Le monde historique n’accomplit en aucun cas la vérité mais en ouvre seulement la possibilité, exposant ainsi l’individu à une liberté exigeante marquée par un travail de deuil et par des illusions d’accomplissement total. Loin de supprimer la violence, la modernité la déplace vers des formes psychologiques, certes valorisant l’amour mais exacerbant simultanément les affects de haine et d’envie. Cette situation engendre une dépression spécifique, portant non sur un objet perdu mais sur la valeur du sujet lui-même, en raison de l’écart entre l’idéal d’une sublimation achevée et la réalité d’une sublimation toujours partielle. Entre monde traditionnel et monde historique, il n’y a nul progrès et nulle décadence, car tous deux restent structurés par une sublimation inaccomplie. Les dérives modernes, notamment les totalitarismes, proviennent du fantasme illusoire d’un retour au passé. L’histoire ne réalise donc aucune maîtrise croissante, mais révèle au contraire l’existence d’une plénitude au-delà de la maîtrise, impliquant un rapport au réel irréductible. Même la critique nietzschéenne de l’idéal ascétique demeure prise dans l’illusion de la maîtrise, puisque la sublimation elle-même suppose une névrose irréductible, dont l’idéal de maîtrise constitue une expression.
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HISTOIRE, Sublimation, Maîtrise, Névrose
“L’idée, contre la « décadence », de faire appel à une morale de maître qui se défasse de tout « préjugé moral » est une illusion. Même sous la forme subtile que lui donne Nietzsche. Dans la Généalogie de la morale, il oppose l’idéal ascétique, dont le déploiement historique aurait conduit à la décadence, et un autre idéal, volonté de puissance affirmatrice, qui pourrait en sauver, en retrouvant le mode d’évaluation morale des sociétés traditionnelles. La sublimation suppose une névrose irréductible, et fait accéder à une maîtrise. Mais l’idéal de maîtrise correspond justement à l’idéal ascétique, essentiellement névrotique.”
JURANVILLE, 1984, LPH
INDIVIDU, Dépression, Capitalisme, Paganisme
La dépression généralisée, mal du siècle, est bien une conséquence du capitalisme : ce mal témoigne de la difficulté qu'éprouve l'individu à créer une oeuvre qui tienne face aux tentations idolâtres dont regorge ce même monde capitaliste ; mais il vaut mieux éprouver ce mal, cette difficulté à être individu, comme effet d'un dilemme intérieur irrésolu - en ceci la dépression est essentielle - plutôt que de subir l'empêchement extérieur, effectif, qui caractérise le paganisme pré-capitaliste.
"Le capitalisme est étroitement lié au droit et aux institutions qui permettent l'avènement de l'individu véritable, mais devenir un individu véritable reste difficile. Cela suppose qu’on s’arrache aux modèles auprès desquels on s’aliénait avec complaisance. Qu’on s’affronte à l’incapacité, toujours d’abord, d’effectuer cet arrachement ; à la fuite, toujours d’abord, devant cette exigence, fuite qui est le principe du mal en l’homme, de cette « peste » dont il est, lui, malade. De là la dépression de l’homme actuel. Dépression essentielle d’abord, par rapport à l’exigence qui est en lui, de faire de sa vie, et à partir de sa vie, une œuvre véritable, quelque chose qui se tienne, qui ait consistance – peu y parviennent, mais à tous doivent être données et redonnées les conditions pour y parvenir, et l’essentiel est de s’être engagé dans cette tentative. Dépression inessentielle ensuite, à quoi l’homme se voue pour oublier cette sienne finitude, dépression inessentielle alors par rapport à des idéaux dérisoires qu’il se fabrique pour oublier sa finitude. Mais il est mieux, pour l’homme, de risquer ainsi la dépression sous toutes ses formes, comme c’est le cas aujourd’hui dans le monde capitaliste, plutôt que de ne pas pouvoir advenir à ce à quoi il doit advenir, à l’individualité véritable. Plutôt que d’en être empêché. Car cet empêchement caractérise le constitutif paganisme de l’humain. Or le paganisme est le mal par excellence, la peste dont parle La Fontaine. Le mal en tant qu’il ne veut rien savoir du mal en l’homme."
JURANVILLE, 2010, ICFH
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