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FAIT, Evénement, Histoire, Science, KIERKEGAARD

L’événement (sens et réalité) n’est ni un simple surgissement, ni un donné brut : il devient fait (totalité et réalité) uniquement lorsqu’il est repris, voulu, reconstitué par l’existant. Cela suppose une structure en deux temps : un événement primordial venant de l’Autre absolu (le Sacrifice du Christ), un événement terminal, réponse de l’existant (la Révolution). Le fait vrai peut alors se constituer comme totalité effective, unifiant Autre absolu et existant à condition que celui-ci accepte de devenir l’Autre de l’Autre, c’est-à-dire d’entrer dans une relation non sacrificielle de totalité. Le fait vrai s’assimile bien à histoire accomplie, objectivée par l’expérience, subjectivement portée par la société juste (cf. analyse conceptuelle du fait). Mais l’existant commence par rejeter ce fait vrai au profit d’un fait reconnu, objectivable et socialement validé. C’est le fait tel que le vise la science positive : un ensemble de relations constantes, formulables en lois, excluant toute référence à la finitude radicale et à l’Autre. Comme le dénonce Kierkegaard, le “positif” (“savoir sensible, savoir historique, résultat spéculatif”) est précisément ce qui manque le vrai, car il supprime la dimension existentielle de rupture, de décision et de risque.


“Certes l’événement se donne à l’existant comme le fait. Certes l’événement, qui fait histoire et qui est sens et en même temps réalité, sens vrai surgissant imprévisiblement dans le réel, n’apparaît à l’existant que pour autant que celui-ci en accepte toutes les conséquences. Pour autant qu’à l’événement primordial qui, comme Sacrifice du Christ, vient de l’Autre absolu, il répond par l’événement terminal, la Révolution. L’événement, sens et réalité, n’est autre alors que le fait, totalité et réalité, quand l’existant, reconstituant le sens surgi de l’Autre absolu, accepte d’être l’Autre de cet Autre, et de faire totalité avec lui. Il n’est autre alors que le fait vrai tel que nous venons de le présenter, ce fait qui est en lui-même l’histoire, qui se déploie objectivement par l’expérience, et qui a comme principe subjectif, pour l’existant, la société, la société juste. Mais il est sûr que l’existant d’abord rejette pareil fait. Ou bien – et c’est ce par quoi il commence – l’existant veut un fait reconnu… Mais la totalité propre à un tel fait reconnu exclut le réel le plus réel, celui, pour l’existant, de sa finitude radicale et de sa relation à l’Autre comme tel. C’est ce que toute pensée qui affirme l’existence avance contre l’ordinaire science positive et son discours, mais aussi, bien sûr, contre l’idéale science absolue selon Hegel et la pensée métaphysique. Et cela suprêmement à propos de l’histoire : la sphère scientifique de l’histoire qui, en soi, telle que nous l’avons présentée, montrait l’accueil jusqu’au bout, par l’existant, de l’exigence d’histoire venue de l’Autre absolu, est en fait sphère où l’histoire, certes déployée comme objectivité, est réduite existentiellement à l’inessentiel, toute rupture radicale y étant effacée.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

FAIT, Histoire, Expérience, Société

Le fait vrai s’accomplit lorsque l’existant le reprend comme tel dans le savoir, en le liant à la visée d’une société juste. Il ne s’agit pas seulement d’un événement initial, mais d’un événement reconnu et posé, auquel l’existant répond par un acte nouveau : la production du savoir lui-même. Ce fait vrai se déploie selon trois déterminations solidaires. Il est d’abord histoire, en tant que l’histoire universelle, menée de l’événement originaire jusqu’à son accomplissement dans le savoir, constitue le fait vrai en lui-même. Il est ensuite expérience, en tant que l’existant, accueillant l’identité vraie d’abord en l’Autre, s’approprie le savoir qu’est l’histoire et entre lui-même dans le fait. Il est enfin société, en tant que totalité juste que chaque individu peut reconstituer de manière autonome, condition de l’effectivité de l’expérience. Ces trois dimensions définissent la sphère scientifique de l’histoire : un savoir qui se pose explicitement comme tel et fonde sa propre reconnaissance universelle. Il s’agit ainsi de la réalisation effective de l’idée philosophique d’une science absolue.


“Par l’individu en tant qu’il veut la société juste, le fait vrai, dont se réclamait déjà la pensée de l’existence, reçoit ainsi toute sa vérité – ce fait par lequel, selon nous, se donne l’événement, et qui est l’événement comme posé, posé dans le savoir, l’événement en tant que l’existant y a répondu par un événement nouveau, ultimement par le savoir lui-même. Ce fait , nous l’avons d’abord présenté comme histoire : déployée jusqu’à sa fin, jusqu’au savoir, à partir de la rupture qu’est l’événement primordial, l’histoire est le fait vrai en lui-même. Ce fait, nous l’avons ensuite présenté comme expérience : accueillant l’identité vraie, d’abord en l’Autre, et posant que chacun pourra l’accueillir de même, l’expérience est ce qui permet à l’existant de s’approprier le savoir qu’est l’histoire, et d’entrer lui-même dans le fait vrai – en cela, de l’accomplir. Ce fait, nous l’avons enfin présenté comme société : totalité juste que chacun peut, dans l’autonomie, reconstituer, la société, la société en soi, est ce qu’il faut poser et penser pour conduire effectivement jusqu’à son terme cette expérience. Tout cela caractérise ce que nous appellerons la sphère scientifique de l’histoire. Sphère scientifique, parce que la science est le savoir se posant comme tel et posant sa propre reconnaissance universelle. En l’occurrence, sphère scientifique dans sa vérité, puisque la science est ici cette science absolue dont la philosophie avait introduit l’idée.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

FAIT, Histoire, Rupture, Totalité

Si le fait vrai se constitue comme totalité nouvelle, à partir du réel de la finitude, c’est grâce à la rupture et au savoir de cette rupture qui caractérise l’histoire. Il faut bien que chaque existant, grâce au savoir, puisse reconstituer par soi l’identité vraie advenant de l’Autre (effet de la rupture). Sinon reviendra à cette place l’identité fausse, niant la finitude, anticipée par la totalité également fausse du monde païen traditionnel.


“C’est dans le suprême fait vrai qu’est l’histoire que les faits vrais dégagés par la pensée de l’existence reçoivent toute leur portée. Le fait absolu du Sacrifice du Christ dégagé par Kierkegaard ; le fait du destin de l’être, selon Heidegger ; le fait vrai du judaïsme affirmé (outre celui du christianisme) par Rosenzweig, et réaffirmé, après l’holocauste, par Lévinas ; tous ces faits doivent prendre leur place, comme Schelling l’avait indiqué, dans un « enchaînement de faits », mais dans un enchaînement de faits qui conduise réellement, ce que Schelling pour sa part excluait, jusqu’au monde juste. Car la possibilité est toujours là, toujours menaçante, que le fait vrai soit ignoré et même rejeté, et que le fait brut du paganisme se répète triomphalement.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

EXPERIENCE, Histoire, Savoir, Autre

La pensée de l’existence a reconnu l’histoire comme rupture radicale et événement venu de l’Autre absolu. Mais cette rupture ne peut être pleinement radicale que si elle débouche sur un savoir nouveau. Sans savoir, l’histoire ne peut devenir un fait vrai. C’est donc par l’expérience que l’existant doit accéder à ce savoir et donner à l’histoire toute sa portée. Or l’expérience ordinaire, reconnue socialement, reste enfermée dans une identité anticipative : elle accepte la différence sans affronter la finitude radicale ni la relation à l’Autre comme tel. Elle réduit l’objet et l’existant à de simples moyens et suppose un Autre absolu faux, mythique. C’est ce rapport négatif à l’histoire que Juranville appelle la sphère “mystique” de l’histoire (par analogie avec la sphère “métaphysique” de l’existence) dans laquelle baigne le monde social ordinaire - et c’est aussi ce qu’Adorno dénonçait comme articulation d’une objectivité oppressive et d’une subjectivité mythique. La pensée de l’existence oppose à cela une expérience dite vraie, où l’existant s’ouvre à l’Autre absolu et voit s’effondrer toute identité anticipative. Mais elle refuse que l’identité vraie puisse jamais être reconnue objectivement dans un monde social nouveau. Ce refus maintient en réalité le monde sacrificiel qu’elle prétend dépasser. Dès lors, on peut douter que l’expérience de l’Autre comme tel ait été réellement accomplie jusqu’au bout.


“Il y a certes, proclamée, au nom de l’existence, contre cette expérience ordinaire et ses variantes, une expérience vraie et essentielle. Une expérience où l’on se rapporte à l’Autre comme tel, et d’abord à l’Autre absolu, à l’absolu vrai (comme Autre), et où l’on fait donc l’épreuve de la finitude radicale, et de l’effondrement de toute identité anticipative, avec les évidences sociales qui l’accompagnent. Et une expérience où on a l’idée que l’identité vraie, d’abord en l’Autre, pourra, de cet Autre, venir à l’existant, et même être, par celui-ci, reconstituée peu à peu objectivement, dans son œuvre propre d’individu. Mais on commence par exclure – et cela caractérise la pensée de l’existence – que cette identité voulue vraie puisse être jamais reconnue objectivement, dans un monde social nouveau. Et l’on maintient donc en fait le monde social sacrificiel.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

EXISTENTIALISME, Histoire, Savoir, Révélation, ROSENZWEIG

On le sait, Kierkegaard et Heidegger refusent de poser comme telle l’autonomie du sujet existant et le savoir qui en découlerait, par crainte de retomber dans le savoir faux du monde ordinaire ou traditionnel. Chez Kierkegaard, l’histoire demeure intérieure ; chez Heidegger, toute orientation vers un monde rationnellement juste est exclue et la philosophie est déclarée achevée. Une seconde pensée de l’existence, avec Rosenzweig puis Lévinas, accepte davantage de poser l’autonomie et un savoir nouveau issu de la révélation. Rosenzweig parle d’une connaissance messianique et fait du peuple juif un fait historique absolu ; Lévinas affirme une autonomie venue de l’Infini dans le visage de l’autre, mais refuse de poser le savoir comme tel pour préserver l’altérité éthique. Toutefois, si Rosenzweig pensait que le peuple juif avait déjà traversé sa passion, l’Holocauste montre que c’était faux. Conséquence majeure : on ne peut plus se contenter de vérités partielles ; ni d’une autonomie réservée à certains ; ni d’une rédemption différée ou distribuée. L’histoire oblige à une universalité effective de la vérité. Il devient alors nécessaire que le christianisme reconnaisse la vérité du judaïsme et que le judaïsme reconnaisse la vérité du christianisme ; et qu’enfin la philosophie, tout en reconnaissant la vérité de la révélation, s’assume comme savoir effectif de l’existence.


Rosenzweig se trompait, le peuple juif n'avait pas sa passion derrière lui, il devait la traverser atrocement dans l'Holocauste. De sorte qu'on ne peut pas se contenter d'une vérité simplement partielle pour les hommes. Et qu'il faudra à la fois, au-delà de la haine devenue folle, que le chrétien, et alors le monde chrétien lui-même, le christianisme, reconnaisse la vérité pure du judaïsme - et que le judaïsme reconnaisse la vérité pure du christianisme.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

EXISTENCE, Savoir, Histoire, Grâce, HEGEL

Affirmer l’existence, comme rapport à l’Autre et sortie hors de soi, implique nécessairement le savoir, la philosophie et l’histoire comme essentiels, ainsi qu’une autonomie de principe de l’existant, fondée dans la grâce. Mais cette autonomie, comme ce savoir même, ne peuvent d’abord être posés comme tels sans se vouer à une falsification. C’est pourquoi, aux yeux des penseurs de l’existence, le savoir de l’existence et de l’histoire doit être d’abord tu, au nom même de l’existence. Tel est l’« argument kierkegaardien » selon Juranville : il vise principalement Hegel, non pour avoir ignoré la rupture constitutive de l’existence, mais pour avoir prétendu la déployer dans un savoir systématique, esthétisant ainsi l’épreuve de la finitude et méconnaissant la contradiction indépassable qu’implique l’existence.


“Les penseurs qui affirment l’existence supposent nécessairement, parce que l’autonomie impliquée par la grâce est principe de savoir, tout ce que nous avons nous-mêmes proclamé comme savoir, philosophie et histoire. Kierkegaard, bien sûr. Hegel pour lequel l’histoire se déploie selon un mouvement naturel et irrésistible, il s’est, le premier, attaché à ce qui fait de l’histoire quelque chose de vraiment essentiel, à la rupture – qu’il a montrée dans le Sacrifice du Christ. Mais ce n’est pas parce que le savoir, la philosophie et l’histoire sont supposés dans leur vérité dès qu’on affirme l’existence, qu’ils peuvent alors être posés comme tels. Et ce qui apparaît d’abord, c’est que, bien plutôt, il faut les taire, sauf à se vouer à une implacable falsification. En cela consiste ce que nous appellerons l’« argument kierkegaardien ».”
JURANVILLE, 2010, ICFH

HISTOIRE, Mal, Monde, Gestell, HEIDEGGER

Dans la conception heideggérienne, la fin de l’histoire apparaît comme l’époque planétaire du non-sens généralisé, produit par une volonté nihiliste. Ce non-sens n’est pas accidentel : il est produit par une volonté, et relève donc du mal. Le monde y devient « non-monde » : la terre est dévastée, l’homme réduit à une force de travail, la volonté transformée en pure volonté de volonté, ne visant plus aucune fin en soi. Surhumanité et sous-humanité se confondent dans la même logique de puissance. Cet état correspond à la métaphysique achevée,(dont Marx et Nietzsche seraient les figures ultimes), soit paradoxalement : effondrement de la métaphysique classique (perte du suprasensible comme fin ultime), et résultat de la métaphysique elle-même, qui avait rejeté l’Être comme Autre. La technique moderne est comprise par Heidegger comme un mode de dévoilement spécifique, non poïétique mais réquisitionnaire. Elle met la nature et l’homme en demeure de livrer une énergie indéfiniment exploitable. Ce processus est régi par le Gestell, dispositif impersonnel qui soumet toute chose à la calculabilité, à la rentabilité et à l’usure. Juranville interprète le Gestell comme une figure de l’Autre absolu faux, analogue au Surmoi, réduisant l’homme à un moyen puis à un déchet. La divergence essentielle porte sur l’origine du mal : Heidegger l’attribue au retrait de l’Être, tandis que Juranville l’ancre dans la finitude radicale de l’homme et son refus d’exister en vérité. Ce mal, inéliminable, peut toutefois être assumé pour le bien. De son côté, Heidegger affirme que là où est le danger, croît aussi ce qui sauve. Le Gestell est essentiellement ambigu : il est comme le négatif photographique de l’Ereignis. De cet Ereignis - événement d’appropriation par lequel l’homme est destiné à son propre - surgirait le “dernier Dieu”, absolument autre, non chrétien, non théiste, haïssant l’ordinaire humain, n’appelant que les « grands solitaires ». Sans ambiguïté, Juranville reproche à Heidegger de refuser l’autonomie créatrice de l’homme, la justice du monde actuel et l’affirmation d’un savoir philosophique. À l’individualisme narcissique et dépressif du monde contemporain, Juranville oppose l’individu véritable, formé par la traversée d’une passion, l’assomption de la finitude, l’accueil de la grâce et la production d’une œuvre. La fin de l’histoire est, selon lui, déjà atteinte : elle est celle du monde juste, inauguré par la Révélation et confirmé par la philosophie. Les catastrophes du XXe siècle (Goulag, Révolution culturelle, Shoah) ont rendu le mal visible et ont été assumées par des actes historiques décisifs, notamment la fondation d’Israël et sa reconnaissance. Il revient désormais à la philosophie d’en porter le savoir rationnel, qui certes n’éliminera pas le mal mais permettra de le réduire à ses formes minimales, et de l’assumer.


“La fin de l'histoire est atteinte aujourd'hui, et atteinte en tant que celle du monde juste conformément à ce que la Révélation avait voulu et la philosophie à sa suite. Nous pouvons le dire, pour autant que le temps est venu, selon nous, d'affirmer le savoir philosophique, après que toutes les contradictions ont été traversées qu'implique son objet, l'existence, l'être comme existence - savoir fondé sur l'autonomie de l'individu comme principe. Reste que la pensée de l'existence, si elle suppose pareil savoir, exclut de le poser comme tel parce que ce serait contredire l'altérité essentielle d'une part, la finitude radicale de l'homme existant d'autre part. Ainsi pour Heidegger, mais aussi pour Wittgenstein qui le rejoint dans la théorie à laquelle il est parvenu en ce moment de son chemin de pensée, celle des jeux de langage. Avec le problème de rester politiquement et historiquement impuissant face au mal, alors qu'il y avait singulièrement aujourd'hui à exercer face à lui la puissance douce de la philosophie. Car le mal s'est montré, quand s'approchait l'époque de la fin de l'histoire, sous ses figures et grimaces les plus terri-fiantes, les plus abominables, dans le Goulag soviétique et la Révolution culturelle chinoise et dans l'Holocauste nazi. Toutes catastrophiques régressions païennes, mais la plus extrême dans l'Holocauste puisque la violence sacrificielle s'y est exercée contre le peuple qui porte, pour l'humanité entière, le message de dénonciation du paganisme comme système sacrificiel et qui incarne, face au commun des peuples, l'individu véritable.”
JURANVILLE, 2025, PHL

RAISON, Histoire, Jeu, Philosophie, HEIDEGGER

Heidegger pense la raison comme exigence du jeu inauguré en Grèce avec la philosophie, jeu qui, selon Juranville, prolonge en réalité celui ouvert par la Révélation. Le principe de raison, formulé par Leibniz, n’est pas une loi neutre du savoir, mais un appel, un commandement : celui de rendre raison. Il anime toute la philosophie par un questionnement répété qui vise l’établissement d’un système rationnel. La philosophie classique, de Platon à Hegel, recherche une raison anticipatrice et intemporelle, ignorant le jeu essentiel et la finitude radicale. La vérité y est successivement pensée comme objet, puis comme sujet. Ce n’est que lorsque la philosophie en vient à reconnaître l’existence comme essentielle et la vérité comme Autre, notamment chez Heidegger, qu’elle reconnaît le jeu comme fondamental. La raison devient alors réponse à un appel plutôt que fondement anticipé. Heidegger oppose la raison du « pourquoi », instrumentale et représentative, à celle du « parce que », qui surgit dans le jeu même de l’existence. Kant et Hegel avaient interprété l’histoire comme progrès nécessaire vers la liberté et la reconnaissance universelle du savoir, chaque époque apparaissant comme une figure transitoire de cette réalisation. Mais l’on ne peut que rompre avec cette lecture téléologique dès lors qu’on affirme la finitude radicale de l’existence. L’histoire devient une succession d’époques interrompues par des catastrophes, que l’homme ne peut surmonter par lui-même. Heidegger reconnaît ces ruptures comme retrait de l’être, mais il disculpe l’homme, là où Juranville insiste sur la responsabilité humaine et la pulsion de mort. Heidegger annonce la fin de la philosophie et l’avènement d’une pensée “autre”, non philosophique, dans l’attente de l’Ereignis. Une nouvelle fois Juranville conteste : renoncer à la raison philosophique reviendrait à retomber dans le paganisme. La philosophie peut encore assumer la finitude radicale et le jeu, à condition de ne pas dissoudre la responsabilité du sujet.


“Mais la philosophie a-t-elle dit son dernier mot, comme le soutient Heidegger avec toute la pensée de l'existence, dont Wittgenstein? Et doit-on remettre l'assomption du retrait de l'être, du dérobement par l'être de son essence, de ce qui est pour nous refus opposé par l'existant à ce qui lui a été offert par la Révélation, à un mystérieux Ereignis ? Ce que nous avons désigné comme la deuxième pensée de l'existence (Rosenzweig, Benjamin, et surtout Levinas) ne souligne-t-elle pas que renoncer à la philosophie, à la raison philosophique, serait en rester au monde païen et à son Dieu obscur, avec lequel risque de se confondre l'Ereignis ?  Nous avons essayé de montrer au livre I (et bien d'autres fois) qu'avec l'inconscient en plus de l'existence, avec l'inconscient comme essence de l'existence, la philosophie, la raison philosophique, peut assumer ledit retrait de l'être, ladite finitude radicale et que c'est ce vers quoi, par ses commandements, le Dieu révélé conduit les hommes… Le danger de l'affirmation brute du jeu, par Wittgenstein comme par Heidegger, danger dénoncé fortement par Levinas comme on l'a noté (« Le non interchangeable par excellence, le Je, l'unique se substitue aux autres. Rien n'est jeu. Ainsi se transcende l'être »), apparaîtra en pleine lumière.”
JURANVILLE, 2025, PHL

EVENEMENT, Histoire, Existence, Dialectique

L’événement est une notion décisive pour l’histoire universelle — notamment à travers le Sacrifice du Christ et la Révolution — comme il l’est aussi pour l’histoire individuelle. Mais le champ de celle-ci ne saurait être ouvert ni reconnu sans la prise en compte des événements fondamentaux de l’histoire universelle, seuls capables de créer un espace pour l’individu. La pensée de l’existence thématise ou a minima présuppose l’événement, mais elle se heurte à une contradiction qui lui demeure propre : si elle reconnaît l’irruption d’un réel imprévisible, constitutif de l’événement, elle ne se donne pas les moyens d’en penser le sens véritable, dès lors que celui-ci supposerait une objectivité qu’elle récuse. Or, si poser le sens objectivement revient toujours d’abord à le fausser, une dialectique de l’histoire — distincte de la dialectique purement logique de Hegel et articulée à l’inconscient — permet de tenir compte de cette falsification et de la dépasser.


“Contradiction entre, d’une part, le réel imprévisible, sans lequel il ne peut y avoir d’événement essentiel – réel imprévisible auquel s’attache la pensée de l’existence. Et, d’autre part, le sens, sans l’objectivité duquel il ne peut y avoir d’événement essentiel qu’abstrait et illusoire – sens objectif que rejette cette pensée, et qui ne peut être affirmé qu’avec l’inconscient. Nous montrerons, en suivant le mouvement par lequel se résout cette contradiction, qu’il y a une dialectique de l’histoire, et exactement des rapports à l’histoire ou « sphères de l’histoire », de même qu’il y a une dialectique de l’existence, et exactement des rapports à l’existence ou « sphères de l’existence ». Nous préciserons que, si le sens de l’événement est en fait toujours d’abord faussé quand on veut le poser objectivement, le propre de la dialectique de l’histoire est de tenir compte ensuite de cette falsification et d’y passer outre. Et nous soutiendrons que, si Kierkegaard lui-même, qui a parlé de « sphères de l’existence », ne parle pas de « sphères de l’histoire », la critique qu’il fait de la conception hégélienne de l’histoire, et notamment son affirmation, contre Hegel, du Sacrifice du Christ comme événement absolu, prend place dans une telle dialectique.”

JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

EVENEMENT, Existence, Essence, Histoire, ROSENZWEIG, HEIDEGGER

Toute pensée qui affirme l’existence doit reconnaître un événement primordial, essentiellement religieux, venant de l’Autre absolu. Mais cette reconnaissance appelle nécessairement une réponse, qui ne peut être que sociale et politique. Autrement dit, à l’événement initial doit correspondre un événement terminal, qui engage l’histoire humaine concrète. Mais une contradiction affecte la pensée de l’existence telle qu’elle s’est développée dans la philosophie contemporaine. Celle-ci exclut par principe tout savoir de l’existence, et donc toute détermination conceptuelle de l’événement. Conséquence : elle affirme l’événement comme essentiel, mais elle se refuse à dire en quoi consiste précisément cette essentialité ; elle ne peut ni déterminer le sens de l’événement, ni le non-sens qu’il dénonce et contre lequel il se dresse. Cette abstraction a un effet redoutable car l’événement devient potentiellement le lieu de toutes les illusions, de toutes les projections arbitraires. Cette contradiction s’illustre notamment chez Rosenzweig. Celui-ci oppose radicalement l’essence et l’événement, affirmant que l’individu ne rencontre l’autre (le prochain) ni dans son essence ni dans la pureté de son cœur, mais dans l’événement qui lui advient, et même dans la surdité de son cœur. Bien sûr cette position est intenable puisqu’elle prétend rejeter l’essence, mais elle oublie que l’événement lui-même est essentiel, étant précisément ce par quoi l’homme est ouvert à l’Autre. Avec Heidegger, la situation change en apparence mais la contradiction demeure et même s’aggrave. Heidegger repart explicitement de la philosophie, qu’il définit comme question de l’être. Cet être est d’abord conçu comme identité vraie, temporelle, ex-sistante, dont la philosophie cherche le savoir ; puis il apparaît par rapport à l’homme (au Dasein) comme l’Autre absolu, celui qui l’appelle à assumer son existence. Dans cette perspective historique, l’être devient événement (d’abord Geschehen, puis Ereignis) : il se donne, destine l’homme à lui-même, et l’appelle dans la question ; il engage l’homme dans une histoire orientée vers une fin, et il semble répondre par un événement terminal à l’événement initial. L’être lui-même est bien pensé comme eschatologique. Et pourtant, cette pensée qui affirme l’événement se refuse à en penser l’effectivité déterminée, elle le sépare ainsi de son essentialité et le laisse flotter entre proclamation décisive et impuissance réelle. Ou alors, et c’est pire, elle le détermine - utopiquement et de façon inessentielle, coupée de toute référence à l’Autre absolu - dans une voie ramenant à ce même paganisme que l’événement véritable devait précisément abolir.


“Le mouvement, qui concerne l’événement en général, vaut éminemment pour l’histoire universelle : à l’événement primordial qui vient de l’Autre absolu doit répondre finalement, pour toute pensée qui affirme l’existence, l’événement social et politique que vise la philosophie. Mais, d’autre part, l’événement ainsi proclamé essentiel reste d’abord abstrait, parce que la pensée qui affirme l’existence exclut d’abord tout savoir de l’existence, et donc toute détermination objective de l’essentialité nouvelle propre à l’événement, mais aussi du sens de l’événement, et du non-sens que cet événement fait apparaître et contre lequel il s’élève. De sorte que rien de précis et de concret ne peut être dit légitimement ni de l’événement initial de l’histoire, foncièrement religieux, ni de son événement terminal, foncièrement politique – lequel peut prêter alors à toutes les illusions.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

EVENEMENT, Catastrophe, Science, Histoire, MARX, HEGEL

Que fait l’existant de l’événement qui lui advient ? Deux issues principales se dessinent, l’une neutralisant l’événement, l’autre le pervertissant. Première possibilité : l’existant objectivise l’événement. Il l’intègre dans un savoir déjà constitué, le classe, le rend explicable. Ce faisant, l’événement cesse d’être ce qu’il était véritablement : il ne surgit plus comme sens nouveau dans le réel ; il ne révèle plus le non-sens de ce que l’on prenait jusque-là pour le sens ; il ne vient plus de l’Autre absolu ; il ne révèle plus la finitude radicale de l’existant, ni ne lui donne à vouloir à nouveau cette finitude dans une identité transformée. Autrement dit, l’événement perd son caractère de rupture radicale. Le savoir dans lequel il est désormais pris n’est qu’un prolongement du savoir traditionnel, fondé sur une identité fausse que l’existant s’était déjà construite. Là où se manifeste une apparente « soif du nouveau », caractéristique du monde historique moderne, il s’agit le plus souvent de cette version affadie de l’événement. Ce pseudo-événement est attendu comme un objet destiné à combler un manque ressenti sur le mode dépressif, là où il aurait fallu s’attacher au manque, consentir au non-sens qu’il révèle, et, à partir de là seulement, constituer soi-même le sens vrai. Lorsque l’événement est ainsi neutralisé, ce qui peut encore surgir pour l’existant n’est plus qu’un événement d’un autre type : la catastrophe. Celle-ci est encore supposée venir de l’Autre absolu, mais cet Autre est désormais un Autre falsifié. La catastrophe n’ouvre aucun sens nouveau : elle est pure négation de tout sens, elle est expérience brute d’une finitude sans vérité possible. L’événement n’est plus alors révélation, mais écrasement. Force est d’appliquer cette conception de l’événement à la science positive. En apparence, la science semble accueillir l’événement : elle valorise la différence, le particulier, l’histoire au sens technique, contre l’identité métaphysique. Mais en réalité la science positive ne laisse place, comme événement véritable, qu’à la catastrophe. Incapable de penser un sens surgissant de l’Autre, elle ne peut reconnaître que des ruptures privées de signification existentielle. D’où ce diagnostic sévère : la science positive est folle ou psychotique, parce qu’elle absolutise le réel sans ouverture au sens.
Deuxième possibilité : l’existant idéalise l’événement, au sens où, comme chez Hegel, il est censé manifester l’Esprit dans l’histoire. Et en effet Hegel semble accueillir l’événement comme rupture porteuse de sens. Il insiste sur le caractère non continu du passage d’une époque historique à une autre, sur l’arrachement par lequel l’Esprit se transforme. Cependant, cette rupture reste interne à un même principe : c’est toujours le même Esprit du monde qui se défait d’une figure pour en adopter une autre ; l’Autre n’est jamais véritablement Autre ; l’événement n’est jamais imprévisible ; la logique même des faits disparait sous le fait de la logique. Juranville nomme cette logique la sphère mystique de l’histoire, reprenant en cela les termes de Marx critiquant l’hégélianisme sous le nom de « mysticisme logique ». Adorno en tirera la conséquence ultime : un Esprit qui ne reconnaît aucun Autre ne peut apparaître aux hommes existants que comme catastrophe permanente. Si l’on examine Marx maintenant, à première vue celui-ci semble enfin accueillir l’événement véritable, en proclamant la Révolution comme rupture radicale. Il part de l’existence réelle, non de l’Idée. Mais cette promesse se renverse : en voulant montrer la Révolution comme événement objectivement reconnaissable et fondateur d’un monde juste, Marx retombe dans la même structure que Hegel. La dialectique ne fait que déployer ou restaurer une identité originaire. L’ouverture à l’Autre, à l’imprévisible, disparaît. Dès lors, la Révolution, privée de véritable altérité, ne peut que se transformer en catastrophe : retour à une communauté sacrificielle ; effacement de l’existant singulier ; accomplissement mélancolique et mystique d’un sens fermé. Ce qui devait être l’événement par excellence devient ainsi la négation même de l’événement.



“Marx, avons-nous dit, suppose l’existence, et tout ce qui en découle, il la suppose éminemment quand il proclame la Révolution, qui apparaît chez lui comme rupture, l’événement par excellence. Il semble donc bien, lui enfin, accueillir l’événement dans son réel pur et existant. Marx néanmoins, parce qu’il veut montrer cet événement terminal qu’est la Révolution comme reconnu objectivement et comme faisant monde social (le monde juste), retombe en fait dans ce que Hegel avait dénoncé comme mystique. Il prétend remettre sur pieds la dialectique qui, chez Hegel, marchait sur la tête, partir du réel véritable, et non plus de l’Idée. Il garde en fait le même mouvement, qu’il dit « nécessaire » et même « fatal », la même dialectique où l’identité initiale ne fait que se déployer. Et il perd le réel véritable, existant, celui qui est ouvert à l’Autre et à ce qui, imprévisiblement, peut en venir. C’est ainsi qu’il présente l’expropriation, par la révolution, des capitalistes comme répétition de l’expropriation, par les capitalistes, des travailleurs indépendants, négation de la négation, rétablissement nécessaire et naturel de ce qui était à l’origine, de la « propriété individuelle » du travailleur. Mais la révolution ne se transforme-t-elle pas alors inéluctablement – psychotiquement, mélancoliquement, mystiquement – en catastrophe, celle d’un retour à la communauté sacrificielle traditionnelle ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

EVENEMENT, Autre, Rupture, Histoire

Le mot événement est lié, par son étymologie (e-venire), au mouvement même de l’existence : il signifie « venir vers » en surgissant « hors de ». Au sens contemporain l’événement ce qui (nous) arrive et produit un sens, mais un sens qui ne va pas de soi et qu’il nous appartient de reconstruire. L’événement nous met en demeure d’y répondre, de l’interpréter, de nous situer face à ce qui arrive. Au sens ancien l’événement n’est pas seulement ce qui surgit, mais ce qui aboutit ; il est alors le résultat final, l’effet produit, le dénouement d’un processus. Il est moins rupture que conclusion. Dans les deux cas, l’événement vient de l’Autre — et ultimement de l’Autre absolu. Il s’impose à l’existant comme ce qui le précède et l’appelle. Face à cet événement reçu, l’existant est appelé à devenir l’Autre de cet Autre, c’est-à-dire à répondre par une transformation de lui-même, à reconstituer le sens de ce qui est arrivé — c’est bien le sens contemporain de l’événement comme rupture signifiante. Mais cette réponse elle-même devient événement au sens ancien : en répondant à l’événement initial, l’existant produit quelque chose à son tour, qu’il adresse aux autres. Ce qu’il fait, ce qu’il institue, ce qu’il transmet devient le dénouement, l’effet durable de la rupture première. C’est dans ce dédoublement — réception et réponse, irruption et accomplissement — que l’événement fait histoire. L’histoire n’est rien d’autre que la chaîne de ces événements reçus et rejoués, depuis le commencement jusqu’à la fin.


“Ce qu’on appelle événement est ainsi fondamentalement, pour l’existant, ce qui, venant de l’Autre et, avant tout, de l’Autre absolu, vient vers lui en tant qu’il aura à devenir l’Autre de cet Autre et à reconstituer le sens de l’événement : cela, c’est l’usage d’aujourd’hui, l’événement comme ce qui se produit et qui a de l’importance pour nous. Mais ce qu’on appelle événement est aussi, pour l’existant, ce qu’en tant qu’Autre, il produit en réponse à l’événement initial et dirige à son tour vers les Autres : cela, c’est l’usage ancien, l’événement comme débouché ultime. D’un côté, l’événement qui est la rupture et, de l’autre, l’événement par quoi, répondant à l’événement initial, l’existant reconstitue le sens de cet événement, le savoir introduit par cette rupture. C’est ainsi, toujours se dédoublant, que l’événement fait histoire, déploie l’histoire depuis le commencement jusqu’à la fin.”

JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

EVENEMENT, Acte, Altérité, Autonomie

Qu’est-ce qui permet d’accueillir l’évènement essentiel et de tenir le récit manifestant sa vérité aux yeux de tous ? Puisque l’événement est réalité et sens et le sens position de l’altérité, il s’agit en fait d’accueillir l’Autre absolu en reconstituant par soi-même sa loi. Or cette réalité dans l’autonomie est ce qui définit l’acte, lequel est ainsi l’altérité absolue de l’histoire et son essence.


“Acte qui est accompli par l’Autre absolu dans l’événement primordial quel qu’il soit (Création, Révélation – juive ou chrétienne ou autre) et que l’existant doit à son tour accomplir dans l’événement terminal. Pour nous, comme c’était, dans l’histoire originelle du peuple juif, la répétition de la loi (Deutéronome), c’est, dans l’histoire universelle, l’affirmation par Freud de l’inconscient. Laquelle annonce ces actes politiques décisifs que sont l’acte du peuple juif fondant l’État d’Israël et l’acte du monde chrétien proclamant la reconnaissance internationale de cet État.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ETRE, Identité, Autre, Histoire

L'être se présente d'abord au sujet comme identité. Le sujet, rejetant l'essence hors de lui-même, la perçoit dans l'Autre. Cet Autre, détenteur de l'identité vraie, remet en cause l'identité fausse du sujet et l'appelle à une reconstitution objective de lui-même à travers le savoir. "L’identité est ainsi ce par quoi se pose et s’accomplit l’être". Historiquement, cette détermination de l'être comme identité définit la philosophie antique. Celle-ci se fonde sur le langage pour affirmer l'être comme une essence pure et universelle présente en l'Autre (le Logos), que le sujet doit rejoindre. Cela ouvre une histoire que seule la pensée de l'inconscient peut saisir intégralement, car la métaphysique ignore les ruptures et la pensée existentielle ignore le savoir de ces ruptures. Cette histoire universelle traverse quatre moments, qui correspondent rigoureusement aux structures cliniques individuelles : l'époque Antique (Vérité comme Objet, Être comme Identité) correspond à la perversion ; l'époque Moderne (Vérité comme Sujet) correspond à la névrose ; l'époque Contemporaine ou existentielle (Vérité comme Autre) correspond à la sublimation ; l'époque Actuelle, celle de l'inconscient, détermine la Vérité comme Chose. Elle correspond à la structure de la psychose, permettant enfin à la philosophie de se penser comme un véritable « savoir de l'existence ». (L'association "Psychose" et aboutissement peut sembler surprenante, mais chez Juranville, elle désigne une structure de rapport au réel sans les voiles de la métaphysique, une fois traversée par le savoir.)


"L’être est d’abord identité. C’est ainsi qu’il se donne au sujet. Car celui-ci commence par rejeter l’essence hors de son immédiateté à lui ; et l’essence surgit alors comme Autre. Or l’Autre, à la fois, met en question l’identité fausse du sujet ; il est lui-même l’identité vraie ; et il appelle le sujet à la même identité. Accueillir l’être, c’est donc, pour celui-ci, l’affirmer comme identité. L’identité vraie, celle de l’Autre, qu’il doit maintenant faire sienne. Identité originelle qui a renoncé à elle-même pour s’ouvrir à son Autre et se reconstituer dans la relation à lui – jusqu’à l’objectivité. L’identité est ainsi ce par quoi se pose et s’accomplit l’être."
JURANVILLE, 2000, JEU

EPOQUE, Totalité, Historicité, Histoire

L'époque, ce "suspens" temporel inaugurée par quelque événement, se définit comme totalité et en même temps historicité. Toute époque se veut récapitulation intégrale de l'histoire, et plus précisément résolution dialectique des conflits (contradiction objective) ayant conduit jusqu'à elle : le récit (subjectivité absolue) qu'elle en fait ne saurait être lacunaire - donc totalité. Elle est un ensemble où tout est déterminé par une même vision, un même rapport à l'histoire - donc historicité. Plus clairement, l'analyse du concept d'époque fait apparaît trois dimensions : le Monde est l’objectivité absolue de l’époque et ce dans quoi elle s’accompli, la Tradition est la subjectivité absolue de l’époque et ce par quoi elle s’accomplit, enfin l’Esprit est l’altérité absolue de l’époque et son essence.


"L’époque étant arrêt, suspension, comme l’indique le mot grec ἐποχή d’où vient le français « époque ». C’est ce que dit Bossuet dans sa célèbre formule (« Dans l’ordre des siècles, il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste. C’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie s’arrêter, parce qu’on s’arrête là, pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après ». C’est ce que disent aussi Rosenzweig (« Dans le passé, il y a cette juxtaposition des heures ; là, il existe des époques, des points d’arrêt dans le temps », ER, 399) et Heidegger (« Faire halte se dit en grec : ἐποχή», Q IV, 24). L’époque terminale seule serait pleinement et définitivement arrêt, suspension, époque : c’est l’époque fixe."
JURANVILLE, 2017, HUCM

EPOQUE, Rupture, Evénement, Histoire

L'histoire ne se réduit pas une temporalité humaine linéaire, elle est constituée comme telle de plusieurs ruptures que l'on nomme "événements". Ceux-ci déterminent à leur tour différents points d'arrêt scandant l'histoire universelle, que l'on nomme "époques" (antique, médiévale, moderne, contemporaine, actuelle). Ces ruptures ne sont en rien naturelles, elles sont les conséquences d'une pensée humaine capable de nouveauté, libératrice pour l'individu, mais pour cela nullement acceptée immédiatement par le sujet social. Le moment où un tel conflit entre rupture et réaction s'estompe, par delà les époques, peut être anticipé comme la "fin de l'histoire". Enfin tout événement, dont la portée est universelle, peut être dit "philosophique" en tant qu'il résulte d'une affirmation primordiale, avant de se prolonger en institution politique, et de donner lieu à une réalité sociale nouvelle.


"L’histoire qui débouche sur le monde actuel peut être présentée comme une succession d’époques. Ces époques sont toutes des temps d’arrêt où tout est déterminé par un même événement qui fait histoire. Elles résultent à chaque fois de la conjonction entre, d’une part une rupture relevant de la philosophie et, d’autre part, le refus opposé à cette rupture – la fin de l’histoire étant atteinte quand la rupture qui se produit assume et fixe elle-même ledit refus."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

EPOQUE, Histoire, Individu, Révélation

Les sources d'une nouvelle conception de l'histoire demeurent les successives pensées de l'existence (Kierkegaard, Rosenzweig, Heidegger...), auxquelles on ajoute la psychanalyse, mais en réaffirmant 1) la légitimité d'un savoir philosophique comme savoir rationnel pur, 2) la nécessité d'un adossement aux révélations juive et chrétienne. De là une théorie renouvelée des cinq grandes époques de l'histoire : quatre qui correspondent à l'émergence de l'oeuvre individuelle, puisque l'individu affirmant son autonomie constitue bien le départ de l'histoire (avec Socrate), mais plus une car l'existence individuelle est d'emblée refusée par le sujet social (les "autres"), refus nécessitant l'intervention de l'Autre absolu (avec le Christ).


"À la suite de Hegel, mais aussi de Heidegger, nous partons de la philosophie et de sa constitutive visée de savoir. À la suite de Kierkegaard, Rosenzweig et Heidegger, nous partons de l’existence et des révélations qu’elle suppose par un Autre absolu. Nous partons en plus de l’inconscient tel qu’il a été introduit par Freud et réinterprété par Lacan et tel qu’il peut être repris dans la philosophie et par elle présenté comme l’essence et identité de l’existence. Nous partons donc, à la suite de Hegel, mais à l’encontre de ce à quoi Heidegger s’arrête finalement, de l’affirmation d’un effectif savoir philosophique comme savoir rationnel pur. Et, par et pour ce savoir, nous partons, à la suite de Kierkegaard et surtout de Rosenzweig, des révélations juive et chrétienne en tant qu’elles appellent à rompre radicalement avec le paganisme."
JURANVILLE, 2017, HUCM

ELECTION, Destin, Grâce, Don

Le destin, vérité de la singularité, est l’instrument de l’élection comme le don, vérité de l'altérité, est l'instrument de la grâce. Le destinataire de l'élection héritera de l'histoire (totalité des oeuvres), au futur (ce sera à toi), quand le donataire de la grâce reçoit l'oeuvre individuelle, au présent (ceci est à toi). Le destin est inégalitaire, puisqu'il s'agit de s'effacer devant l'Autre, tandis que le don est égalitaire, comme partage avec l'Autre.


"De même que le don, comme vérité de l’altérité, confirme objectivement que l’altérité est voulue dans l’autonomie, de même le destin, comme vérité de la singularité, confirme objectivement que la singularité, en tant qu’incarnation et position, par le sujet, de la loi, est voulue dans l’autonomie."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

DESTIN, Histoire, Election, Tragédie, LACAN

Le destin est toujours synonyme d'inégalité, entre l'élu d'une part et l'Autre d'autre part qui lui adresse son destin. Le héros tragique, à ce titre, est bien l'incarnation d'une contradiction essentielle, dont la résolution marque l'impossibilité d'échapper au "destin "; mais il s'agit là d'une destinée mythologique. Alors que dans le destin véritable, existentiel, le héros prend conscience d'une autre impossibilité, celle d'échapper à l'Histoire. Le destin mythologique, dictant ce qui doit être de toute éternité, fait du héros une victime (de là la conception commune, populaire, du destin, qui l'assimile à la fatalité et notamment à la mort accidentelle). Le héros historique, lui, se trouve confronté à une finitude autrement radicale, car il a à re-constituer une identité, que certes l'Autre lui destine, mais qui dépend entièrement de son oeuvre et finalement de son histoire personnelle, censée changer l'Histoire universelle. Les pensées de l'existence, de Kierkegaard à Heidegger, si elles reconnaissent le caractère essentiel d'un tel destin, non pas comme prédestination mais ouverture à l'imprévisible réel, excluent en général toute possibilité de mener à terme l'oeuvre historique, d'obtenir la reconnaissance, et donc d'accomplir le destin. S'il n'est pas nécessairement voué au sacrifice, le héros ne peut rencontrer que l'échec, comme si l'élection (et la grâce) n'était finalement que tromperie. Et dans la conception psychanalytique, le sujet sait bien qu'il y va de son destin à se confronter au grand Autre, à l'inconscient, et il saura que son symptôme n'était qu'une expression du refus d'affronter le destin ; et cependant, là encore, il n'est pas censé dépasser le stade éthique d'une certaine honnêteté envers lui-même et les autres, sans que le savoir du symptôme ne débouche sur un savoir rationnel pur, sur l'oeuvre de l'histoire.


"Mais la pensée de l’existence exclut que le fini puisse alors atteindre à une œuvre objectivement reconnue, et déployer l’histoire où s’obtiendrait une telle reconnaissance. Ainsi pour Heidegger. Mais aussi pour Lacan - l’Autre qu’est le langage, l’Autre qu’est l’inconscient destinant à l’homme son être. Le destin - comme refusé - se manifeste dans les symptômes. Et c’est lui que le patient vient chercher dans la cure. Il ne vient pas le chercher comme quelque chose de déjà déterminé, qu’il n’y aurait qu’à recueillir. Cela, c’est la conception mythologique du destin - Œdipe devant nier son père et épouser sa mère, Napoléon devant l’emporter à Austerlitz et être battu à Waterloo. Il vient le chercher comme quelque chose à re-constituer imprévisiblement. Il y a certes, avec l’inconscient, une nécessité dans cette re-constitution, des moments nécessaires de l’histoire et de l’œuvre. Mais Lacan refuse de poser dans un savoir rationnel pur cette nécessité de toute œuvre et de toute histoire, du destin. Or, à refuser un tel savoir, ne retombe-t-on pas, socialement, pour ce qu’il en est du fini, dans la conception courante, où il n’est que le jouet du destin ?"
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

DESTIN, Election, Histoire, Autre

Avoir un destin" n'implique pas d'être "prédestiné à" par quelque puissance ayant décidé de notre sort, cela implique plutôt d'assumer l'élection offerte par l'Autre, car si pareille élection est offerte à tous et sans préférence a priori, elle n'est accueillie que par quelques uns (c'est en ce sens que l'on "choisit", ou non, son destin). Mais la dimension du destin n'est pas seulement personnelle, elle est surtout historique ; afin que le destin soit accompli, il est nécessaire que l'élection soit reconnue par tous, par le peuple tout entier. L'élu est soutenu par sa foi en pareil accomplissement, à travers son oeuvre, grâce à quoi il communique l'élection à tout autre "destiné" à mener son oeuvre propre.


"Nul ne peut avoir de destin s’il n’assume pas l’élection. Et tous n’assumeront pas effectivement l’élection. Mais d’une part ce destin a été, de même que l’élection, offert à tous. Le destin (au sens de l’Autre qui destine) appelle chacun à son destin (au sens de ce qui lui est destiné, et à quoi il est destiné). Pas plus qu’il n’y a, dans l’élection, de préférence, il n’y a, dans le destin, de prédestination. Et d’autre part le destin de ceux qui se sont engagés dans leur destin ne s’accomplirait pas, si n’était pas reconnu de tous, dans le monde juste, que chacun a reçu toutes les conditions d’un tel destin. Si le destin n’était pas alors posé comme celui du peuple tout entier – à partir de quoi tel ou tel entre effectivement dans son destin. Le destin est ainsi toujours celui de l’histoire."
JURANVILLE, JEU, 2000