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EVENEMENT, Existence, Essence, Histoire, ROSENZWEIG, HEIDEGGER

Toute pensée qui affirme l’existence doit reconnaître un événement primordial, essentiellement religieux, venant de l’Autre absolu. Mais cette reconnaissance appelle nécessairement une réponse, qui ne peut être que sociale et politique. Autrement dit, à l’événement initial doit correspondre un événement terminal, qui engage l’histoire humaine concrète. Mais une contradiction affecte la pensée de l’existence telle qu’elle s’est développée dans la philosophie contemporaine. Celle-ci exclut par principe tout savoir de l’existence, et donc toute détermination conceptuelle de l’événement. Conséquence : elle affirme l’événement comme essentiel, mais elle se refuse à dire en quoi consiste précisément cette essentialité ; elle ne peut ni déterminer le sens de l’événement, ni le non-sens qu’il dénonce et contre lequel il se dresse. Cette abstraction a un effet redoutable car l’événement devient potentiellement le lieu de toutes les illusions, de toutes les projections arbitraires. Cette contradiction s’illustre notamment chez Rosenzweig. Celui-ci oppose radicalement l’essence et l’événement, affirmant que l’individu ne rencontre l’autre (le prochain) ni dans son essence ni dans la pureté de son cœur, mais dans l’événement qui lui advient, et même dans la surdité de son cœur. Bien sûr cette position est intenable puisqu’elle prétend rejeter l’essence, mais elle oublie que l’événement lui-même est essentiel, étant précisément ce par quoi l’homme est ouvert à l’Autre. Avec Heidegger, la situation change en apparence mais la contradiction demeure et même s’aggrave. Heidegger repart explicitement de la philosophie, qu’il définit comme question de l’être. Cet être est d’abord conçu comme identité vraie, temporelle, ex-sistante, dont la philosophie cherche le savoir ; puis il apparaît par rapport à l’homme (au Dasein) comme l’Autre absolu, celui qui l’appelle à assumer son existence. Dans cette perspective historique, l’être devient événement (d’abord Geschehen, puis Ereignis) : il se donne, destine l’homme à lui-même, et l’appelle dans la question ; il engage l’homme dans une histoire orientée vers une fin, et il semble répondre par un événement terminal à l’événement initial. L’être lui-même est bien pensé comme eschatologique. Et pourtant, cette pensée qui affirme l’événement se refuse à en penser l’effectivité déterminée, elle le sépare ainsi de son essentialité et le laisse flotter entre proclamation décisive et impuissance réelle. Ou alors, et c’est pire, elle le détermine - utopiquement et de façon inessentielle, coupée de toute référence à l’Autre absolu - dans une voie ramenant à ce même paganisme que l’événement véritable devait précisément abolir.


“Le mouvement, qui concerne l’événement en général, vaut éminemment pour l’histoire universelle : à l’événement primordial qui vient de l’Autre absolu doit répondre finalement, pour toute pensée qui affirme l’existence, l’événement social et politique que vise la philosophie. Mais, d’autre part, l’événement ainsi proclamé essentiel reste d’abord abstrait, parce que la pensée qui affirme l’existence exclut d’abord tout savoir de l’existence, et donc toute détermination objective de l’essentialité nouvelle propre à l’événement, mais aussi du sens de l’événement, et du non-sens que cet événement fait apparaître et contre lequel il s’élève. De sorte que rien de précis et de concret ne peut être dit légitimement ni de l’événement initial de l’histoire, foncièrement religieux, ni de son événement terminal, foncièrement politique – lequel peut prêter alors à toutes les illusions.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ETRE, Essence, Immédiateté, Création, ARISTOTE

L'être semble d'abord marqué par une plurivocité constitutive, comme le soutient Aristote contre l'univocité radicale de Parménide (tout est Être) ou le nihilisme de Gorgias (rien n'est). Platon tente de résoudre ce dilemme en introduisant le Non-Être pour expliquer l'erreur, mais Aristote préfère constater la multiplicité des sens de l'être à travers les catégories. Benveniste, dans une perspective relativiste, montre que les catégories aristotéliciennes ne sont que le reflet de la grammaire grecque, remettant en cause l'universalité de la philosophie. Mais Juranville dépasse cette critique en s'appuyant sur une lecture existentielle de Wittgenstein : ce dernier, à l'inverse du logicisme, refuse l'identité des indiscernables (deux choses identiques peuvent être deux). Juranville y voit l'intuition d'une identité existentielle, imprévisible, qui surgit dans la relation. Si la grammaire décrit des structures particulières, elle renvoie néanmoins à un principe universel : l'essence. Aristote lui-même notait que les sens multiples de l'être convergent vers un terme unique (l'ousia). Or, cette essence est le nom philosophique du principe créateur (le Souffle, la Chose), présent dans toute culture. Il y a donc bien une grammaire universelle fondée sur la finitude, ce qui valide la prétention de la philosophie à la vérité universelle. Finalement, la plurivocité aristotélicienne est plus apparente que réelle. L'être possède une univocité fondamentale définie comme « immédiateté de l'essence ». L'existant, qui a d'abord rejeté ce principe créateur hors de son langage ordinaire (où l'essence se fuit), doit le reconquérir. Il ne s'agit pas de croire naïvement que tous les mots sont des noms essentiels, mais de trouver un langage poétique capable de faire réadvenir l'essence.


"L’existant doit ensuite – il y est appelé – découvrir peu à peu que, du fait de la finitude, l’essence véritable (le principe créateur) n’est pas signifiée dans le langage ordinaire. Que tous les mots n’y sont pas des noms. Que le commun des noms ne la désigne pas et n’est pas cet acte signifiant originel qu’il avait senti résonner en lui dans le premier nom, nommant qui l’on aime. Que dans les mots du langage ordinaire il ne s’agit à chaque fois que de modes de l’être, d’inflexions quant à l’être. Que le plus précieux de l’être, l’essence, fuit. Et qu’il faudra un autre langage, poétique dans tous les sens du terme, pour qu’elle puisse réadvenir et être reconstituée. De là la définition de l’être qui s’impose avec l’existence essentielle et avec l’épreuve que l’homme est alors appelé à traverser: l’être est essence et en même temps immédiateté, il est immédiateté de l’essence, l’essence en tant qu’elle doit advenir dans l’immédiateté de l’existant, mais qu’elle en est d’abord rejetée."
JURANVILE, 2024, PL

ETRE, Essence, Chose, Souci, HEIDEGGER

Le souci se manifeste au sujet à travers sa relation à l'essence. Le sujet commence par fuir le sens vrai, c’est-à-dire l’accès à l’essence qui révèle sa finitude. Il se refuge dans un sens faux, objectivé. Accueillir le sens vrai revient à laisser venir l’essence elle-même, qui apparaît d’abord comme étrangère (l’Autre), et qui, lorsqu’elle se donne dans son immédiateté au sujet, définit « l’être ». Ainsi, l’être est l’objet du souci. Cela nous renvoie à la description heideggérienne du Dasein : celui-ci possède une essence faite de possibilités, mais la rejette d’abord (inauthenticité) avant éventuellement de la laisser advenir (authenticité), ce que Juranville lit comme une sublimation où l’essence se reconstitue dans un temps pur. Il propose toutefois une symétrie que Heidegger refuse : le même mouvement de l’essence vers son déploiement et sa reconstitution existerait dans l’Autre et dans le sujet fini. Heidegger, au contraire, nie qu’on puisse objectiver l’essence ou que le Dasein puisse se poser comme l’Autre de l’Autre, d’où sa distinction entre existence humaine et être, qu’il finit par renommer Ereignis. Juranville affirme enfin que seule la reconnaissance de l’existence comme inconscient permet au sujet de reconstituer objectivement l’essence. L’être authentique, la sublimation véritable, se réalise dans la (bonne) psychose, lorsque le sujet s’identifie à la Chose originelle qui se pose elle-même.


"Toutefois la pensée de l’existence, en l’occurrence Heidegger, refuse que l’essence, et donc l’être, puissent être reconstitués objectivement, dans l’immédiateté du savoir. Et que le fini, le Dasein, puisse se poser comme l’Autre de l’Autre. D’où, chez Heidegger, la coupure entre l’existence comme être de l’homme, d’une part, et l’être comme tel, d’autre part. D’où aussi, chez lui, pour l’être en tant qu’Autre, l’abandon du nom d’être, trop lié à l’entreprise du savoir, et son remplacement par celui d’Ereignis, d’« événement appropriant ». Ce n’est que lorsque l’existence est reconnue, dans son identité originelle, comme l’inconscient, que l’essence, de son côté, apparaît comme pouvant être reconstituée objectivement, recréée, par le sujet fini – où se retrouve, notons-le, quelque chose de l’idée sartrienne de l’autonomie de l’existant, dont l’« existence précède l’essence ». L’être authentique, la sublimation, s’accomplit alors par la psychose, quand le sujet s’identifie à la Chose originelle qui se pose comme telle, à l’essence."
JURANVILLE, 2000, JEU

ETRE, Position, Essence, Inconscient

Après l'identité, l'être se détermine comme position. Le sujet ne peut se contenter de recevoir l'essence de l'Autre ; il doit activement la "poser" dans le savoir. La position est "l'acte de l'être". Alors que l'identité est l'être en tant que posé (résultat), la position est le mouvement dynamique qui le constitue. L'essence est la "Chose originelle" s'affirmant elle-même, et la vérité objective advient lorsque cet acte de poser se réfléchit lui-même : c'est la "position de la position", l'acte spéculatif par excellence. Historiquement, cette détermination définit la philosophie moderne, qui cherche à fonder le principe d'objectivité. Si l'Antiquité pensait l'Identité, la Modernité (de Descartes à l'Idéalisme allemand) pense la Position. Elle cherche le "principe d'objectivité", c'est-à-dire le fondement actif du savoir (le Je pense, le Sujet transcendantal). Mais la métaphysique moderne reste abstraite (elle ne voit pas la rupture réelle). La pensée de l'existence, elle, voit la rupture mais refuse le côté "spéculatif" (le système de savoir). Là encore, seul l'inconscient permet d'accomplir ce projet jusqu'au bout. Car contrairement à l'abstraction métaphysique, l'inconscient révèle que la "position" a une racine concrète : l'immédiateté de la parole. Cette position se déploie selon deux axes linguistiques : la métonymie, qui maintient ouvert l'espace de la signification, et la métaphore, parole originelle qui fonde l'objectivité. L'ambition du travail de Juranville est précisément de réaliser cette "parole de la parole", un déploiement métaphorique qui intègre l'épreuve de la finitude pour constituer le véritable savoir de l'existence.


"L’être est ensuite position. Car le sujet ne reconnaîtrait pas vraiment l’appel de l’être comme Autre, et il ne laisserait donc pas réellement l’essence venir dans son immédiateté, s’il ne la posait pas dans le savoir, dans l’immédiateté fondamentale qui est celle du savoir. Or l’essence est la Chose originelle en tant qu’elle se pose elle-même ; elle est la primordiale position vraie. Mais poser l’essence, c’est, pour le savoir, accomplir lui-même une telle position vraie. Position qu’il suppose toujours déjà en lui commencée, même si toujours d’abord il refuse de l’accomplir. C’est donc comme position que l’être a sa vérité objective. Ainsi, face à l’identité qui est l’être en tant que posé, la position est l’acte de l’être, acte qui s’accomplit quand, dans le posé, c’est la position elle-même qui, spéculativement, est posée, et que l’identité originelle est enfin reconstituée objectivement."
JURANVILLE, 2000, JEU

ESSENCE, Contradiction, Ternaire, Sénaire, HEGEL

Conformément à ce qui apparait chez Hegel, quoique de manière seulement formelle (car aucune contradiction n'y est considérée comme vraiment réelle), le traitement logique ou dialectique de la contradiction est d'abord ternaire. L'essence d'un concept n'apparait qu'une fois posé d'abord son phénomène, soit comment il apparaît à la conscience (l'identité immédiate pour Hegel), puis la vérité de ce concept, qui introduit la contradiction au sein du phénomène (c'est la différence pour Hegel), et enfin l'essence de ce concept, qui résout la contradiction (l'identité spéculative pour Hegel). Mais, s'il est concluant pour Hegel, le ternaire ne suffit pas du point de vue de l'existant qui le contredit à nouveau du point de vue de la réalité, et impose de le répéter intégralement jusqu'au sénaire.


"Mais ce mouvement ternaire, suffisant pour Hegel parce que pour lui la contradiction n'est pas radicale, apparaît, sitôt qu'on affirme l'existence et l'inconscient, comme devant être répété dans le cadre d'un final mouvement sénaire. Ce que nous avons proposé dans les trois volumes traitant de l'existence et publiés sous le titre : "La philosophie comme savoir de l'existence", et dans les trois autres qui traitent, eux, de l'histoire. À chaque temps de l'analyse est mis en place un sénaire, un « hexagramme », un « idéogramme ». Le savoir philosophique se déploie donc selon un mouvement sénaire, deux fois ternaire. Comme on peut en voir des traces à travers toute l'histoire de la philosophie. Chez Descartes, avec les six parties du Discours de la méthode, les six Méditations, chez Rosenzweig, avec les trois livres de la Création, la Révélation et la Rédemption : ces deux ternaires, l'un abstrait, l'autre concret, sont rassemblés, les deux triangles se [chevauchant] en se croisant», dans la III° partie qui déploie l'Étoile de la Rédemption, l'Étoile de David, étoile à six branches. Chez Lacan encore qui, à son ternaire de base (le noeud du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire), on adjoint un second formé á partir de la nomination qui, « pour (son) noeud, est un quart élément et qui ouvre « une voie qui ne va que jusqu'à Six »."
JURANVILLE, UJC, 2021

ESSENCE, Révélation, Création, Concept

L'essence, définie comme position de la chose, n'est rien d'autre que la puissance créatrice, au sens du Dieu créateur de la révélation. Elle n'est donc pas simplement cette idée (Eidos) se donnant à voir pour l'oeil de l'esprit. Le passage du Dieu au concept, de la révélation à la philosophie, est d'ordre métaphorique : s'y opère une substitution elle-même créatrice, ou plutôt re-créatrice puisque par définition l'essence est première.


"C'est dans la révélation juive qu’advient pour la première fois ce qui sera en philosophie l'essence. L'essence que nous avons définie comme position de la chose, et qui est la puissance créatrice produisant les choses... Le terme d'essence est le nom philosophique du Dieu comme Créateur, nom philosophique préparé dans la parole de Dieu à Moïse : « Je suis ce que je suis». C'est en nouant métaphoriquement le concept où se pose l'essence - en faisant par exemple du « voir » un concept au-delà du « voir » ordinaire, en disant : « Non, je n'affabule pas, je vois », et donc en substituant le « voir » à l’” affabuler ” – que l'existant, qui assume alors l'élection, accueille la Révélation et peut s'engager dans la philosophie."
JURANVILLE, UJC, 2021

ESSENCE, Existence, Autre, Savoir, SARTRE

Le discours philosophique fonde traditionnellement le savoir sur l’essence, même lorsque Platon situe le Bien « au-delà de l’essence », car ce Bien reste l’objet d’un savoir absolu. Cependant, cette conception classique de l’essence contredit la vérité de l’existence : elle enferme les déterminations d’une chose à l’avance, excluant le temps, l’altérité et l’individualité. Il faut donc repenser l’essence : non plus comme donnée a priori, mais comme une réalité qui se reconstitue a posteriori à partir de ce qui vient de l’Autre imprévisiblement - et cela, même si l’essence apparaît toujours comme donnée première dans le savoir. Sartre a formellement esquissé cette idée en affirmant que « l’existence précède l’essence », mais Juranville souligne que cette reconstitution de l’essence ne peut venir que de l’Autre radical, à travers la grâce, l’élection et la foi.


"Certes l'essence, pour et dans le savoir une fois constitué, est présente toujours déjà, elle est la donnée primordiale. Mais elle a en propre, comme essence primordiale, de s'effacer, de se dés-absolutiser devant l'Autre par elle reconnu comme nouvel absolu."
JURANVILLE, UJC, 2021

ESSENCE, Création, Temporalité, Altérité, LEVINAS

Juranville, s’appuyant sur Levinas, montre que l’essence est d’abord comprise de manière fausse : l’existant, voulant préserver son identité, la réduit à un ensemble de propriétés figées, dans un temps synchronique fermé à l’Autre. Levinas décrit cette essence comme un intéressement, une volonté d’être qui s’affirme contre toute néantisation et se manifeste dans la guerre — forme extrême de la synchronie. À cette essence close s’oppose le temps du Dire, celui de la diachronie, où s’ouvre la relation éthique à autrui et la possibilité du sens. Cependant, Juranville montre qu’une autre compréhension de l’essence est possible si l’existant assume sa finitude : elle devient alors principe créateur, comme le Dieu de l’Exode (« Je suis ce que je serai »). Cette dynamique créatrice se retrouve dans l’expérience psychanalytique : le sujet, en traversant le non-sens, le manque et la finitude, découvre un sens inconscient qui reconstitue son identité véritable. Ainsi, l’essence, loin d’être une clôture, devient "position de la chose" et le principe de sa création.


"L’essence, position de la chose, est d’abord déterminée faussement par l’existant voulant protéger son identité immédiate et ne voir dans l’essence que ce qui produit à l’avance – selon ce que nous appelons le temps imaginaire et Levinas la synchronie – toutes les propriétés, toutes les possibilités de la chose, sans place pour le surgissement de l’Autre et ce qu’il peut apporter de décisif... L’essence peut néanmoins être présentée ensuite par l’existant – pour autant qu’il assume sa finitude radicale – comme  principe créateur, position de la chose qui en est aussi la création. Ce qu’elle est déjà dans la parole de Dieu à Moïse «Je suis ce que je serai »: elle est alors le nom philosophique du Dieu créateur, le principe créateur qui s’ouvre en de multiples essences, puisque la chose qu’il pose (la créature, l’homme) est appelée à une création propre."
JURANVILLE, 2024, PL

CREATION, Existence, Autre, Essence

Si l'existence est absolument essentielle (conforme absolument à son essence), c'est parce qu'elle est essentiellement création. Elle est d'abord le fait de l'Autre divin qui, tourné vers son Autre, lui supposant l'existence, lui donne toutes les conditions pour exister vraiment, c'est-à-dire pour créer.


"Comme absolument essentielle (et donc absolument conforme à son essence), l'existence n'est pas celle de l'homme (radicalement fini), mais celle de Dieu. Elle se déploie comme création. L'existant primordial, Dieu, donne à son Autre qu'il suppose exister de quoi exister essentiellement lui aussi. Il le fait « à son image », c'est sa créature, qui peut donc exister essentiellement, mais d'une existence au mieux relativement essentielle."
JURANVILLE, UJC, 2021

CONTRADICTION, Identité, Essence, Objectivité, HEGEL

La contradiction se présente comme la négation d'une identité, et plus profondément d'une essence reconnue comme fausse au coeur de cette identité. Grâce à la contradiction, la véritable essence peut être posée dans le concept ; mais cette essence sera nécessairement faussée, par finitude, et donc à son tour contredite. D'une façon générale, la contradiction fait s'effondrer, chez le sujet ou en dehors de lui, toute identité supposée déjà là et donc anticipative ; corollairement elle fait découvrir l'Autre comme le lieu premier de la vérité. La contradiction principale, bien décrite par Hegel, est celle du sujet et de l'objet, puisque le premier n'a de cesse, sur le chemin de la reconnaissance, de chercher à s'objectiver ; ce faisant il commence par poser l'identité déjà-là de l'objet, depuis sa propre identité subjective supposée, ce qui n'aboutit qu'à une détermination subjective de l'objet ; il ne lui reste plus qu'à remette également en question sa propre identité subjective. Etc.


"La contradiction devient réelle et vraie, quand l’identité immédiate, même sous sa forme la plus pure, comme anticipative, et aussi l’essence telle qu’elle est d’abord déterminée, sont reconnues comme fausses et comme devant être mises en question. Et donc quand on affirme l’existence. La vraie contradiction, d’une part, fait s’effondrer l’identité que se supposait toujours déjà le sujet ; d’autre part, elle fait découvrir l’Autre comme lieu premier de l’identité vraie par laquelle elle se résoudra ; et enfin, elle conduit, grâce à ce qui vient de cet Autre, à la position effective, par le sujet, et pour autant qu’il a traversé toute la finitude, de l’identité nouvelle. Elle est en elle- même, parce qu’au fond de l’identité c’est de l’essence qu’il s’agit, négation de l’essence, négation de l’essence fausse, pour accéder à la vraie. Elle prépare au concept, comme position de l’essence, et y appelle. Dans le travail ici présenté, à tous les niveaux de l’analyse, joue une telle contradiction vraie et existante. L’essence est posée, sous tel ou tel mode, dans un concept ; mais le fini fausse cette essence ; d’où la contradiction ; et sa résolution dans un nouveau concept, que devra créer ou recréer le fini. La contradiction est ainsi, à tous les niveaux de l’analyse, et dans le cadre, à chaque fois, de la forme métaphorique, le mode général de la progression du savoir."
JURANVILLE, 2000, JEU

CONCEPT, Essence, Etre, Métaphore

La position de l'essence est le concept, en tant qu'énonciation et acte de la pensée (non comme simple signifié, comme le veut Hegel), là ou l'être n'était que la substance de la pensée. Le concept est l'essence vraie et existante recevant effectivement sa vérité. Cet acte positionnel consiste en une métaphore, qui est le principe en acte de toute objectivité. Juranville dit quelle est "la chose originelle se posant elle-même comme Autre, créant son Autre", c'est-à-dire qu'elle pose l'essence et, avec celle-ci, maintient ouvert le champ de l'objectivité. Notons que la toute première métaphore reste la métaphore de l'être, où celui-ci se substitue à l'étant et reçoit par-là même une signification nouvelle, essentielle, celle de substance pour la pensée comme on l'a dit (en ce sens il n'est pas un concept comme les autres, il est le concept d'avant toute différenciation et toute conceptualisation). Les concepts se forment successivement dès qu'il s'agit de poser chacune des essences, chacun des modes particuliers de l'être. Les concepts surgissent donc, certes imprévisiblement, mais pour s'ordonner immanquablement en système, ne serait-ce qu'en raison de la structure propre de toute création métaphorique : en effet l'essence n'est posée dans un ternaire que pour être d'abord refusée, recréée dans un quaternaire (où le sujet se pose comme quart-élément), puis reposée dans un nouveau ternaire. Enfin la dynamique de la création des concepts relève de l'élection (de même que l'ouverture de l'être relevait de la grâce) ; élection qui "suppose l’assomption, par le sujet, de l’appel de l’Autre comme appel à l’œuvre et au savoir" dit Juranville, cet appel donc à poser les essences, à créer les concepts. Cela ne veut pas dire que l'existant reçoive et assume l'élection, le concept est donc toujours d'abord partiellement faux : ordinaire et convenu, empirique ou "scientifique", voire absolu ou métaphysique. Ou bien alors le concept est assumé comme création vraie et existante, mais dénié comme débouchant sur un savoir transmissible et systématique (c'est la position des pensées de l'existence, voire des pensées contemporaines de la "différence").


"De même que l’être ne peut être reconnu comme ouvrant à tout un développement objectif jusqu’au savoir, que par la grâce, de même le concept ne peut être reconnu comme constituant effectivement ce savoir, que par l’élection. Élection qui, certes, est liée très étroitement à la grâce. Élection cependant qui, à la différence de la grâce, suppose l’assomption, par le sujet, de l’appel de l’Autre comme appel à l’œuvre et au savoir. C’est par elle, communiquée comme la grâce, qu’on accède, dans la pensée, au concept qui pose l’essence. Essence qui est, pour tout existant, son autonomie réelle, sa puissance créatrice, son pouvoir, et même son devoir, de faire œuvre. Le fini toutefois refuse d’abord de poser ainsi l’élection. Et le concept ne peut donc plus, comme nous le voulions, déterminer effectivement le savoir vrai, vers quoi va la pensée. Dès lors, là aussi, comme pour l’être, deux possibilités. Ou bien – première possibilité – on affirme un concept qui exprimerait le savoir ; mais ce concept alors est faux. Tel est le concept vague du savoir ordinaire. Mais aussi celui de la science, qu’il soit pur ou empirique, et celui de la métaphysique. Ou bien – deuxième possibilité – on affirme un concept vrai, comme acte d’existence ; mais ce concept ne permet aucun savoir. Tel est le concept vers quoi conduit la pensée de l’existence. Or refuser ainsi tout savoir systématique où s’articuleraient des concepts vrais, n’est-ce pas laisser intouché le savoir déjà là, toujours supposé total ? N’est-ce pas renoncer à la pointe, sociale, de son autonomie d’existant ?"
JURANVILLE, 2000, JEU

METAPHORE, Philosophie, Essence, Etre, HEIDEGGER

Le propre du langage philosophique est de parvenir à nommer l'essence des choses, ce qui revient à répéter l'acte créateur de l'Autre absolu en posant cette fois la Chose dans son unité, ce qui est précisément la définition de l'essence. Le procédé linguistique qui permet d'envisager l'essence est la métaphore ; c'est donc de métaphores que le langage philosophique se nourrit, à commencer par la métaphore de l'être par laquelle le verbe (être) se substitut au nom (étant), et ceci potentiellement dans toutes les langues - quelques soient les nuances sémantiques locales pouvant affecter ce terme d'être, son caractère essentiel, foncièrement indéterminé, demeure.

"Par [la métaphore] on quitte le plan où les réalités dépendent les unes des autres et n’ont pas d’unité en elles-mêmes. Et on passe sur le plan de l’essence qui est la position de la Chose dans son unité – position qui n’est autre que l’acte créateur originel de l’Autre absolu ; sur le plan de l’essence qui est le présupposé constitutif du langage philosophique tel qu’il est établi depuis Socrate (il y a, dit-il, une essence des choses – à confirmer certes, dans le dialogue, mais elle est présupposée)... Soulignons que ces métaphores constitutives du langage philosophique peuvent être instituées en toutes langues. Certes à partir d’un terme dont la signification sera devenue indéterminée, et renverra simplement au fait d’être signifiée, dans le langage humain et, primordialement, dans le langage en général, dans la parole de l’Autre absolu. Cette signification aura à être reconnue comme celle de l’essence – à la suite de quoi viendront d’abord le terme d’être, puis tous les concepts philosophiques. Elle est au moins implicite en toute langue. Heidegger le note à propos de l’être (sinon directement de l’essence) : « Supposons qu’il n’y ait pas cette signification indéterminée d’“être”, et que nous ne comprenions pas non plus ce que ce signifier veut dire. Qu’y aurait-il alors ? Seulement un nom et un verbe en moins dans cette langue ? Non. Dans ce cas il n’y aurait pas de langue »."
JURANVILLE, 2017, HUCM