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PAROLE, Discours, Sujet, Maître, LACAN

La logique s'est longtemps intéressée essentiellement aux structures du discours : la cohérence des propositions, les rapports entre les énoncés, les conditions auxquelles une signification peut être correctement formulée. Autrement dit, la logique demande : qu'est-ce qui est dit ? sous quelles conditions ce qui est dit est-il cohérent, vrai, démontrable ? Mais elle laisse de côté le fait qu'il y a quelqu'un qui dit. Il faut opérer une distinction décisive entre parole et discours. Le discours est le langage considéré du côté de ce qui est objectivé et présentable : des énoncés, des significations, des signes permettant de les transmettre. La parole, au contraire, est le lieu où le signifiant cesse d'être simplement un élément fonctionnel du système et est assumé comme tel par un sujet, au niveau de l’énonciation et non plus seulement au niveau de l’énoncé. Le discours ne peut évidemment pas fonctionner sans signifiants. Mais il les utilise comme des éléments déjà constitués, intégrés dans les signes et les significations. De même il faut un sujet pour “tenir” un discours, y tenir une place, mais il n’y a pas de sujet du discours comme il y a un sujet de la parole. Je parle en tant que professeur, en tant que représentant, en tant que spécialiste, en tant que citoyen, etc. Le discours m'attribue donc une place dans une structure. C'est pourquoi Juranville peut dire que le discours n'a pas d'« effet sur soi » — plus précisément, pas d'effet éthique. Le discours peut transmettre, classer, expliquer, organiser, convaincre ; mais il ne transforme pas le sujet qui le tient en tant que sujet. La parole, au contraire, unit énoncé et énonciation. L’acte de dire fait partie de ce qui doit être pris en compte. Le sujet n'est pas d'abord une chose qui existerait indépendamment et qui viendrait ensuite parler. Il advient comme sujet dans l'acte de parole. Juranville va jusqu’à dire que la “certitude du sujet” “tient à l’énonciation elle-même”. Juranville compare ensuite le sujet selon Lacan et le sujet cartésien. « Le sujet pour Lacan, c’est le sujet de l’énonciation (et non tout uniment le sujet de l’énoncé, parce que Lacan n’est pas Descartes). » Le cogito cartésien cherche une certitude à partir du sujet qui pense : je pense donc je suis. Mais chez Lacan il n’y a aucune confusion, aucune complétude entre l’énoncé et l’énonciation, entre la pensée et l’être du sujet : plutôt une disjonction, qui tient à la structure même de l’inconscient. Au final, l’avènement du sujet dans la parole est d’ordre éthique : la parole m’engage, contrairement au discours qui n’engage à rien. On tient un discours mais on prend la parole, en son propre nom. Et cela signifie accepter ce qu'elle impose, soit la castration, la reconnaissance de son propre désir. Il faut accepter de parler à partir du manque, sans maîtriser totalement la réponse de l'Autre. Celui qui est capable de renoncer au confort du discours commun, ou à une image établie de soi, en prenant ce risque de prendre la parole, devient traditionnellement un maître. Mais le maître véritable n'est pas simplement celui qui possède le pouvoir institutionnel, celui qui règne sur le discours. Il y a une dimension plus originaire du maître comme celui qui assume la position subjective nécessaire à la parole. Il y a même une sorte de renversement : le pouvoir apparent consiste à ne rien perdre ; la maîtrise véritable consiste à accepter de perdre.


Le discours, c’est cet aspect du langage par où se trouve dissimulé le phénomène fondamental, c’est-à-dire le signifiant. Longtemps le « logique » n’a été pour la pensée philosophique que ce qui caractérise les structures du discours. Quand on parle de discours, on ne s’occupe que de l’énoncé, que de la signification et de ce qui est nécessaire pour qu’elle soit présentée (des signes). Et pourtant, il y a bien une énonciation qui rend possible le discours. Mais le discours y passe outre. Il faut bien que le signifiant soit présent, puisqu’il demeure dans le signe. Mais non plus comme tel. Seule la parole assume le signifiant comme tel. Seule elle a un sujet. Il n’y a pas de sujet du discours. On tient le discours, on n’en est pas le sujet, on occupe simplement une place, sans effet sur soi du discours comme tel. Sans effet, précisons, d’ordre éthique.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PAROLE, Castration, Désir, Phallus

La parole implique le désir, le manque, et plus précisément d’assumer la castration. Au sens lacanien, il faut entendre la castration comme la marque d'un manque constitutif du sujet : le sujet ne coïncide jamais avec ce qui pourrait le compléter. Parlant, on assume d’être signifiant pour l’Autre, tout en sachant cela ne peut pas être le signifiant qui me représenterait adéquatement auprès de lui. Le vrai signifié de notre parole est donc notre propre désir interpelant le désir de l’Autre, mais en tant que castré. Dans la parole, je suis ce phallus (le signifiant de ce signifié), susceptible de satisfaire le désir de l’Autre, mais en réalité je ne le suis plus puisqu’en m’adressant à l’Autre j’expose mon propre manque, je m’expose à sa propre parole. Mais parlant en tant que sujet nécessairement castré, cela revient,Juranville le souligne, à se situer à la place de l’Autre “en tant qu’instituteur du monde” précise t-il. Il s’agit du monde des significations déjà là (et non cette fois du signifié fondamental), effectivement fourni par le “grand Autre” du langage, que l’on assume d’être dans son incomplétude essentielle : parlant, nous empruntons des signifiants et des significations qui nous précèdent, à travers lesquels nous ne pouvons apparaître comme sujet qu'en assumant notre propre incomplétude. C’est donc en tant qu’Autre que nous parlons ; et le sujet s’y retrouve, comme castré. Juranville dit bien qu’il s’agit alors d’une “assomption”.

 
“Nous avons vu que la signification, ce qui est signifié au sujet, c’est le désir. Mais le désir contient la castration. C’est elle qui est « assumée » dans l’acte de parole. La reprise est une assomption. Parlant, on assume la place de l’Autre, en tant qu’instituteur du monde (et on va montrer que cela a une conséquence essentielle), mais on assume plus originairement ce par quoi on est signifiant pour lui, soit d’être le phallus et puis de l’avoir perdu. Parlant, on se place dans un monde, dans le monde, où l’on n’est que comme castré. Dans l’acte de parole, on pose la signification (et c’est le second moment logique quant à la signification) : outre l’effet sur soi de l’émergence de la signification (la castration), on assume aussi le rôle de l’Autre en tant qu’il désire, c’est-à-dire que l’on signifie de désirer à celui à qui on s’adresse.”
JURANVILLE, 1984, LPH

NOM-DU-PERE, Castration, Loi, Phallus, LACAN

La castration est une loi structurale liée à la fonction paternelle mais, comme l’a maintes fois rappelé Lacan, elle ne doit pas être confondue avec l’interdit lui-même ou la menace de rétorsion exercés par le père imaginaire. On distingue clairement le père imaginaire, le père réel et le père symbolique, ces deux derniers se déduisant du Nom-du-Père. Celui-ci possède une double dimension : comme nom, il désigne le père effectif ; comme signifiant, il fonctionne comme signifiant-maître. Le premier aspect permet de comprendre en quoi le père réel, celui qui doit être désigné par la mère, possède quelque chose de signifiant : il s’agit du phallus, qui signifie le désir en général (le père réel, géniteur ou non, est “celui” qui est désiré par la mère). Il est bien réel car “Le nom, c’est ce qui appelle à parler. À l’appel du Nom-du-Père, quelqu’un peut se lever pour répondre.” En tant que tel le phallus est alors le signifiant de la faille qui demeure au cœur même du signifiant (le symbolique n’est pas un système clos, le discours de la mère non plus), mais il reste lui-même indicible. Le second aspect du Nom-du-Père est proprement signifiant : il constitue le père symbolique. Dans le discours de la mère, cette fonction apparaît sous la forme du signifiant du Nom-du-Père, en tant qu’il qui ne désigne pas seulement le père réel mais la loi. Le père symbolique est ainsi l’Absent, non le père qui directement interdit (ou celui qui, au besoin, besogne la mère), mais celui qui institue le monde comme ordre symbolique. Il est « l’instituteur du monde » et le père de la loi, la loi du désir qui limite l’être du sujet aussi bien que l’Autre maternel. Le Nom-du-Père est finalement le signifiant qui, dans l’Autre comme lieu des signifiants, désigne l’Autre lui-même comme lieu de la loi. La castration doit donc être comprise comme la condition structurale de cette inscription du sujet dans un monde régi par la loi, et non comme une simple prohibition de la jouissance.


“En tant que loi, la castration est liée essentiellement à la fonction du Père. Mais le père de la castration n’est pas celui qui menace ou qui interdit. On peut distinguer ici deux figures du père, dont aucune ne menace ni n’interdit. Lacan parle du père symbolique et du père réel (le père de l’interdit, qui n’est pas la castration, est l’autre figure, celle du père imaginaire). Père symbolique et père réel se déduisent du Nom-du-Père. Le Nom-du-Père est double en effet. Il ne peut pas être seulement un signifiant, puisqu’il est nom de… et donc sert à désigner. Mais il est aussi un signifiant… Et c’est le père symbolique, l’Absent, qui apparaît comme l’instituteur du monde, le père de la loi.”
JURANVLLE, 1984, LPH

NEGATION, Loi, Sujet, Castration, LACAN

Dans la théorie de Lacan, les quatre formules de la sexuation montrent que la négation ne peut être réduite à la négation logique d’une proposition : elle concerne la position du sujet par rapport à la loi. Le “pas-tout” et le “il n’existe pas” introduisent ainsi des formes de négativité qui renvoient respectivement au déni et à la forclusion. Toute négation suppose d’abord l’écriture d’une loi, et toute loi symbolique renvoie au Nom-du-Père et à la loi fondamentale de la castration. La loi signifie toujours qu'il y a quelque chose que le sujet ne peut pas simplement être ou avoir : la castration marque cette impossibilité structurale. Ainsi, lorsque le sujet rencontre la loi, il rencontre en même temps une perte, une limite, un manque. En conséquence, les différentes formes de négation correspondent aux différentes manières dont le sujet cherche à éviter les conséquences de cette loi : dénégation, refoulement, déni ou forclusion. Dans la forclusion, le sujet cherche à éviter quelque chose de beaucoup plus radical que l'acceptation d'une limite dans le monde : il rejette le sujet lui-même et le signifiant du désir hors de l'existence. Le pas-tout constitue une autre manière d’éviter la loi : au lieu de la supprimer, il lui oppose des exceptions et la dénie ainsi partiellement. Même la négation logique ordinaire suppose une position subjective et une identification au père symbolique, représenté ici par le quantificateur existentiel : x. Reconnaître qu'« il existe quelque chose » qui satisfait une fonction, c'est entrer dans un ordre symbolique où la loi peut être posée et mais tout aussi bien niée. Juranville rattache cette position au mécanisme de la dénégation. Enfin, l’universelle affirmative, apparemment dépourvue de négativité, implique elle aussi une opération négative : poser une loi universelle revient à vouloir soumettre l’Autre à cette loi. L’exemple d’Aristote, « tous les hommes sont mortels », ramène ainsi Socrate à la condition commune. L’universalisation de la loi devient alors un acte de haine contre l’Autre qui prétend échapper à la règle, mais cette haine ne fait qu’accomplir un refoulement : en soumettant l’Autre à la loi, elle efface la négativité primordiale qui était pourtant à l’origine de cette loi. 


Pour la théorie psychanalytique, l’affirmation universelle d’une loi impliquant la négativité prend sens comme acte de haine par lequel on veut soumettre aussi l’Autre à la loi. Ainsi, selon Lacan, lorsque Aristote prend comme exemple « tous les hommes sont mortels », vise-t-il l’Autre de Platon, Socrate qu’il convient de ramener à la toise commune. Et il poursuit : « Or Socrate est un homme, donc… » Mais ce faisant, entrant dans la rivalité et la haine, on procède au refoulement de la négativité primordiale.”
JURANVILLE, 1984, LPH

JOUISSANCE, Castration, Chose, Phallus, LACAN

La jouissance sexuelle ne désigne rien d’autre que la jouissance phallique. Dans sa relation avec l’Autre, quand le désir du sujet rencontre le désir de l’Autre, c’est en réalité la Chose, cela dont on jouit, qui lui apparaît ponctuellement tandis que lui-même se fait phallus, celui qui jouit. Mais il n’est phallus jouissant qu’en tant que posé comme signifiant par l’Autre. Et en même temps que la Chose, c’est aussi la mort qui se présente au sujet, c’est la castration qui lui est infligée, car la jouissance phallique en tant que sexuelle demeure partielle et limitée, le reste du corps restant en souffrance. “C’est en même temps qu’il y a accès à la Chose et castration” écrit Juranville.


La jouissance phallique est bien accomplissement du désir, mais accomplissement radicalement faillé et partiel. Elle est pourtant le lieu primordial où s’éprouve pour le sujet l’« instance » d’une plénitude absolue qui n’apparaît que dans son manque. Lacan avance que dans l’acte génital dont la psychanalyse fait le centre de tout accomplissement du bonheur, à ce seul moment, un être pour un autre peut être à la place vivante et morte à la fois de la Chose. Possibilité polarisante, mais qui ne saurait être que ponctuelle… (…) La jouissance se produit à l’instant où la Chose apparaît dans l’écartèlement de sa castration, c’est-à-dire quand le désir du sujet (en tant que lui-même entre dans la castration – et sinon la Chose ne pourrait apparaître) rencontre le désir de l’Autre présent (qui n’est pas l’Autre symbolique). Que se passe-t-il alors ? Le sujet advient comme signifiant effectif pour cet « Autre » réel, il est posé comme le phallus. Et c’est au même moment que lui-même pose effectivement la signifiance du phallus. La jouissance est l’épreuve de cette signifiance. Jouir, en général, c’est poser le signifiant comme signifiant.”
JURANVILLE, 1984, LPH

IDENTIFICATION, Castration, Structure existentiale, Phallus, LACAN

Les structures existentiales reposent sur des identifications imaginaires aux quatre places de la chaîne signifiante, lesquelles - en tant qu’imaginaires justement - ont toutes en commun d’éviter la castration, c’est-à-dire la reconnaissance pleine du manque et de la finitude. L’identification au phallus, où le sujet se confond avec ce qui ne peut être castré, caractérise la psychose et constitue la forme la plus radicale d’évitement. L’identification à la mère en tant qu’objet primordial correspond à la perversion : le sujet se pose comme objet et nie sa subjectivité ; le manque existe existe mais il censé réparable. Avec l’identification au père réel ou Idéal du Moi, structure de la névrose, le sujet n’”est” plus le phallus” mais “a’” le phallus, ce qui implique séparation et finitude. Il se pose cette fois comme sujet mais nie sa dépendance à l’objet. La castration reste donc partiellement refusée, le sujet acceptant d’avoir un manque sans admettre qu’il est lui-même marqué par ce manque, et cherchant à maintenir sa position de sujet de la loi. La quatrième position, celle du père symbolique, introduit une relation à la loi comme instance impersonnelle permettant une forme d’assomption de la castration, dans la mesure où elle reconnaît la finitude et engage le sujet à devenir pour autrui une référence, au prix d’un renoncement. Cette position ouvre le domaine de la sublimation, sans toutefois supprimer entièrement la dimension imaginaire.


“La quatrième place enfin est celle du père symbolique. Ce n’est pas la place d’un être de chair. « … le Père symbolique en tant qu’il signifie cette Loi est bien le Père mort », dit Lacan. Malgré l’aspect d’identification imaginaire qui demeure, s’identifier à la référence et à la loi en tant que père symbolique peut être présenté comme une sorte d’« assomption » de la castration, puisque la castration marque d’abord la présence en l’homme de la finitude et de la mort. Devenir pour l’autre la référence, dût-on pour cela en payer le prix, c’est entrer dans le domaine de la sublimation.”
JURANVILLE, 1984, LPH

HALLUCINATION, Psychose, Nom-du-Père, Castration

Il y a d’un côté l’hallucination fondamentale de la Chose, primordiale, et de l’autre l’hallucination psychotique, “secondaire” en quelque sorte, portant sur le Nom-du-Père. La première conditionne toute perception, la seconde l’exclut radicalement (l’hallucination n’est pas une perception). Ce n’est donc pas que le signifiant y fasse défaut tout à fait, mais plutôt que le signifié s’est dissous : le signifiant est là, dans le réel (le monde effondré tout autour), et plus aucun signifié n’a de sens (là où le signifié reste énigmatique chez le névrosé, faute d’en retrouver, inversement, le signifiant). L’hallucination implique que le signifiant assurant la consistance du monde, et du signifié en général, soit le “Nom-du-Père”, n’assume plus cette fonction. Pourquoi ? Parce que celui-ci redevient directement, dans la psychose, le signifiant de la Chose et de la jouissance, et non le signifiant de la loi et de la castration, qui régit normalement le signifié.


“L’hallucination psychotique permet l’évitement le plus radical de la castration : le signifiant du désir y surgit dans le réel, comme le signifiant de la Chose. On doit donc faire l’hypothèse, dans le cas de la psychose, d’un processus qui rejette la castration supposée par la référence paternelle, en ramenant le Nom-du-Père à l’ordre du signifiant (verbal) pur de l’hallucination fondamentale et de la Chose, en deçà de la constitution de l’Autre comme batterie synchronique des signifiants, en deçà donc du symbolique . C’est ce processus que Lacan détermine comme la forclusion.”
JURANVILLE, LPH, 1984

FORCLUSION, Nom-du-Père, Psychose, Castration, LACAN

Dans l’hallucination psychotique surgit dans le réel le signifiant fondamental du Nom-du-Père, qui normalement introduit la loi symbolique et permet au sujet d’accéder à son statut de sujet désirant. Dans la psychose, ce signifiant n’entre pas dans le symbolique : la castration symbolique est ainsi évitée. La question est alors de savoir si cette forclusion correspond à un défaut originaire de la structure du sujet ou à un processus actif. Or Lacan lui-même soutient que la forclusion implique d’abord une expérience de la castration : le sujet a rencontré la menace qu’elle représente mais refuse de l’admettre dans son monde symbolique - ce qu’indique la formule « je n’en veux rien savoir ». L’analogie juridique du terme « forclusion » éclaire ce mécanisme : un droit peut exister mais ne plus être reconnu (par la justice) s’il n’a pas été revendiqué à temps. De même, dans la psychose, il existe bien un savoir de la castration, mais le sujet refuse d’en être le sujet. La forclusion apparaît ainsi comme la forme extrême de l’évitement de la castration, qui entraîne le retour dans le réel de ce qui a été rejeté du symbolique.


Le Nom-du-Père est forclos en raison même de ce qu’il signifie, soit la castration. Lacan lui-même indique que le psychotique doit avoir au moins une « expérience » de la castration, à partir de quoi s’effectue la forclusion (ou le rejet). Ainsi : « Il peut se faire qu’un sujet refuse l’accession, à son monde symbolique, de quelque chose que pourtant il a expérimenté et qui n’est rien d’autre en cette occasion que la menace de castration ». On pourrait certes objecter que le sujet ne peut refuser l’accession à son monde symbolique de ce qui fonde ce « monde symbolique ». Mais le point essentiel ici, c’est l’expérience de la castration, d’abord faite, ce qui suppose que le Nom-du-Père a été aussi posé comme la référence, de quelque manière. Lacan détermine la forclusion par la formule du « je n’en veux rien savoir ». Ce qui marque clairement le rejet de quelque chose qui a émergé et qui doit continuer selon un certain mode à être présent.”
JURANVILLE, 1984, LPH

CHOSE, Désir, Sujet, Castration, LACAN

La Chose est l'Autre originaire du désir, l'Autre réel. Elle incarne à la fois la plénitude absolue (celle que suppose le désir) et l'impossibilité d'une telle plénitude, du fait même qu'elle se signifie comme désirante - s'infligeant par-là même la castration et l'infligeant au sujet.


"Chaque fois qu’une chose est rencontrée comme telle, le temps du monde s’abolit, avant d’être réinstitué. Et chaque chose est la Chose. C’est-à-dire l’Autre originaire du désir, l’Autre réel... Elle n’est autre que le réel de l’autre sujet, rencontré quand le désir de l’un se heurte au désir de l’autre. Lacan dit de la Chose qu’elle est « le vrai, sinon le bon sujet, le sujet du désir ». Soit encore le corps traversé par la castration."
JURANVILLE, 1984, LPH

CERTITUDE, Parole, Reconnaissance, Castration, DESCARTES

Toute parole s'adresse à un autre, présent ou absent (s'il s'agit de l'Autre absolu), dont il semble que le sujet escompte la reconnaissance ; car toute parole implique la castration, et le désir, par laquelle le sujet se fait phallus, et objet de désir, pour l'Autre. C'est à ce niveau de reconnaissance que la certitude se constitue dans l'acte de parole, illustré par le cogito de Descartes. Quelque soit l'énoncé produit, l'énonciation résiste au doute, puisqu'elle présuppose d'emblée l'être ("je pense", donc "je suis, j'existe"). Triple certitude cartésienne : de la pensée, du sujet qui pense, de l'être du sujet comme pensant, reprise par Lacan en ces termes : d'abord l'articulation signifiante (ou énonciation, au niveau inconscient), puis le passage au signifié (de fait, à l'être), enfin la certitude du sujet assumant sa parole (autrement dit sa castration). Mais il convient de préciser que la certitude, celle de l'être du sujet, si elle implique bien la reconnaissance, celle de l'Autre absolu, n'en est pas la conséquence directe : elle consiste plutôt à se découvrir, dans le monde, dans son être, toujours déjà reconnu en tant que phallus pour l'Autre, donc une nouvelle fois à assumer la castration.


"Pour Lacan, il y a l’acte de la parole, ou plus précisément ce qui le fait acte, soit la présence de l’articulation du signifiant. Il y a donc l’énonciation. C’est ce qui fait l’acte de la pensée (et la situe d’emblée dans l’inconscient). Il y a ensuite le passage au signifié, là où de fait on peut parler de l’être. Et c’est à ce moment que devient possible une certitude, qui se constituera proprement et s’affirmera enfin dans l’acte effectif de la parole du sujet. Parce que parler, c’est assumer le signifié, et donc le phénomène de la castration. Mais cette constitution de la certitude ne tient pas à l’émergence d’une reconnaissance : on est à l’avance reconnu, on a déjà sa place dans le monde – comme castré cependant, c’est-à-dire comme le phallus, comme l’indication de ce phallus « perdu », l’index du phallus. Assumer la castration, c’est accepter cette reconnaissance, se la garantir. La reconnaissance demeure donc bien d’abord celle par l’Autre absolu, mais elle se confirme et s’affirme dans et par l’acte de la parole adressé à l’Autre présent. La certitude est toujours celle d’un Je suis (qui comme pour Descartes, renvoie là aussi à un réel, au sens précis de ce terme pour Lacan)."
JURANVILLE, 1984, LPH

CASTRATION, Sexualité, Pulsion, Chose, LACAN

Initiée par le signifiant Phallus, qui lui-même renvoie au vide réel de la Chose, la castration interrompt le principe de plaisir et le cycle pulsionnel. Certes l'objet de la pulsion est dit "perdu", mais tout autant et indéfiniment "retrouvé", donc la perte ici n'est pas réelle (à la différence de la Chose) mais un simple effet du processus pulsionnel, imaginaire. Cependant, si elle s'oppose ai sexuel de la pulsion, la castration ne se situe pas totalement hors du champ sexuel puisqu'elle conditionne - via le Phallus - aussi bien le désir que la jouissance.


"Parlant du champ du principe de plaisir, Lacan dit de l’objet qui y est retrouvé qu’il est de sa nature un objet retrouvé, et que si on peut le dire perdu, ce n’en est qu’une conséquence après coup. C’est, malgré qu’en ait Lacan, le domaine de la pulsion partielle (dont la pulsion de mort fait bien le fond, mais dissimulé). Et pour autant que la pulsion est le lieu primordial du sexuel, la castration, qui lui retire son objet, conduit à une certaine « désexualisation »... Mais le positif auquel elle amène est lui-même sexuel. C’est en tant que phallus que le sujet désire et jouit."
JURANVILLE, LPH, 1984

CASTRATION, Père, Interdit, Imaginaire, LACAN

Le désir interdit, névrotique et culpabilisant, s'appuie sur le mythe entretenu du meurtre du père. Il s'agit là du père imaginaire. Mais l'agent de la castration est le père réel, "celui qui besogne la mère" dit Lacan, ou qui par sa présence est en mesure de le faire, bref c'est le père désirant lui-même castré. La rivalité n'est qu'imaginaire (et pour cause, l'enfant, lui, n'étant en mesure de rien du tout) et justement névrotique, elle entretient en miroir avec l'enfant l'image d'un père faible, un père qui a failli, finalement d'un père vengeur qui prendra la figure du Surmoi.


"Le désir interdit est un désir qui en reste au fantasme : c’est le symptôme. Refouler, c’est aimer l’interdit qu’on subit, c’est s’aimer dans cet interdit. S’aimer et se haïr, comme aimer et haïr l’autre. Le mythe du meurtre du père est ce qui permet d’entretenir l’illusion de la possibilité de la jouissance absolue. Et la culpabilité liée au désir de mort éternise (c’est-à-dire imaginarise) le père. Mais justement, il est essentiel pour Lacan de ne pas confondre le père réel, et le père imaginaire. Le père castrateur, c’est le père réel, dit Lacan. Pourquoi ? Si le père réel est castrateur, c’est pour autant qu’il « besogne » celle vis-à-vis de qui l’enfant est en rivalité avec lui, la mère. Ce qui compte, ce n’est pas l’aspect de rivalité, qui renvoie à l’imaginaire, mais le caractère effectif du désir du père. Désirant, il se pose comme castré. Et c’est la castration du père qui est castratrice pour l’enfant."
JURANVILLE, LPH, 1984

PHALLUS, Castration, Signifiant, Désir

Le signifiant, par nature, implique son propre effacement : c'est cette fonction que remplit originellement le phallus, en tant que signifiant non verbal, à la fois en se substituant à l'objet et en disparaissant lui-même pour laisser place au langage - et au désir. Le phallus est ce qui dans le langage laisse à désirer, fait désirer ; il porte en lui l'absence de la Chose, l'objet fondamental du désir. Enfin, en tant qu'il se fait représenter par le Nom-du-Père dans le langage, il instaure la loi - identiquement loi du désir et loi de la castration - qui assujettit le parlêtre au signfiant.


"Par la castration, le phallus advient comme signifiant. Mais que veut dire que le phallus soit signifiant ? L’analyse doit partir du signifiant originaire, qui est le signifiant verbal. C’est uniquement parce que le langage ne tient pas ce qu’il promet, et fait réellement désirer (la vérité totale), que s’impose l’existence d’un signifiant non verbal, et que le phallus apparaît comme ce signifiant... Le désir qu’il maintient et commande, n’est pas désir pour lui, mais toujours désir pour la Chose. La castration simplement « fixe » (elle est loi) la coupure où réside le sujet comme sujet du signifiant."
JURANVILLE, LPH, 1984

CASTRATION, Identification, Phallus, Désir, LACAN

Dans la constitution du sujet du désir, la castration se rapporte directement à l'identification symbolique, qui s'effectue à l'idéal-du-moi en tant que c'est la place du père réel : la castration est d'abord celle de ce père qui donne son nom, et qui se pose comme désirant (qui renonce donc aussi potentiellement à la jouissance). C'est pourquoi l'identification symbolique, qui conditionne le désir, ne peut être que phallique aux yeux de la psychanalyse (pour l'homme comme pour la femme).


"Cette identification symbolique se fait par le nom, mais aussi par ce que Lacan appelle le trait unaire. Elle vaut pour l’un et l’autre sexe. Comme sujet désirant en effet, la femme ne se distingue pas de l’homme. Disons même qu’elle est « phallique ». Le « phallocentrisme » de la théorie de l’inconscient est absolu pour ce qui est de la constitution du sujet du désir. Lacan écrit ainsi : "Le phallocentrisme produit par cette dialectique est tout ce que nous avons à retenir ici… Cette fonction imaginaire du phallus, Freud l’a donc dévoilée comme pivot du procès symbolique qui parachève dans les deux sexes la mise en question du sexe par le complexe de castration" ."
JURANVILLE, LPH, 1984

CASTRATION, Jouissance, Phallus, Signifiant, LACAN

Par rapport à la jouissance, comme "au-delà du principe de plaisir", la castration en marque à la fois la possibilité (avec le désir) et l'impossibilité en tant que totale. Et c'est aussi la castration qui fait du Phallus le signifiant - comme signifiant et donc négation de la chose - le signifiant de cette impossible jouissance absolue.


"Jouissance absolue, non pas interdite, comme le prétend Lacan entraîné par le « point de vue névrotique », mais impossible. Si la castration est négation (Aufhebung) de l’objet, et donc négation du négatif, elle ne conduit pourtant pas à une positivité absolue, mais au contraire à une positivité inséparable d’une négativité radicale."
JURANVILLE, LPH, 1984

CASTRATION, Interdit, Complexe d'Oedipe, Désir, LACAN

Si la loi du désir ne peut être définie par un quelconque objet, c'est qu'elle est constituée par la castration, le manque, la finitude humaine. Mais le névrosé "oedipianisé" ramène cette loi à l'interdit paternel - qui fait accroire à un objet et à une jouissance non pas impossibles mais interdits - parce qu'il est plus facile de subir l'interdit que d'affronter la loi de la castration. L'interdit a pour fonction de refouler aussi bien le désir que la castration, de même que l'interdit intériorisé en Surmoi refoule la vraie loi et se constitue en faute morale d'après Lacan : non pas d'avoir désiré l'objet interdit (puisque la transgression, sur fond de rivalité avec le père, est la seule option laissée par le Surmoi) mais d'avoir "cédé sur son désir".


"L’analyse de l’interdit fait apparaître peu à peu tous les éléments de la structure décrite par la théorie psychanalytique sous le nom de Complexe d’Œdipe. Car si l’interdit est une forme de la loi et que la loi ne puisse être référée qu’au père, l’interdit doit venir du père. Et que peut interdire le père, sinon le désir pour cet objet même qu’il est censé désirer, et exclusivement, soit la mère ? Tout interdit renvoie à l’interdit de l’inceste. Quel rapport déterminer alors entre la loi de la castration et le complexe d’Œdipe ? La thèse de Lacan est la suivante : l’interdit (et le désir interdit, qui en est inséparable) refoule la loi de la castration. En rester au conflit avec le père interdicteur est plus facile que de se retrouver seul devant la mort présentée dans la castration."
JURANVILLE, LPH, 1984

CASTRATION, Désir, Fantasme, Phallus

Le fantasme supporte sans doute le désir, en posant l'objet comme face réelle du signifiant phallique, mais il nourrit surtout la pulsion ; c'est la castration, en érigeant cette fois le phallus au rang de signifiant, qui constitue le désir comme tel, et comme sexuel. La castration n'est pas seulement la détumescence d’après l’orgasme, soit négativement l'aphanisis du désir, elle représente aussi paradoxalement, positivement, le passage au désir et sa pérennité. Elle est la vérité partielle qui échoie à l'homme.


"Figure de ce que l’on appelle traditionnellement la finitude de l’homme. Mais c’est une figure doublement particulière : le non-sens y est éprouvé dans le sexuel, et surtout il y est inséparable du sens, qui devient lui-même sexuel. Le désir est pour la théorie de l’inconscient désir sexuel, conduisant à une plénitude qui est jouissance sexuelle ; mais jouissance qui n’est que partiellement jouissance et porte en elle "une souffrance fondamentale". La castration marque le lien du désir et du sexuel, ce qui veut dire aussi, et sur un autre plan, de la jouissance et de la souffrance."
JURANVILLE, LPH, 1984

CASTRATION, Complexe d'Oedipe, Désir, Interdit, LACAN

Le désir primordial de l'homme est marqué par la castration, mais le désir tel qu'il apparait dans le complexe d'Oedipe n'en est que la version névrotique, marquée par l'interdit. Autrement dit, avant d'être refoulé le complexe d'Oedipe est refoulant, il sert à refouler la castration, et donc le désir lui-même. Se voir interdire la mère par le père, comme si c'elle elle l'objet du désir, c'est se masquer l'insoutenable absence de la Chose, l'absence fondamentale de l'objet du désir.


"Le complexe d’Œdipe est un mythe. Pour Lacan, le complexe d’Œdipe, c’est le « rêve de Freud ». Et en tant que tel, il doit être interprété... L’Œdipe sert au refoulement de la castration. Avant d’être refoulé, il est refoulant. Et non pas simplement l’interdit paternel, mais le désir œdipien lui-même est refoulant. Désirer selon l’Œdipe, c’est refouler le désir fondamental. Devant le terrible de l’absence de la Chose, et de la pulsion de mort, l’Œdipe établit le voile du conflit avec le père. La loi comme interdictrice, comme négative, dissimule la négativité radicale de ce qui est."
JURANVILLE, LPH, 1984

ANALYSTE, Chose, Objet a, Castration

Si la cure analytique commence sur le plan de la demande (demande consciente de guérison, demande inconsciente de non guérison !), elle doit permettre le dévoilement du désir présent dans cette demande même, ce qui impose au sujet de faire l'épreuve de la castration.. L’analyste, initialement idéalisé comme « sujet supposé savoir », identifié au père imaginaire par le névrosé, est amené à déchoir de cette position pour devenir l’objet a, support du désir du sujet, tout en incarnant la Chose. Car c'est seulement en tant que Chose, dépositaire d'un savoir inconscient, que l'analyste sollicite l’émergence du signifiant du désir chez l’analysant. Lequel, hors refoulement, fait alors l'expérience de la traversée du fantasme, bien que le fantasme ne soit qu’un soutien du désir et non ce qui le maintient. C'est ici que le sujet fait l'épreuve de la castration (ou pas, s'il s'en tient à l'amour de transfert), laquelle se manifeste par la non-disponibilité de l’analyste aux pulsions de l’analysant, réaffirmant sa position de Chose et non simplement d'objet a. C'est ici également que s'impose une nouvelle identification imaginaire, celle de la sublimation se substituant à la névrose.


" C’est parce qu’il était dans la position de la Chose que l’analyste a pu susciter la production par le sujet du signifiant de son désir. Mais cela suppose le heurt avec la castration que le sujet va pouvoir tenter de fuir. Justement en réduisant l’analyste à l’état d’objet a. Le désir s’efface alors au profit de la pulsion. La pulsion se manifeste comme ce cœur du transfert, inséparable du désir humain, qu’est la sexualité. Si le transfert est « mise en acte de la réalité de l’inconscient », Lacan précise que cette réalité est « sexuelle ». Mais la castration se marque de ce que l’analyste n’est pas à la disposition pulsionnelle de l’analysant. Il n’y a pas d’issue perverse. Et l’analyste apparaît de nouveau comme la Chose, sollicitant encore l’émergence du signifiant. Telle est l’épreuve de la castration dans l’analyse : elle se présente comme celle de la coupure radicale qui sépare l’objet de la Chose, dont il est pourtant aussi la seule présence. Mais cette épreuve n’est supportable qu’à partir d’une autre identification imaginaire. La supporter, c’est alors entrer dans la sublimation."
JURANVILLE, 1984, LPH