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PHILOSOPHIE, Être, Savoir, Question

La philosophie ne doit pas être réduite à une épistémologie, c’est-à-dire à une réflexion seconde sur des savoirs déjà constitués : elle est elle-même, originairement, désir de savoir et possède donc un objet propre. La formule “désir de savoir” n’indique pas simplement que le philosophe réfléchit sur le savoir, elle suggère que la philosophie elle-même est engagée dans une recherche de savoir ; elle ne se contente pas d'examiner les connaissances déjà constituées, elle pose elle-même une question portant sur un objet. Cet objet se déduit de l’exigence démonstrative inhérente au questionnement philosophique. Tout savoir porte d’abord sur un étant et en détermine l’être ; mais un savoir démonstratif doit rapporter les déterminations de cet étant à son essence. Or la parfaite démonstration exige encore de justifier que cet étant soit bien un étant : son essence particulière doit donc être fondée dans une détermination plus fondamentale de l’être de tout ce qui est. Ainsi la philosophie est-elle nécessairement conduite de l’étant à l’être en général. Son objet est donc l’être, quoique toujours comme être de l’étant, puisqu’il n’y aurait ni question ni savoir de l’être sans étant. Cependant, la question philosophique porte plus précisément sur l’être-un de l’étant possible. Car le désir philosophique vise le bien sous la forme d’un savoir parfaitement accompli, satisfaisant au désir de savoir : une proposition absolument certaine, dont les éléments formeraient une unité telle que le doute ne pourrait plus les séparer. Et ce savoir ne constitue pas un bien extérieur que le sujet pourrait posséder : étant pensé et su par lui, il devient un mode d’être du sujet lui-même. Le bien impliqué dans le désir philosophique reçoit ainsi comme première détermination nécessaire l’Un. Pourtant cette unité n’est nullement acquise : la philosophie naît précisément d’une incertitude radicale quant à savoir si l’être est véritablement un. Son objet demeure donc l’être et non l’Un considéré séparément, mais la première question posée à l’être concerne son unité. L’être fait problème parce que son être-un fait problème : avant toute autre détermination de ce qui est, la philosophie doit affronter la possibilité que l’être soit un — ou qu’il ne le soit pas.


“L’objet de la question philosophique est l’être. Et l’être est bien sûr l’être de l’étant, l’être d’un étant. Nous ne parlerions pas de l’être, et la question philosophique ne serait pas possible comme recherche d’un « savoir », s’il n’y avait pas aussi l’étant. La question philosophique a certes l’être comme objet, mais dans la perspective de son unité. Disons mieux : la question porte toujours sur l’être-un de l’« étant » éventuel. Mais la question philosophique suppose une mise en doute radicale de l’existence du bien, et par là même de l’être-un de ce qui est.”
JURANVILLE, 1984, LPH

ORIGINE, Commencement, Autre, Être

L’existant n’est pas d’abord une identité autonome qui entrerait ensuite en relation avec autrui. C’est l’inverse : il devient lui-même à partir d'un appel qui lui vient de l’Autre. Appel qui constitue l’origine pour le sujet, quand sa réponse constitue pour lui le commencement, le commencement de son histoire. Cela n’empêche pas que sa réponse le fasse advenir lui-même comme origine, pour un Autre. Pour qui affirme l’inconscient, et donc l’Autre absolu, l’origine se situe en Dieu, et non en l’être. L’être, comme métaphore essentielle, suppose l’usage du langage, et même du langage philosophique ; il est indissociable de la recherche de l’essence, dont il constitue l’immédiateté. Mais ce langage, cette métaphore, n’est nullement l’origine du sujet, qui ne rencontre pas d’abord l’être, mais bien l’Autre. Mais la philosophie pose l'être comme origine absolue - confondant inéluctablement commencement et origine - parce qu'elle a construit l'être comme métaphore de l'Autre absolu ; cette prétention à l'auto-fondation est précisément le résultat de la métaphore philosophique. Donc, avant toute ontologie, l'existant est déjà dans une structure d'altérité, qui met directement à l’épreuve sa finitude, comme radicale. C’est-à-dire que non seulement le sujet est limité, mais il tend à vouloir se fermer à ce qui le constitue comme tel. Si l'existant refuse spontanément l'ouverture à l'Autre, il faut que quelque chose, une communication unique venant de l’Autre absolu (car elle doit être dépourvue elle-même de toute finitude) le ramène à cette ouverture. C'est la grâce. 


“Avant de philosopher l’homme déjà existe et s’ouvre à l’Autre en général ; déjà il commence à refuser (finitude radicale) pareille ouverture ; et déjà il doit y être ramené par la grâce d’un Autre absolu qui est Dieu - Dieu, l’origine par excellence.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ŒUVRE, Être, Écriture, Esprit

“L’œuvre se donne au savoir comme être”, énonce Juranville, car elle est la chose originelle qui se pose dans une vérité reconnue : l’essence est position de la chose et l’être son immédiateté. Mais cet être n’est d’abord que supposé à l’objet, et l’objectivité absolue de l’œuvre n’est pas encore effectivement constituée. Ce qui résout cette contradiction est l’écriture, vérité de la parole, par laquelle l’absolu peut véritablement prendre présence dans le langage. L’écriture est “la subjectivité absolue de l’œuvre” dit Juranville, c’est-à-dire le processus par lequel elle se constitue elle-même objectivement. Elle n’est pas un trait déjà achevé, mais un mouvement : trait après trait, elle recherche la consistance de l’ensemble et de la structure. Elle correspond ainsi au moment du sublime (moment de l’œuvre en train de se faire) qui vise le beau comme unité et consistance achevées ; mais elle est encore dans l'épreuve de sa propre contradiction. À la grâce qui caractérise l’œuvre faite succède l’élection, par laquelle celui qui écrit devient responsable devant tous des traits déjà tracés et de ceux qu’il ajoute. Mais il faut encore expliquer ce qui pousse l’existant à poursuivre ce travail malgré l’épreuve de la finitude, qui peut aussi bien plonger le sujet dans la mélancolie (ou “esprit charnel”). Cela se produit lorsque le sujet demeure captif de la Chose mythique, celle qui fascine le sujet et lui permet de préserver son unité immédiate : c'est l'objet absolutisé, le fétiche. La véritable Chose, au contraire, est celle qui accepte - par amour - d’entrer dans la finitude et de se donner comme objet pour l'existant. La liberté ainsi retrouvée doit être menée jusqu’au savoir d’elle-même, là où la Chose véritable est reconstituée objectivement pour tous. Ce savoir de la liberté définit l’esprit, qui rompt définitivement avec la mélancolie. L’esprit est ainsi “l’altérité absolue de l’œuvre et son essence” dit Juranville. Pourquoi « altérité absolue » ? Parce que l'esprit est précisément ce qui empêche l'œuvre de se refermer sur elle-même comme objet fascinatoire. L'esprit est ouverture à l'Autre, mais aussi liberté de l'Autre capable de reconnaître et de reconstituer l'œuvre.


“L’œuvre se donne au savoir comme être. La chose originelle, chassée de la vérité ordinairement reconnue, ne revient dans une vérité ainsi reconnue que pour autant qu’elle s’y pose comme telle - d’où l’essence (qui est position de la chose). Et pour autant que cette essence y est existentiellement accueillie - d’où l’être (qui est immédiateté de l’essence). Mais justement, l’être n’est d’abord que supposé à l’objet désigné comme l’étant, lequel n’est alors nullement élevé, par un travail, à un absolu, à une consistance de chose. Contradiction objective de l’œuvre.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ŒUVRE, Être, Écriture, Esprit

“L’œuvre se donne au savoir comme être”, énonce Juranville, car elle est la chose originelle qui se pose dans une vérité reconnue : l’essence est position de la chose et l’être son immédiateté. Mais cet être n’est d’abord que supposé à l’objet, et l’objectivité absolue de l’œuvre n’est pas encore effectivement constituée. Ce qui résout cette contradiction est l’écriture, vérité de la parole, par laquelle l’absolu peut véritablement prendre présence dans le langage. L’écriture est “la subjectivité absolue de l’œuvre” dit Juranville, c’est-à-dire le processus par lequel elle se constitue elle-même objectivement. Elle n’est pas un trait déjà achevé, mais un mouvement : trait après trait, elle recherche la consistance de l’ensemble et de la structure. Elle correspond ainsi au moment du sublime (moment de l’œuvre en train de se faire) qui vise le beau comme unité et consistance achevées ; mais elle est encore dans l'épreuve de sa propre contradiction. À la grâce qui caractérise l’œuvre faite succède l’élection, par laquelle celui qui écrit devient responsable devant tous des traits déjà tracés et de ceux qu’il ajoute. Mais il faut encore expliquer ce qui pousse l’existant à poursuivre ce travail malgré l’épreuve de la finitude, qui peut aussi bien plonger le sujet dans la mélancolie (ou “esprit charnel”). Cela se produit lorsque le sujet demeure captif de la Chose mythique, celle qui fascine le sujet et lui permet de préserver son unité immédiate : c'est l'objet absolutisé, le fétiche. La véritable Chose, au contraire, est celle qui accepte - par amour - d’entrer dans la finitude et de se donner comme objet pour l'existant. La liberté ainsi retrouvée doit être menée jusqu’au savoir d’elle-même, là où la Chose véritable est reconstituée objectivement pour tous. Ce savoir de la liberté définit l’esprit, qui rompt définitivement avec la mélancolie. L’esprit est ainsi “l’altérité absolue de l’œuvre et son essence” dit Juranville. Pourquoi « altérité absolue » ? Parce que l'esprit est précisément ce qui empêche l'œuvre de se refermer sur elle-même comme objet fascinatoire. L'esprit est ouverture à l'Autre, mais aussi liberté de l'Autre capable de reconnaître et de reconstituer l'œuvre.


“L’œuvre se donne au savoir comme être. La chose originelle, chassée de la vérité ordinairement reconnue, ne revient dans une vérité ainsi reconnue que pour autant qu’elle s’y pose comme telle - d’où l’essence (qui est position de la chose). Et pour autant que cette essence y est existentiellement accueillie - d’où l’être (qui est immédiateté de l’essence). Mais justement, l’être n’est d’abord que supposé à l’objet désigné comme l’étant, lequel n’est alors nullement élevé, par un travail, à un absolu, à une consistance de chose. Contradiction objective de l’œuvre.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ŒUVRE, Être, Grâce, Valeur, NIETZSCHE

L’œuvre est d’abord être, car la Chose originelle qui se pose elle-même dans une vérité nouvelle est à la fois Chose et position, donc essence. Or essence et immédiateté définissant l’être, l’œuvre se donne donc à l’existant comme être. Elle se distingue des autres étants du monde ordinaire en ce qu’elle « est » absolument. Cette même Chose met en question la vérité ordinairement reconnue par l’existant et constitue ainsi une épreuve - toujours douloureuse - de la venue de l’essence. Mais comment l’œuvre comme être devient-elle occasion pour l’existant ? Elle l’est d’abord par la grâce, qui appartient à la structure même de l’être. L’être se déploie comme identité, puis comme position spéculative de l’Autre et de son Autre (c’est l’acte propre de l’être), et enfin comme grâce. La grâce est ce qui, dans l’être, veut et donne l’être, ce qui « fait être ». L’œuvre surgissant comme être n’est véritablement œuvre que par l’Autre qui l’accueille et la contemple. Elle n’est rien en soi, mais entièrement par et pour l’Autre, auquel elle dispense sa grâce. Mais la grâce, à elle seule, n’appelle pas encore à une œuvre nouvelle : il faut donc une autre détermination. L’œuvre devient occasion de l’œuvre propre de l’existant lorsqu’elle lui apparaît comme valeur, comme quelque chose de désirable. Ainsi, de même que l’être est l’immédiateté de l’essence, la valeur est l’immédiateté du bien. Nietzsche a donné au concept de valeur sa portée véritable en affirmant que le bien suprême est la création, non la création de telle ou telle valeur, mais la création elle-même. C’est bien pourquoi l’oeuvre peut devenir occasion de la création de l’œuvre propre de l’Autre.


“En quoi, devra-t-on demander encore, l’œuvre qui, comme être, est occasion par la grâce, peut-elle apparaître à l’existant occasion de son œuvre propre ? En tant qu’elle lui apparaît comme valeur. Or, face à l’être comme immédiateté de l’essence, l’immédiateté du bien n’est autre que la valeur. C’est donc comme valeur que l’être, l’œuvre qui est être, est occasion pour l’existant. C’est Nietzsche qui a donné au terme de valeur toute sa portée essentielle. Pourquoi ? Parce que lui seul, avant l’inconscient, a pu proclamer ce qui est le bien suprême dès qu’on affirme l’existence : la création. Et la vraie valeur est toujours pour Nietzsche, au-delà de toute création de valeurs, la valeur de la création elle-même.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ŒUVRE, Être, Essence, Métaphore, HEIDEGGER

Le sujet peut produire une œuvre, ou être confronté à une œuvre, sans parvenir à la certitude qu’elle possède une objectivité absolue. L’œuvre se donne alors au sujet en quête d’objectivité absolue comme l’être lui-même. L’être est l’essence en tant qu’elle vaut immédiatement pour le sujet : il est donc l’immédiateté de l’essence. Or l’essence est déjà position de la chose ; l’œuvre, comme vérité de la chose, accomplit cette position. Elle fait d’abord surgir l’essence comme exigence formelle de poser la chose, puis la répète objectivement jusqu’à sa réalisation effective. C’est un thème constant de Juranville : l’œuvre n’est pas une simple expression subjective, elle est le processus par lequel une réalité originaire est reconstruite objectivement. Cette position de l’être et de l’œuvre est métaphorique, car la métaphore est précisément l'acte qui permet de dépasser l'objet ordinaire, l'objet immédiatement donné. Son déploiement permet à l’être d’acquérir son objectivité absolue, comme il permet à l’œuvre de reposer objectivement la chose. La métaphore produit en même temps un échange de signifiance entre l’être et l’étant. L’œuvre, bien qu’elle soit signifiante pour le sujet qui la contemple, suppose donc aussi la signifiance de ce sujet pour elle. Pour le sujet, l’œuvre faite devient pour lui œuvre à faire. C’est même pourquoi le rapport à l’œuvre et à l’être est une jouissance pure : jouissance de l’Autre comme tel, dans la contemplation. Heidegger montre lui aussi que l’extraordinaire de l’œuvre tient à ce qu’elle “est” en tant que telle. Elle est l’être se posant dans l’étant et ouvrant celui-ci, tout en appelant l’homme à être pleinement, comme Da-sein. Mais Heidegger finit par récuser le terme d’être, trop lié selon lui au savoir, et lui préfère celui d’Ereignis, l’événement. Car les penseurs de l’existence, pour toute oeuvre faite ou à faire, refusent finalement de reconnaître une objectivité absolue déterminable. Juranville soutient au contraire que l’œuvre accomplit effectivement cette objectivité par le déploiement de la métaphore ; c’est-à-dire que l’oeuvre n’est pas seulement objective, elle est aussi le processus par lequel l’objectivité devient possible.


“C’est par une métaphore que l’œuvre est posée, reconnue, au-delà de l’objet quelconque, de l’outil. Et par une métaphore particulière, puisque la chose (le principe, la métaphore) doit y être reposée objectivement comme telle. D’où il résulte, outre l’effective objectivité absolue de l’œuvre, que, de même qu’elle est signifiante pour le sujet qui la juge, de même elle suppose la signifiance pour elle de ce sujet. Lequel devient sujet créateur, elle-même se transformant, d’œuvre faite qu’il admirait (œuvre d’un autre), en œuvre à faire (son œuvre propre). Concluons : à l’être qui est œuvre, comme à l’œuvre qui est être, et du fait de la métaphore vraie qui se déploie en eux, c’est d’une jouissance pure qu’on jouit. Jouissance à l’Autre comme tel. Jouissance de la contemplation.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INDIVIDU, Dasein, Être, Autre, HEIDEGGER

Le Dasein chez Heidegger - expression qui condense "la relation de l’être à l’essence de l’homme et le rapport essentiel de l’homme à l’ouverture (“là”) de l’être comme tel" - ne désigne rien d'autre que l'individu dans sa relation constitutive et essentielle avec l'Autre, pour lequel il est l'Autre, et même provisoirement l'objet.

"Qu’est-ce que le Dasein chez Heidegger ? « Afin de désigner en même temps et en un seul mot, à la fois la relation de l’être à l’essence de l’homme et le rapport essentiel de l’homme à l’ouverture (“là”) de l’être comme tel, fut choisi, pour le domaine essentiel où l’homme se tient comme homme, le terme de Dasein. » Par le terme de Dasein, Heidegger ne vise à rien d’autre qu’à récuser la représentation courante de l’homme comme sujet maître de son monde et individu abstrait clos sur soi, et à affirmer au contraire la relation essentielle de l’homme à l’être, à l’être comme Autre et primordialement, certes, de cet être à l’homme. Or l’individu tel que nous en avons dégagé le concept est lui-même en relation constitutive avec un Autre dont il est l’Autre ; il a lui-même à s’affronter à sa finitude radicale (à son Da), à constituer dans cet affrontement même, son identité – et finalement, ajoutons, à se faire objet (Da) de tout Autre."
JURANVILLE, 2000, JEU