est pas d'abord rapportée à l'Autre absolu vrai (divin), mais à un Autre absolu faux, l'idole païenne dont le maître se fait le représentant (il faudra l'Histoire et d'autres événements "cruciaux" pour qu'advienne le règne de l'Autre absolu vrai). L'ordre social qui en découle ne peut être qu'injuste mais la loi du maitre parvient à s'imposer à l'aune d'une rationalité dogmatique (creuse, mais ayant réponse à tout) suffisamment déployée pour faire illusion. Cela, face à l'esclave qui, de son côté, se laisse fasciner par le maître et ne peut s'affranchir de l'illusion du tout-social, ni donc revendiquer son individualité. Le maître est celui qui, initialement, s'est affranchi justement de ce fantasme, et qui, renonçant à la jouissance, a osé affronter la mort. Il reste à l'esclave de travailler pour le maître, avec pour seul privilège d'accéder à quelque savoir technique, tandis qu'il se fait lui-même objet-déchet - mais un objet de plus en plus nécessaire de sorte que se reconstitue le fantasme du maître, sujet devenant dépendant de son objet. De là à imaginer, comme le développe Hegel, que l'expertise acquise par l'esclave pourra suffire à renverser le maître, on sait que ce raccourci est vivement critiqué par Marx : aucun changement profond n'est matériellement possible dans le cadre de ce dispositif de domination tant que l'esclave est spolié de la plue-value de son travail. Il n'en aurait pas la force, une révolution serait nécessaire, donc un changement structurel de discours. Lacan répond à Hegel que le maître n'est pas seul à se vautrer dans la jouissance de l'objet, une part du plus-de-jouir revient bien à l'esclave (sinon il ne serait pas maintenu "esclave" aussi bien d'un "idéal" de la consommation), et il répond à Marx que justement l'esclave s'enchaîne de lui-même à la jouissance d'objet, refusant à nouveau le travail sur soi de renonciation nécessaire à une vraie émancipation, et que dans ces conditions - révolution ou pas - il serait abusif de parler d'un quelconque "progrès".

"Le discours apparaît dans le monde social – et c’est là qu’il a sa réalité matérielle – comme réponse à la question qui se pose aux hommes quant à ce qu’ils ont à être. Et cette réponse consiste d’abord à énoncer la loi qui organise ce monde. Une loi qui est initialement celle de l’Autre absolu faux, de l’idole, mais qui n’est pas définitivement celle-là, et pourra devenir celle de l’Autre absolu vrai, du vrai Dieu. Ambiant dans le monde social, ce primordial discours peut être déployé expressément comme tel, comme raison et donc savoir rationnel. Il justifie ce qui est. Mais ce qui est est d’abord inévitablement injuste, parce que l’effet de ce discours sur son autre, sur celui auquel il s’adresse, est alors non pas de l’aider à se conformer à la loi énoncée, mais de le vouer à la fascination devant cette raison et de le soumettre à l’arbitraire éventuel de celui qui tient le discours... Celui qui tient ce primordial discours suscite en son autre la toujours présente, toujours prête à surgir à nouveau soumission fascinatoire devant le tout social, devant l’idole selon la loi de laquelle le tout est ordonné et devant le maître qui incarne cette idole – non pas maître qui enseigne, mais maître qui domine. Soumission fascinatoire dont on peut dire qu’elle est libre, mais d’une liberté qui se perd – c’est là une des formes de la pulsion de mort – et qui ne peut plus se recouvrer par soi, il y faudra l’Autre."
JURANVILLE, 2024, PL