Affichage des articles dont le libellé est Hétéronomie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Hétéronomie. Afficher tous les articles

INTERPRETATION, Travail, Hétéronomie, Inconscient

Le travail est fondamentalement hétéronomie : il commence toujours par la confrontation à une loi ou à une exigence qui vient d'un autre que soi. Mais cette hétéronomie n'a de sens que si elle conduit à un accomplissement, c'est-à-dire à une vérité que le sujet pourra s'approprier. Or l'interprétation est précisément l'union de ces deux dimensions, hétéronomie et vérité : soumission à une loi extérieure et reconstitution libre de son sens. Ni projection de sa propre subjectivité, ni réception pure d’un contenu, elle consiste plutôt en une recréation. L'inconscient apparaît comme le modèle exemplaire de cette structure, il est même l'objet interprétatif par excellence : à la fois l'Autre auquel la conscience doit se soumettre, et la vérité profonde que cette conscience doit s'approprier. La cure psychanalytique apparaît dès lors comme un travail d'interprétation, tant du côté de l’analyste que du côté du patient. Plus largement, toute activité humaine comporte une dimension interprétative, y compris le travail social ordinaire. Quand un salarié reçoit une consigne, il doit déjà l'interpréter. Quand un artisan réalise une commande, il interprète une demande. Enfin, l'interprétation ne peut apparaître que dans un langage, qui est signifiance et signification. Elle commence toujours par un effondrement du sens commun, une expérience de non-signification qui rompt les évidences premières. Mais cette destruction n'est qu'un moment provisoire : à partir d'elle, le sujet reconstitue une signification nouvelle, supposée être la vérité de ce qui était d'abord seulement donné. L'interprétation est ainsi le mouvement par lequel l'hétéronomie devient vérité et par lequel le sujet accède librement à un sens qu'il n'a pas inventé mais recréé.


“Que l’interprétation soit hétéronomie, cela résulte de ceci qu’on ne peut légitimement parler d’interprétation (pour un rêve, un texte, un signe) que si celui qui interprète se soumet à la loi de ce qu’il interprète, et en assume, dans ce qu’il propose comme interprétation, tous les éléments. Tel ou tel peut toujours dire « C’est mon interprétation », ou « Voilà ce que cela signifie pour moi ». S’il ne s’est pas alors soumis à la loi de ce qu’il interprète, ce qu’il propose n’est pas une interprétation. Mais l’interprétation est aussi vérité. Elle pose, à tout Autre, ce qu’il en est de cette loi, de la loi de l’Autre particulier (rêve, texte, signe...) à quoi elle s’est soumise. Elle reconstitue la loi supposée en cet Autre. Et c’est alors librement qu’elle la reconstitue. L’interprétation est ainsi re- création. Et, en cela, création.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Destin, Peur, Herméneutique, HEIDEGGER

Malgré sa découverte de l'existence authentique, Heidegger refuse de reconnaître que l'hétéronomie fondamentale de l'existence ouvre elle-même à une autonomie créatrice. Il pense que si l'homme posait objectivement le sens, s'il prétendait construire un savoir vrai et politiquement instituer un monde juste, alors il trahirait l'hétéronomie fondamentale de l'existence. Autrement dit Heidegger veut préserver l'altérité du destin contre toute réappropriation rationnelle. La notion décisive est celle d'interprétation. Interpréter consiste à supposer qu'un sens existe déjà, à chercher ce sens véritable et à le reconstituer à partir de soi. Le mouvement complet est le suivant : le sujet reçoit un destin ; éprouve la peur ; pose une question ; interprète ce qui lui arrive. L'interprétation est donc l'aboutissement actif du rapport à l'Autre, tout en articulant hétéronomie et autonomie. Heidegger a bien compris que l'être et le temps ne peuvent être pensés qu'herméneutiquement : l'homme interprète l'être et l'être appelle l'homme à interpréter. Mais en occultant la peur essentielle, et l’autonomie qu’elle implique, cette herméneutique reste incapable de fonder un savoir objectif et un projet politique. Pour dépasser cette limite, la philosophie doit se rapporter à la psychanalyse et à la religion révélée. La psychanalyse introduit l'inconscient, qui donne à l'existence une identité positive et devient le principe du savoir vrai pour le sujet individuel. La religion révélée, à savoir le judaïsme et le christianisme, enseigne au sujet social qu'il doit construire librement son destin et qu'une communauté juste est possible. La philosophie reconnaît ainsi la vérité de la psychanalyse pour l'individu et celle de la religion pour la société, sans quoi elle ne pourrait faire reconnaître par tous son propre savoir rationnel pur.


Pourquoi le sujet qui affirme un destin vrai commence-t-il par retomber en fait, comme Heidegger, dans la soumission à l’Autre tout puissant du destin courant, et par refuser toute peur essentielle ? Parce qu’il prétend que ce serait perdre l’hétéronomie que de vouloir poser comme telle l’autonomie impliquée par le destin vrai et que de vouloir, à partir de là, établir le savoir vrai et le monde juste. Il n’y a donc plus pour lui, s’il veut aller jusqu’au bout du destin et donner toute sa vérité à la peur, qu’à reconnaître la vérité de l’hétéronomie, et que celle-ci ouvre à l’autonomie. Or une telle vérité de l’hétéronomie caractérise l’interprétation.”
JURANVILLE, 2000, JEU

INCONSCIENT, Acte, Autonomie, Hétéronomie

Comment l’affirmation de l’inconscient permet-elle de dépasser la contradiction propre à l’existence ? L’existence humaine est marquée par la finitude, le manque, le non-sens, l’impossibilité d’une autonomie absolue. Mais l’homme désire malgré tout être autonome, libre, créateur ; il veut être sujet de lui-même, alors qu’il dépend d’un ordre qui le dépasse. La contradiction ne peut se résoudre que par un acte. L’acte est une prise de position créatrice - comme une parole vraie - et une transformation du sujet ; l’acte conduit effectivement à l’autonomie. Pour autant l’autonomie véritable, pour qui affirme l’existence, ne peut apparaître que sur fond d’hétéronomie. La véritable autonomie consiste à assumer sa dépendance constitutive. En quoi la psychanalyse est-elle en mesure d’accomplir cet acte ? D’une part elle renonce à la position de conscience toute-puissante, d’autre part elle affirme que le symptôme possède une vérité, un sens inconscient. L’acte ne consiste donc pas à supprimer le symptôme mais à le transformer en lui substituant une parole créatrice, métaphorique, qui place le sujet en position d’autonomie. Or, comme l’inconscient, le sens provient toujours de l’Autre ; donc l’autonomie ne supprime jamais l’hétéronomie, elle en surgit.


“L’inconscient en effet, est d’une part l’Autre, et plus exactement l’Autre absolu au-delà de l’humain. Et l’inconscient est d’autre part la substance même de cet Autre absolu en tant qu’elle se communique à l’humain – elle est déjà là dans les symptômes du sujet individuel, mais elle ne se communique pleinement à celui-ci que s’il reconnait lui aussi sa finitude et s’il laisse venir librement la parole, ce qui le débarrasserait de tout symptôme pathologique. D’une part, donc, l’hétéronomie fondamentale, d’autre part l’autonomie nouvelle, créatrice qu’elle permet et qui se noue dans la parole métaphorique.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IDENTIFICATION, Existence, Hétéronomie, Identité, LACAN

Le sujet, d’abord fermé dans une identité immédiate et refusant le travail existentiel, est appelé par l’Autre à entrer dans un processus d’identification. L’Autre, à la fois déstabilisateur et porteur d’une identité supposée vraie, devient le modèle auquel le sujet s’identifie pour reconstituer progressivement en lui-même une identité d’abord reçue dans l’hétéronomie, puis reconquise dans l’autonomie. Si Lévinas et Lacan reconnaissent ce mouvement, ils en limitent la portée : soit l’identification demeure inachevée au profit de la finitude, soit elle est rejetée comme illusion d’une identité pleine. Lacan distingue ainsi une identification imaginaire (narcissique, illusoire) et une identification symbolique (au signifiant, au trait unaire), qui fonde le sujet de l’inconscient sans jamais produire d’identité stable. Juranville conteste cette limitation. D’abord il convient d’assumer que, dans une pensée de l’existence marquée par la perte originaire de l’identité, l’identification devient essentielle, et l’inconscient permet précisément d’en poser objectivement le terme. Reprenant Lacan, il interprète l’identification comme un processus d’écriture qui, à partir du trait, vise la constitution d’une consistance et d’une identité nouvelle. L’identification apparaît alors comme une « bonne névrose », non pas fin en soi mais voie vers la sublimation. 


“Pourquoi cependant faudrait-il limiter ainsi le mouvement de l’identification ? L’identification est devenue un terme décisif, dès qu’on a affirmé l’existence. Elle est, telle que nous venons de la présenter, hétéronomie et identité — définition très proche de celle de l’existence (altérité et identité). Elle ne pouvait être rien d’essentiel pour la métaphysique, puisque l’identité y était toujours déjà là, et que l’Autre n’y était qu’un moyen pour l’identité de se connaître. Pas alors de mouvement d’identification à un Autre radicalement Autre. Pas de surgissement d’une identité nouvelle. Certes si, au-delà de la métaphysique, on affirme, avec l’existence, l’identité vraie de cette existence, il faut bien la reconnaître comme ayant été à l’origine, de même que chez Hegel. Mais l’identité de l’existence s’efface pour l’Autre, et veut se reconstituer par l’Autre, imprévisiblement. Là, l’identification est bien essentielle. Or, l’inconscient ne permet-il pas de poser objectivement cette identité, et donc d’accomplir l’identification ?”

JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT 

IDENTIFICATION, Existence, Hétéronomie, Identité, LACAN

Le sujet, d’abord fermé dans une identité immédiate et refusant le travail existentiel, est appelé par l’Autre à entrer dans un processus d’identification. L’Autre, à la fois déstabilisateur et porteur d’une identité supposée vraie, devient le modèle auquel le sujet s’identifie pour reconstituer progressivement en lui-même une identité d’abord reçue dans l’hétéronomie, puis reconquise dans l’autonomie. Si Lévinas et Lacan reconnaissent ce mouvement, ils en limitent la portée : soit l’identification demeure inachevée au profit de la finitude, soit elle est rejetée comme illusion d’une identité pleine. Lacan distingue ainsi une identification imaginaire (narcissique, illusoire) et une identification symbolique (au signifiant, au trait unaire), qui fonde le sujet de l’inconscient sans jamais produire d’identité stable. Juranville conteste cette limitation. D’abord il convient d’assumer que, dans une pensée de l’existence marquée par la perte originaire de l’identité, l’identification devient essentielle, et l’inconscient permet précisément d’en poser objectivement le terme. Reprenant Lacan, il interprète l’identification comme un processus d’écriture qui, à partir du trait, vise la constitution d’une consistance et d’une identité nouvelle. L’identification apparaît alors comme une « bonne névrose », non pas fin en soi mais voie vers la sublimation. 


“Pourquoi cependant faudrait-il limiter ainsi le mouvement de l’identification ? L’identification est devenue un terme décisif, dès qu’on a affirmé l’existence. Elle est, telle que nous venons de la présenter, hétéronomie et identité — définition très proche de celle de l’existence (altérité et identité). Elle ne pouvait être rien d’essentiel pour la métaphysique, puisque l’identité y était toujours déjà là, et que l’Autre n’y était qu’un moyen pour l’identité de se connaître. Pas alors de mouvement d’identification à un Autre radicalement Autre. Pas de surgissement d’une identité nouvelle. Certes si, au-delà de la métaphysique, on affirme, avec l’existence, l’identité vraie de cette existence, il faut bien la reconnaître comme ayant été à l’origine, de même que chez Hegel. Mais l’identité de l’existence s’efface pour l’Autre, et veut se reconstituer par l’Autre, imprévisiblement. Là, l’identification est bien essentielle. Or, l’inconscient ne permet-il pas de poser objectivement cette identité, et donc d’accomplir l’identification ?”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

EXISTENCE, Philosophie, Autonomie, Hétéronomie, HEIDEGGER

Les premières pensées de l’existence et de l’hétéronomie radicale (Kierkegaard avant tout), en n’assumant pas leur appartenance à la philosophie, se condamnent à l’impuissance face à elle et ses nouveaux projets. Des penseurs comme Marx, Nietzsche ou Husserl, tout en présupposant l’existence et donc l’hétéronomie, développent dans leur domaine respectif un fantasme d’autonomie sans limite : au nom du travail supposément libéré, de la création individuelle, ou de la science. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, des penseurs de l’existence d’une seconde génération (Heidegger avant tout), vont jusqu’à décréter la “fin de la philosophie” : celle-ci une fois dissoute dans l’”essaim des sciences technicisées” (Heidegger) et leur volonté de savoir (et de puissance) illimitée, la seule pensée authentique de l’être et de l’altérité trouverait refuge dans la poésie. Au prix de laisser se répandre sans la dénoncer (voire en la soutenant) la pire des idéologies totalitaires, jusqu’à la Second Guerre Mondiale et l’Holocauste.


La première pensée de l’existence s’installe dans une contradiction que d’abord elle n’assume pas : elle relève évidemment de la philosophie, et cependant elle rejette la philosophie, ou plutôt se prétend au-dehors. Kierkegaard, lui, se présente comme un « simple écrivain » qui « n’est pas le moins du monde philosophe », comme un « auteur religieux » dont la seule pensée est le « devenir chrétien ». Reste que, dans sa polémique permanente contre Hegel, il a éclairé la position propre de la philosophie de manière décisive. Or s’installer dans la contradiction sans l’assumer, c’est ne rien pouvoir dire ni faire face à la philosophie qui demeure, et qui va vouloir inévitablement poser l’autonomie. C’est ce qui s’est passé avec Marx, bien sûr, et sa révolution anticapitaliste, mais aussi, à partir de là, avec Nietzsche et avec Husserl. Tous supposent l’existence, et donc la finitude radicale et la relation constitutive à l’Autre absolu. Mais tous excluent de les poser comme telles, parce que ce serait se condamner à l’« argument kierkegaardien » et ne plus pouvoir poser l’autonomie, etc. Alors qu’ils veulent aller à leur « objet » nouveau. Ce qui a comme conséquence historique la Première Guerre mondiale.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

HETERONOMIE, Autonomie, Contradiction, Finitude, SCHMITT

Affirmer l’existence engage la pensée philosophique dans une contradiction absolue. Car reconnaître la finitude radicale de l’homme implique d’affirmer une hétéronomie fondamentale, condition de possibilité d’une autonomie nouvelle et créatrice. Mais cette autonomie ne peut être posée explicitement comme principe de savoir ou de droit sans trahir la finitude qu’elle présuppose, en cherchant à incarner le savoir aux yeux d’autrui. L’hétéronomie fondamentale advient historiquement dans la Révélation, chrétienne avec Kierkegaard et juive avec Rosenzweig. Ces deux pensées de l’existence, expressément religieuses, se refusent cependant à tirer des conséquences politiques explicites de cette hétéronomie, laissant le monde social inchangé et foncièrement païen. Dès lors, l’action politique moderne s’appuie sur la seule autonomie créatrice de l’homme. Mais isolée de l’hétéronomie, cette autonomie se fausse et se transforme en illusion prométhéenne, qu’il s’agisse du marxisme, du nietzschéisme ou de l’idéalisme husserlien. La philosophie devient idéologie, et la politique sombre dans le totalitarisme. Carl Schmitt incarne cette contradiction : tantôt il proclame l’hétéronomie et tait l’autonomie, reconduisant l’ordre social ordinaire et injuste ; tantôt il proclame l’autonomie en taisant l’hétéronomie, ouvrant la voie à la souveraineté absolue et à la violence totalitaire. La proclamation sociale d’une identité substantielle du peuple conduit alors au rejet de l’autre comme ennemi, et à un antisémitisme spirituel.


“L'incarnation en Carl Schmitt de la contradiction fondamentale de la philosophie contemporaine. D'une part il proclame l'hétéronomie fondamentale. Et alors il suppose certes l'autonomie nouvelle qu'elle permet ; mais il tait cette autonomie et exclut d'en tirer les conséquences politiques, la possibilité d'établir un monde socialement rationnellement juste, et il conforte donc en fait l'ordinaire hétéronomie fausse, la soumission à l'ordre social commun. D'autre part, en tant que penseur politique, il ne peut qu'en venir à proclamer néanmoins l'autonomie nouvelle. Et alors il suppose certes l'hétéronomie fondamentale (la loi de l’Autre vrai qui donnerait vérité et mesures à l'autonomie), mais il tait cette hétéronomie ; et l'autonomie ne peut que se fausser en autonomie abstraitement créatrice, entraîner vers le totalitarisme du peuple tout-puissant, en fait des chefs tout-puissants, et débouche dans l'Holocauste. C'est ainsi de même et en général qu’il ne se contente pas de supposer d'identité qui, comme véritable identité de l'existence, devrait se reconstituer à partir de l'altérité, mais qu'il la proclame socialement. Que ce soit surtout celle du peuple, capitale certes dans l'État, et qui, comme "harmonie nationale parfaite" ou "homogénéité substantielle" n’est, pour Schmitt lui-même, qu'une fiction, mais qui, du fait de la distinction constitutive du politique entre la vie et la nuit, se détermine par le rejet de l'autre, de l'étranger (de l'ennemi du peuple Schmitt dit qu'"il se trouve simplement qu'il est l'autre l'étranger"). De là l'antisémitisme de Carl Schmitt, qui le conduira à d'atroces compromission avec le régime nazi. Cet antisémitisme n'a évidemment rien de racial, de biologique. Il est spirituel. Le peuple juif, avec son esprit, menace aux yeux de Schmitt l'identité et l'esprit du peuple allemand. Comme il menace l'identité et l'esprit de tous les peuples.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

EXISTENCE, Philosophie, Autonomie, Hétéronomie, HEIDEGGER

Les premières pensées de l’existence et de l’hétéronomie radicale (Kierkegaard avant tout), en n’assumant pas leur appartenance à la philosophie, se condamnent à l’impuissance face à elle et ses nouveaux projets. Des penseurs comme Marx, Nietzsche ou Husserl, tout en présupposant l’existence et donc l’hétéronomie, développent dans leur domaine respectif un fantasme d’autonomie sans limite : au nom du travail supposément libéré, de la création individuelle, ou de la science. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, des penseurs de l’existence d’une seconde génération (Heidegger avant tout), vont jusqu’à décréter la “fin de la philosophie” : celle-ci une fois dissoute dans l’”essaim des sciences technicisées” (Heidegger) et leur volonté de savoir (et de puissance) illimitée, la seule pensée authentique de l’être et de l’altérité trouverait refuge dans la poésie. Au prix de laisser se répandre sans la dénoncer (voire en la soutenant) la pire des idéologies totalitaires, jusqu’à la Second Guerre Mondiale et l’Holocauste.


La première pensée de l’existence s’installe dans une contradiction que d’abord elle n’assume pas : elle relève évidemment de la philosophie, et cependant elle rejette la philosophie, ou plutôt se prétend au-dehors. Kierkegaard, lui, se présente comme un « simple écrivain » qui « n’est pas le moins du monde philosophe », comme un « auteur religieux » dont la seule pensée est le « devenir chrétien ». Reste que, dans sa polémique permanente contre Hegel, il a éclairé la position propre de la philosophie de manière décisive. Or s’installer dans la contradiction sans l’assumer, c’est ne rien pouvoir dire ni faire face à la philosophie qui demeure, et qui va vouloir inévitablement poser l’autonomie. C’est ce qui s’est passé avec Marx, bien sûr, et sa révolution anticapitaliste, mais aussi, à partir de là, avec Nietzsche et avec Husserl. Tous supposent l’existence, et donc la finitude radicale et la relation constitutive à l’Autre absolu. Mais tous excluent de les poser comme telles, parce que ce serait se condamner à l’« argument kierkegaardien » et ne plus pouvoir poser l’autonomie, etc. Alors qu’ils veulent aller à leur « objet » nouveau. Ce qui a comme conséquence historique la Première Guerre mondiale.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

EXISTENCE, Hétéronomie, Autonomie, Finitude

Affirmer l’existence essentielle, c’est rejeter l’idée platonicienne d’une vérité et d’une identité déjà présentes en soi : elles surgissent d’abord dans l’Autre, et viennent seulement ensuite à celui qui s’ouvre à lui. Cela implique deux affirmations conjointes. D’une part l’hétéronomie radicale : l’homme, par sa finitude constitutive, se ferme spontanément à l’Autre et ne peut s’en libérer que par un Autre absolument Autre. D’autre part une autonomie nouvelle et véritable, créatrice, par laquelle l’individu, en assumant l’existence, se donne progressivement sa propre loi par son œuvre imprévisible. La philosophie contemporaine est donc à la fois religieuse (hétéronomie fondatrice) et politique (dimension de l’acte créateur individuel).


L'existence c'est la relation à l'Autre. Affirmer l'existence, faire de l'existence quelque chose d'essentiel, c'est en général affirmer que la vérité et l'identité ne sont pas, comme le voulait Platon avec sa théorie de la réminiscence, toujours déjà là au fond de soi, à partir de quoi on s'ouvrirait à l'Autre, mais qu'elle surgissent d'abord en l'Autre, à partir duquel seulement elles viennent dans celui qui s'ouvre à cet Autre. Mais affirmer l'existence, c'est, déjà plus concrètement affirmer deux choses qui ne sont pas, en soit, contradictoire. D'une part l'hétéronomie fondamentale à laquelle l'homme comme existant est soumis. Car celui-ci tend toujours d'abord à se fermer à l'Autre, à refuser l'existence, ce qui caractérise sa constitutive finitude radicale… Et d'autre part l'autonomie nouvelle possible à partir de cette hétéronomie - et réelle de cela seul déjà qu'au lieu de refuser l'existence on l'accepte, on l'affirme. Non plus l'autonomie abstraite de la subjectivité moderne qui se donne sa loi parce qu'elle a en elle-même toujours déjà la raison universelle. Mais l'autonomie véritable de l'individu créateur qui, par son œuvre se constitue un peu à peu imprévisiblement, se donne sa propre loi (auto-nomie). Non plus l'autonomie selon Kant, celle qu'il attribue à la subjectivité morale. Mais l'autonomie selon Nietzsche, celle, selon celui-ci, de l'individu autonome c'est-à-dire supramoral.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

CULPABILITE, Hétéronomie, Psychanalyse, Savoir

Si l'on ne veut pas sombrer dans une culpabilité indéfinie, comme le redoutait Nietzsche, il faut poser la culpabilité dans le savoir, où elle recevra sa juste mesure. Il faut distinguer deux types de culpabilité. Il existe une culpabilité fausse liée à la haine de soi, reflet de la haine pour le créateur. Et puis il existe une culpabilité essentielle reposant sur une hétéronomie fondamentale : c'est la culpabilité éprouvée devant l'Autre absolu, qui se mesure dans le rapport à Dieu établi par le judaïsme et le christianisme. Mais elle repose aussi sur une pluralité, en ce sens qu'elle s'éprouve également devant les autres finis. La psychanalyse, avec l'inconscient, a fait entrer la culpabilité dans le domaine du savoir, et ce n'est certes pas pour s'en débarrasser mais au contraire pour la reconnaître comme essentielle (elle consiste à avoir cédé sur l'essentiel, soit son désir).


"Telle est la culpabilité qu’a dégagée, dans l’espace du savoir rationnel pur, la psychanalyse. Lacan souligne ainsi que la psychanalyse ne vise en rien à « apaiser la culpabilité ». Il y a certes, d’après lui, une culpabilité fausse, dont il convient, autant qu’il est possible, de se libérer. C’est la culpabilité de l’« homme du commun », « reflet de sa haine pour le créateur quel qu’il soit qui l’a fait si faible et si insuffisante créature ». Mais il y a aussi une culpabilité fondamentale qu’il faut reconnaître, et qui est d’« avoir cédé sur son désir », c’est-à-dire d’avoir renoncé à son être d’individu, en se soumettant au « service des biens », à l’ordre commun du monde."
JURANVILLE, 2000, ALTER

COMMUNAUTE, Société, Hétéronomie, Autonomie, WEBER

Max Weber décrit la communauté plutôt comme une totalité immédiate et affective, et la société plutôt comme une totalité civile et rationnelle. Pour autant il admet qu'il n'existe aucune loi de développement qui ferait passer historiquement de l'une à l'autre, car, dit-il « la grande majorité des relations sociales ont en partie le caractère d’une communalisation, en partie celui d’une socialisation. » Juranville articule avec davantage de précision le rapport entre ces deux types de totalité, en caractérisant la communauté par l'hétéronomie et la société par l'autonomie, à quoi s'ajoute le facteur totalité. Mais il précise que l'hétéronomie en question, ce qui est reçu de l'Autre en général, ne relève pas d'une simple transmission plus ou moins imposée mais, pour chaque individu, d'une décision à la fois instituante et inspirante, qui suppose - paradoxalement - une certaine autonomie. C'est d'abord le fait de vivre en société qui peut apparaître comme une caractéristique universelle, et c'est lorsqu'une telle totalité offre concrètement les conditions d'émergence de l'autonomie, que le sujet social peut s'en saisir et découvrir - non moins paradoxalement - que l'hétéronomie, l'hétéronomie vraie de l'Autre absolu, était la condition de possibilité de son autonomie.


"Pour Weber implicitement comme pour nous explicitement, le décisif, ce n’est pas que la communauté soit totalité immédiate et naturelle, la société, totalité posée comme telle et artificielle ; c’est que la communauté soit totalité avec l’hétéronomie, la société, totalité avec l’autonomie. Car ce qui est découvert d’abord par l’existant qui s’interroge, et qui donc s’établit dans son autonomie, c’est la société dans laquelle il est pris (de là vient qu’on parle en général des « sociétés humaines », non des « communautés humaines », et que la « vie en société » peut apparaître comme une caractéristique universelle, non la « vie en communauté »). Société qui peut, comme totalité, permettre ou empêcher le développement de cette autonomie, l’existant en venant alors à concevoir l’exigence d’une société juste où l’autonomie puisse, et pour chacun, s’accomplir. Et la communauté n’est découverte qu’ensuite, avec la finitude. Et cette découverte commence par être négative pour l’existant, découverte d’une totalité primordiale dans quoi il est toujours déjà pris, en deçà même de la société, et à quoi il doit s’arracher pour accéder à la société qu’il veut, quitte à refuser cet arrachement et à revenir au mythe la communauté. Mais cette découverte peut être aussi positive, quand, avec la finitude comme radicale, apparaît à l’existant que c’est par l’Autre et sa loi qu’il atteindra le bien suprême – bien suprême qui certes était là depuis toujours, mais que lui-même doit alors revouloir, recréer soi (c’est « vivre en communauté », pris au sens d’un acte par quoi on institue ou réinstitue la communauté). Et c’est cela qu’envisage Weber quand il dit que l’identité avec d’autres, le « fait d’avoir en commun certaines qualités, une même situation ou un même comportement ne constitue pas nécessairement une communalisation », et que « c’est uniquement pour autant que celle-ci [cette identité] inspire le sentiment d’une appartenance commune », pour autant que cette identité apparaît en l’Autre comme tel, « que naît une communauté ».
JURANVILLE, 2000, EXISTENCE

COMMUNAUTE, Individu, Hétéronomie, Totalité, MARX, KIERKEGAARD

Totalité et hétérogénéité définissent la communauté et les deux sont exigibles afin d'y établir la justice. Mais les partisans radicaux de l'hétérogénéité, au nom de l'existence, comme ceux de la totalité, au nom de la justice sociale, refusent cet effort dialectique de conciliation. Pour Kierkegaard, "il n’y a jamais de lutte que celle des individus ; car le propre de l’esprit, c’est justement que chacun soit un individu devant Dieu", et l'idée même de communauté apparaît comme la négation même de l'existence et de l'hétéronomie vraie, avant tout religieuse et personnelle. Marx, inversement, dénonce la fausse hétéronomie de l'individualisme bourgeois, et en appelle la "communauté réelle" des "individus complets" (non aliénés).


"Ce qu’il faut donc, si l’on veut aller jusqu’au bout de l’affirmation de l’existence, c’est poser à la fois, d’une part, avec Kierkegaard, l’hétéronomie vraie, toujours religieuse et, d’autre part, avec Marx, la totalité juste, certes sociale et politique, qu’implique cette hétéronomie."
JURANVILLE, 2000, EXISTENCE

ANGOISSE, Hétéronomie, Unicité, Sexualité

L'angoisse est définie comme hétéronomie et unicité. En effet c'est de l'Autre que vient l'appel, pour le sujet soumis à la répétition absurde, de donner sens au non-sens, et ceci jusqu'à l'objectivité. L'unicité est vécue comme non-sens tant que le sujet refuse l'hétéronomie elle-même. La manière commune de fuir l'hétéronomie, et donc l'angoisse, consiste à s'abandonner à la pulsion (pulsion de mort dans son essence), c'est-à-dire à la sexualité. L'Autre y est écrasé sur l'objet (unicité abstraite) érigé en fétiche et maître (autonomie fausse).


"De cette fuite primordiale de l’angoisse devant elle-même, et vers la sexualité, résulte que l’angoisse n’a de vérité, et de réalité, que parce que le fini y est appelé, et même astreint, par l’Autre absolu. Elle est donc bien hétéronomie et unicité. L’Autre, lieu premier du sens, appelle, voire astreint, le fini à reconstituer à son tour le sens – et c’est cela qui provoque l’angoisse. Il l’appelle à l’unicité, précieuse certes, triomphante finalement, mais primordialement douloureuse."
JURANVILLE, 2000, ALTER

CULPABILITE, Hétéronomie, Pluralité, Individu

La culpabilité est définie comme hétéronomie et pluralité. En effet c'est bien la loi de l'Autre que l'on subit, négativement, dans la culpabilité, mais c'est bien face aux autres en général qu'elle se manifeste, soit parce que l'appel de l'Autre à devenir individu, au regard des "autres", est perçue comme illégitime par le sujet, soit parce que la violence sacrificielle exercée par les "autres" contre tel individu particulier est perçue au contraire comme légitime, ce qui annule la culpabilité.


"Dans la culpabilité essentielle, la même loi vraie de l’Autre absolu est reconnue par les divers sujets finis les uns devant les autres. L’hétéronomie, d’abord faussée, accède alors elle-même à sa vérité. Et de même la pluralité."
JURANVILLE, 2000, ALTER

ANGOISSE, Peur, Hétéronomie, Autonomie, HEIDEGGER

L’angoisse, distincte de la peur, précède cette dernière et plonge le sujet dans une expérience de finitude radicale et d’hétéronomie, où le sens émerge de l’Autre absolu. Heidegger la décrit comme une angoisse face à l’être-au-monde, révélant le néant et la transcendance, contrairement à la peur qui concerne l’étant intramondain. Pourtant, loin de s’opposer à la peur, l’angoisse y conduit, en tant que peur essentielle, en projetant le sujet dans un temps imaginaire où il découvre sa condition humaine. Elle angoisse précisément parce qu’elle annonce le passage au temps réel, celui de l’urgence et de l’action, de l'objectivité qu'il faudrait assumer. Ainsi, l’hétéronomie de l’angoisse fonde l’autonomie de la peur, qui suppose à son tour une reconnaissance de cette hétéronomie initiale. Heidegger, qui ne dit rien de la peur essentielle et encore moins de son horizon objectif, décrit seulement la peur mondaine comme déchéance et fuite devant l'angoisse. A ce titre il est vrai que la peur (ou l'angoisse évitée) ramène le sujet à la condition d'objet fini, sous l'effet de la pulsion sexuelle devenant pulsion de mort à mesure qu'elle s'articule autour de l'Autre réduit lui-même à un objet, à un fétiche en guise de maître. Cet Autre faux régissant le monde social n'appelle certes pas le sujet à éprouver la finitude ni à conquérir l'autonomie, plutôt l'encourage-t-il - comble du désespoir - au sacrifice.


"L'angoisse précède la peur. Elle est unicité, où le savoir s’effondre et où est éprouvée la finitude radicale. Et en même temps hétéronomie, le sens et la loi apparaissant alors en l’Autre absolu seul, au-delà de soi et de son monde à soi. Face à la peur qui serait peur devant l’étant intramondain, Heidegger la présente ainsi comme angoisse devant l’être-au-monde lui-même (devant l’être). Comme le sentiment décisif, parce qu’elle « révèle le néant » (l’être au-delà de l’étant), la « transcendance », le « méta-physique ». Mais, bien loin de s’opposer à la peur qui serait, comme le veut Heidegger, une « angoisse inauthentique », l’angoisse dirige au contraire, d’après nous, vers la peur essentielle – et c’est même pour cela qu’elle angoisse."
JURANVILLE, 2000, JEU

DISCOURS, Religion, Autonomie, Hétéronomie

En assumant sa propre finitude, et en reconnaissant la vérité de toutes les grandes religions, le discours philosophique dispense sa grâce aux quatre discours fondamentaux, et ce faisant les élève à leur propre vérité. Ainsi, à travers la vérité du judaïsme (soit une autonomie humaine rendue possible par l'hétéronomie divine), le discours du clerc - devenant philosophico-clérical - transforme l'hétéronomie qui le caractérise premièrement (comme Surmoi) en autonomie nouvelle et vraie (puisqu'il se réfère, librement, aux grandes religions). A travers la vérité du christianisme (soit l'autonomie que confère pour chacun la traversée de la passion), le discours individuel - devenant psychanalytico-individuel - permet un passage d'autonomie d'un individu à un autre (principe de l'analyse). A travers la vérité de l'islam (soit encore l'autonomie dans l'hétéronomie), le discours du peuple - devenant scientifico-populaire - rend possible une certaine forme d'autonomie pour chacun. Enfin à travers la vérité du bouddhisme (soit l'autonomie de quelques initiés incarnant l'hétéronomie pour les autres), le discours du maître - devant métaphysico-magistral -, permet effectivement au peuple la reconnaître une forme d'hétéronomie dans l'autonomie de certains.

"Le discours philosophique dispense donc sa grâce aux divers discours fondamentaux, à la fois en assumant sa propre finitude radicale et en reconnaissant la vérité de toutes les grandes religions. Il transforme par là même chacun des discours."
JURANVILLE, 2010, ICFH