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MAITRE, Justice, Instruction, Foi

La justice se présente comme le troisième aspect essentiel du Maître et comme son principe subjectif. Après le modèle, qui correspond à l'œuvre accomplie, et l'ordre, qui accompagne l'œuvre en train de se faire, la justice concerne l'œuvre à venir. Sans elle, l'ordre risque de retomber dans l'autorité sacrificielle du Surmoi, faute de pouvoir être reconnu comme vrai par tous. La justice est donc l'unité de la loi et de la vérité : elle consiste à créer les conditions permettant à chacun de vérifier, de comprendre et de reconstruire l'œuvre à partir de sa propre autonomie. Si la grâce anime d'abord l'individu, elle demeure insuffisante tant qu'elle n'est pas complétée par l'élection et par la foi. Cette foi n'est pas une croyance aveugle ; elle reconnaît la finitude radicale, source de l'injustice et du refus de l'œuvre, tout en affirmant qu'un savoir véritable peut néanmoins être atteint à partir de cette finitude. Le passage du Maître à l'élève prend alors la forme de l'instruction.  Instruire consiste à conduire progressivement de l'immédiateté des pulsions vers des formes déjà élaborées du savoir, afin de préparer une œuvre future. L'instruction ne constitue pas encore le savoir vivant, mais elle en fournit les conditions de possibilité, en permettant à chacun de reconstruire ensuite par lui-même une vérité éprouvée. L'apprentissage fait découvrir, l’enseignement appelle, l’instruction prépare, et les trois ensemble rendent possible l'autonomie. Ainsi, le Maître accomplit pleinement sa mission lorsqu'il fait de la justice le cadre commun de l'autonomie créatrice.


“Foi qui consiste, pour la justice, à poser certes la finitude radicale qui conduit toujours d’abord à la fausse justice, à l’injustice et au refus de l’œuvre, mais à poser aussi le savoir auquel on peut parvenir et parvient malgré cette finitude et à partir d’elle. Et alors le passage, par la foi, de l’objectivité absolue, depuis le maître jusqu’à l’élève, est précisément instruction. Instruire, c’est à chaque fois dégrossir, conduire de l’immédiateté libidinale à celle d’une forme ou structure (l’instruction est immédiateté de la forme), c’est donner à quelqu’un ou quelque chose des traits déjà déterminés dans le savoir. Tout cela comme préparation pour une œuvre à venir, que ce soit une œuvre en général (dont celle que doit être le jugement d’un tribunal, après l’instruction du procès) ou l’œuvre du savoir, du savoir vivant, éprouvé et reconstitué comme tel par l’existant.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAÎTRE, Institution, Rupture, Justice

Si le discours du maître peut apparaitre comme le discours princeps, c’est en tant qu’il laisse venir la raison elle-même, provoquant et justifiant la rupture de l’histoire. Le discours du maître se manifeste historiquement sous la forme de l'institution, comme le discours du peuple se manifeste dans la tradition. L’institution est définie comme l'unité d'une rupture et d'une vérité reconnue par tous : elle ne consiste pas d'abord en une organisation, mais en un acte fondateur qui transforme durablement le monde commun. De plus une institution authentique conserve la mémoire vivante de son acte fondateur et rappelle continuellement les possibilités inédites qu'il a rendues accessibles. Pour autant il convient de distinguer soigneusement création et institution : la création manifeste la vérité de l'autonomie du créateur à travers son œuvre, tandis que l'institution manifeste la vérité de la rupture historique qui ouvre des possibilités nouvelles pour tous. Elle substitue ainsi le « temps essentiel » de l'événement au temps ordinaire de la répétition. Enfin, l'institution véritable est toujours une institution de la justice, parce qu'elle ne stabilise pas seulement un ordre social, mais crée les conditions d'une autonomie partagée.


Le discours du maître est d’abord, dans son phénomène, institution. Laisser venir le discours, qui est raison et en même temps vérité, et donc laisser venir la raison en tant qu’elle a tenu compte de toutes les objections et que chacun est en position de la reconstituer à partir de soi, ou encore (car la raison est elle-même totalité et en même temps vérité) de reconstituer à partir de soi la totalité vraie et juste, laisser venir le discours, c’est laisser venir la rupture de l’histoire. Mais laisser venir le discours comme tel en tant qu’il introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, c’est laisser venir la rupture en tant qu’elle introduit pareille vérité, la rupture et en même temps la vérité. Or rupture et vérité, cela définit selon nous l’institution.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

JUSTICE, Altérité, Injustice, Messianisme, LEVINAS

Dans le huitième commandement interdisant le faux témoignage, il faut lire la dénonciation d'une tendance fondamentale des hommes : utiliser la justice pour faire condamner un autre et transformer un ressentiment personnel en accusation publique. La véritable justice doit donc empêcher toute logique sacrificielle, garantir que nul ne soit réduit au rôle de victime expiatoire, permettre à chacun de reconstituer librement la loi à partir de soi et n'admettre que des témoignages objectivement confirmés. Cette conception rompt avec l'idée traditionnelle selon laquelle la justice restaurerait une identité originelle harmonieuse. Illusion totale puisque, précisément, l'existant est d'abord injuste, se repliant naturellement sur lui-même et rejetant l'Autre. La justice vient donc de l'Autre et doit lui être rendue. L’on retrouve ici l'intuition fondamentale de Levinas : le sujet devient responsable lorsqu'il est atteint et mis en demeure par autrui. Toutefois, la présence du tiers oblige à dépasser la relation immédiate au prochain et à introduire comparaison, mesure et arbitrage. La justice doit alors s'incarner dans le droit et dans le savoir. Si Juranville reconnaît à Levinas une authentique visée messianique orientée vers l'institution d'un monde juste et la lutte contre le paganisme sacrificiel, il lui reproche finalement de refuser d'objectiver pleinement cette justice dans un savoir philosophique universel. 


La philosophie telle que réaffirmée par Levinas est donc bien reconnue, au moins implicitement, comme menant contre le paganisme une entreprise d’Histoire et comme visant l’institution de la justice. Certes la philosophie, quand elle vise la justice, vise autre chose que la charité. Mais c’est aussi la visée messianique du judaïsme, tendu vers la révolution véritable, quand on n’appellera plus bien le mal est mal le bien. « Le judaïsme unit les hommes dans un idéal de justice terrestre dont le Messie est la promesse et l’accomplissement. Tous les prophètes n’ont prophétisé que pour annoncer les temps messianiques. » Mais Levinas refuse lui aussi de fixer objectivement dans un savoir qui se poserait comme tel et qui serait universellement reconnu, cette mesure et limite. Au nom toujours foncièrement, comme Heidegger et Kierkegaard, de l’altérité. Au nom plus précisément, pour lui du prochain sur la reconnaissance duquel on ne pourrait pas anticiper sans gommer quelque chose de la vérité pure qui surgit avec lui.”
JURANVILLE, UJC, 2021

JUSTICE, Tradition, Paganisme, Finitude, HEIDEGGER

Heidegger ne dispose pas d'un concept de justice capable de critiquer l'ordre social existant ; pire, il ne reconnaît finalement que la justice propre au monde traditionnel, sans voir ce qui caractérise celui-ci essentiellement, à savoir la violence sacrificielle. Ce monde lui apparaît bien plutôt comme une totalité harmonieuse où chaque chose occupe la place qui lui revient, le tout baignant dans la lumière de l’être. « La nature (dont «le sacré est l'être »] dispense tout réel dans les traits de son être, dit-il. Les traits fondamentaux du Tout [le monde] se déploient dans la mesure où l'esprit apparaît dans le réel et où toutes choses se renvoient leur éclat spirituel ». L’homme y est appelé à affronter sa finitude et sa mortalité, mais cet affrontement demeure inscrit dans un ordre déjà constitué, dont les modèles fondamentaux ne sont jamais remis en question. Chacun est invité à tenir son rôle dans le « jeu du monde » et à habiter authentiquement la place qui lui revient. Son attachement au sacré, à l'enracinement et à la tradition empêche Heidegger de reconnaître l'injustice constitutive de ces mondes, en tant qu’elle vise l’individu comme tel. Les hommes peuvent y accomplir des rôles, mais non s'affranchir des modèles reçus pour recréer librement la loi et produire leur œuvre propre. 


“Mais ce monde traditionnel est d'abord, par tous les autres penseurs majeurs de la philosophie contemporaine comme pour nous, caractérisé par l'injustice primordiale de la violence sacrificielle dont Heidegger ne dit rien. Il ne voit pas, il ne veut pas voir que l'affrontement à la finitude et à la mort y est d'abord cantonné dans des limites telles que les modèles donnés dans ce monde ne sont pas mis en question. Il ne voit pas, il ne veut pas voir qu'il n'y a pas de place, là, pour l'individu véritable, libéré de ces modèles, et que c'est d'abord ainsi que s'organisent les mondes sociaux.”
JURANVILLE, UJC, 2021

JUSTICE, Jugement dernier, Autonomie, Oeuvre

 La difficulté est de penser une justice véritable qui tienne compte de la finitude humaine et de l'injustice constitutive des hommes. Car l'injustice ne peut jamais être totalement éliminée, et le monde juste n'est pas un monde parfait. Mais cette idée est difficile à accepter. L'existant voudrait soit une justice parfaite, soit une innocence totale, soit une condamnation totale. Or la justice véritable doit intégrer la faiblesse, l'échec, les œuvres inachevées, les ambiguïtés humaines. D'où la nécessité du thème religieux du jugement dernier. Celui-ci n'est pas seulement une croyance théologique mais la garantie philosophique qu'aucune œuvre authentique, aucune intention véritable et aucune responsabilité ne seront finalement perdues ou méconnues. Car dans la vie historique certains criminels triomphent, certains justes échouent, certaines œuvres restent inachevées, certaines intentions ne sont jamais reconnues. Il faut donc un jugement absolu. A l’instar de Walter Benjamin, Juranville voit dans l'histoire un processus orienté vers une rédemption finale ; s'inspirant également de Lacan, il affirme que l'homme sera jugé sur sa fidélité à son désir profond et à l'œuvre qu'il devait accomplir. La justice véritable suppose alors que tous les hommes puissent reconnaître librement la loi vraie : l'Autre divin ne l'impose pas de l'extérieur mais rend chacun capable de la reconstituer dans son autonomie. Le Jugement dernier accomplit ainsi l'autonomie humaine au lieu de la supprimer, en laissant aux hommes le temps nécessaire pour s’accomplir. C’est bien cette perspective qui permet de parler de « fin de l'histoire ». Celle-ci ne signifie ni la disparition du mal ni celle des conflits, mais l'existence d'un monde où chacun dispose désormais de la possibilité effective de devenir un individu véritable. Dans ce contexte, la psychanalyse joue un rôle central : elle constitue l'espace moderne où l'individu peut assumer son désir, sa finitude et son œuvre propre. Affirmer que le monde actuel est « absolument juste » ne signifie pas que les injustices ont disparu ; cela signifie que les institutions contemporaines rendent désormais possible pour chacun la reconstitution autonome de la loi et l'accès à l'individualité.


Le discours philosophique, avec le savoir qu'il véhicule, peut donc proclamer la justice du monde actuel et, par là, la fin de l'histoire. Dans ce monde, le discours de l'individu n'est plus discours évanescent qui a forclos définitivement toute possibilité de devenir individu et qui porte le monde sacrificiel; il est discours psychanalytico-individuel qui ouvre cette possibilité à chacun - lequel en a certes d'abord horreur. Ce monde est absolument juste parce que chacun y est mis en position de reconstituer à partir de soi, dans son autonomie à soi, la loi à laquelle il est assujetti.”
JURANVILLE, 2021, UJD

JUSTICE, Droit, Finitude, Progrès

Quand bien même les hommes s’entendraient enfin sur un idéal de justice, le caractère inéliminable de la finitude, avec ses conséquences en termes de crimes et délits, justifie l’existence du droit. Or poser la justice comme fin l’histoire revient à reconnaître également les progrès historiques du droit. Que cela soit le droit pénal qui réprime les infractions (progrès notamment avec l’abolition des châtiments corporels et de la peine de mort), le droit civil qui fournit à chacun les conditions de son autonomie (successivement comme droit de propriété, liberté de culte, liberté d'expression, droit au travail, droit à la santé), ou le droit politique qui réglemente la jouissance de cette autonomie (successivement droit de suffrage, liberté d'enseignement, liberté de la presse, liberté d'association, droit à l'information).


“Affirmer la justice véritable, c'est s'engager à assumer, dans une raison absolue, la finitude avec tout ce qu'elle a d'inéliminable comme conséquences. C'est affirmer le droit qui en tient compte… C'est affirmer et précisément instituer le capitalisme (comme forme sociale minimale de la finitude en tant qu'elle ne veut rien savoir d'elle-même).”
JURANVILLE, UJC, 2021

DROIT, Individu, Rupture, Histoire, FOUCAULT

Juranville se permet de relire toute l'histoire occidentale à travers les analyses de Foucault, tout en les intégrant dans son propre schéma des « cinq ruptures essentielles de l'histoire ». Il cherche à démontrer que, malgré ses critiques de l'État, du droit et des institutions, Foucault décrit en réalité un processus historique de progression de la justice et de l'individualisation. Le point décisif est que partout l'injustice à combattre est celle qui empêche radicalement l'avènement de l'individu. Toutes ces évolutions ont une même fonction : arracher l'individu aux appartenances collectives archaïques. La première rupture correspond à la cité grecque et à l'apparition d'institutions juridiques qui limitent les vendettas familiales, individualisent les droits et permettent l'émergence du citoyen autonome. La deuxième est liée au christianisme, à l'institution de l'Église et à la notion de péché individuel, qui remplace progressivement les logiques collectives de vengeance et produit de nouvelles formes d'individualisation. La troisième rupture est celle de la modernité cartésienne, de la science et de la rationalisation administrative du droit, permettant à l'État de mieux poursuivre la justice grâce à des savoirs objectifs. La quatrième correspond à l'époque contemporaine, à la démocratie et à la nationalisation du droit. Contrairement à une lecture purement critique de Foucault, Juranville soutient que les institutions disciplinaires, les expertises, la psychiatrie ou la prise en compte des circonstances contribuent aussi à protéger la possibilité pour chacun de devenir un individu véritable. Foucault est souvent lu comme critique de la société disciplinaire. Mais normes et règles ne sont pas nécessairement ennemies de l'individu ; étant faites pour être dépassées elles constituent souvent le point de départ de son émancipation. Enfin, la cinquième rupture est associée au capitalisme et à l'internationalisation du droit. Elle se caractérise par le rejet des totalitarismes (en tant que captations de l’Etat par un fantasme populiste) et par la reconnaissance d'un espace économique relativement autonome, que l'État doit encadrer juridiquement sans le contrôler entièrement. Le marché n'est pas présenté comme une fin en soi. Il n’est légitime qu’à condition d'empêcher les monopoles ; de maintenir la concurrence ; de protéger l'individualité.


“Ce avec quoi se fait alors la rupture, c'est avec la captation totalitaire, fatale à l'individu. Celle du nazisme, mais aussi du fascisme et du stalinisme (NB, 197). Une captation qui semble exalter l'Etat et qui, de fait, a conduit à la « croissance indéfinie d'un pouvoir étatique ». Mais à une étatisation fausse. Fausse parce que l'État n'est alors que « l’instrument de quelque chose qui était, lui, le véritable fondement du droit, à savoir le peuple, le Volk » - et le parti qui le représente. Fausse surtout parce qu'elle fait intervenir l'État dans un domaine où il ne doit pas intervenir, l'économie. C'est ce qu'il faut entendre dans la formule : « un Etat sous surveillance du marché plutôt qu'un marché sous surveillance de l'État ». Non que le marché surveille l'État, mais il veille à être laissé libre par lui, car « il y a, au-dessous du souverain, quelque chose qui ne lui échappe pas moins, et ce ne sont plus les desseins de la Providence ou les lois de Dieu, ce sont les labyrinthes et méandres du champ économique ». « Monde économique — par nature opaque » ; l'économie — « une discipline athée ». Mais ce n'est pas parce que l'État est ainsi sous la surveillance du marché, qu'il n'y a pas, pour l'État, à « introduire les principes généraux de l’état de droit dans la législation économique ». A intervenir pour garantir la concurrence, contre les monopoles comme phénomène régressif. A faire de l’économie un « ensemble d'activités réglées ». A lui rappeler le sens de la liberté à elle laissée : la liberté vraie de l'individu, au-dessus la sienne, fausse. Et c'est au nom de cet individu, que se produit une « croissance de la demande judiciaire » ; au nom de cet individu (toujours à libérer), qu'il n'y a pas à « corriger les effets destructeurs du marché sur la société ». Foucault souligne que « la société n'a pas un besoin indéfini de conformité » et qu'elle peut parfaitement laisser place « aux individus et aux pratiques minoritaires ».”
JURANVILLE, FHER, 2019

JUSTICE, Responsabilité, Autonomie, Institution, LEVINAS

Le savoir philosophique n'obtient pas spontanément la reconnaissance universelle parce que le « sujet social » rejette d’abord l'autonomie individuelle. Il refuse qu'un individu particulier prétende porter une vérité valable pour tous et transformer le monde en son nom. Pour que l'autonomie individuelle soit reconnue, il faut davantage qu'une conviction personnelle, la loi invoquée par l'individu doit valoir pour tous, apparaître à tous comme légitime, devenir une réalité commune effective. D’où la définition juranvillienne de la justice : « Loi et en même temps vérité, cela définit la justice. » Autrement dit : la justice est la vérité devenue institution sociale. A ce titre la justice apparaît comme solution de la contradiction objective et subjectivité de la responsabilité. » L’individu responsable ne peut pas de contenter d’être compatissant ou même authentiquement morale : il doit agir pour transformer les institutions, il doit introduire davantage de justice dans le monde. Or la philosophie contemporaine, en écartant la possibilité de tout savoir universel, prive la justice de son fondement objectif. La discussion avec Levinas permet de préciser ce point. Levinas définit d'abord la justice comme ouverture au visage d'autrui et reconnaissance de celui-ci comme « maître ». Mais cette relation éthique immédiate rencontre la difficulté du tiers : il n'y a pas seulement un autre homme, mais plusieurs autres, dont les intérêts peuvent entrer en conflit. Dès lors surgissent la comparaison, le jugement et la nécessité d'une loi commune. Si la responsabilité commence dans la rencontre d'autrui, elle ne s'accomplit que dans le droit, la justice, les institutions, et finalement dans un monde commun.


Justice comme la solution de la contradiction objective et la subjectivité de la responsabilité : l'homme responsable doit introduire la justice, la véritable justice, contre le refus que les humains, emportés par leur passion sacrificielle, d'abord y opposent. Or la menace est toujours là — quand, avec la philosophie contemporaine, on exclut de poser le savoir vrai - de refuser la véritable justice qui n'oublie pas la finitude radicale de l'humain, son entraînement vers le mal.”
JURANVILLE, FHER, 2019

JUSTICE, Monde, Droit, Écriture

La justice est définie comme loi et en même temps vérité : une loi sans vérité est arbitraire ; une vérité sans loi reste sans efficacité sociale. Mais la loi véritable, venue de l'Autre absolu, est d'abord rejetée par l'ordre social existant. Pour devenir effective, elle doit s'incarner dans un monde juste, c'est-à-dire dans une totalité sociale où chaque individu peut accomplir son œuvre propre et assumer sa finitude, où les différences deviennent légitimes parce qu'elles résultent d'œuvres. D’ailleurs la justice ne supprime pas le mal, ni la finitude, ni les conflits : elle les limite. Seulement le monde n’est jamais spontanément ce monde juste : contradiction objective. C'est pourquoi apparaît le droit, défini comme savoir et finitude. Le droit constitue la médiation entre l'idéal de justice et la réalité humaine. Le droit protège la justice sans prétendre l'incarner totalement. Il ne cherche donc pas à supprimer toute injustice mais à empêcher qu'elle ne détruise l'autonomie des individus. Historiquement, le droit naît comme droit pénal, encore proche de la vengeance et du sacrifice, puis il devient droit civil, protégeant une autonomie simplement supposée (propriété, culte, santé, travail, expression), avant de devenir droit politique, où l'autonomie est explicitement reconnue (suffrage, presse, enseignement, association, information). Le sujet social résiste néanmoins à cette progression parce qu'il préfère la clôture communautaire à la liberté individuelle : contradiction subjective. La solution ultime réside dans l'écriture. L'objectivité de la justice est langage ; celle de la loi absolue est parole. Mais seule l'écriture donne à cette parole une vérité durable et universellement transmissible. L'écriture devient ainsi l'essence et l’altérité absolue de la justice : elle fixe la loi, la rend partageable et permet sa reconnaissance progressive par tous.


“D’abord néanmoins l'existant comme sujet social ne veut rien entendre d'une justice qui, ouvrant à chacun l'espace de l'individualité, assumerait l'injustice inéliminable des hommes et précisément d'un droit qui, dans ses progrès, fixerait toujours davantage cette justice. Contradiction subjective de la justice. Qu'est-ce qui finalement peut faire reconnaître universellement dans l'objectivité la justice ? C'est-à-dire à la fois la loi absolue et, inspirée explicitement ou non par celle-ci, la loi sociale qui tient compte de l'inéliminable finitude de l’homme ? L'objectivité existante est langage. L'objectivité de la loi absolue est parole. Elle se confirme auprès de l'existant dès lors qu'à la parole, au-delà du bavardage de la parole courante qui parle pour ne rien dire, vérité est donnée. Dès lors que l'existant a à se faire à la réalité de la parole. D'où l'écriture qui est parole et vérité. L'écriture est l'altérité absolue de la justice et son essence, la solution de la contradiction subjective.”
JURANVILLE, FHER, 2019

JUSTICE, Absolutisme, Libéralisme, Contrat social

La philosophie politique doit partir du monde injuste tel qu'il existe réellement. Hobbes accomplit cette exigence en prenant pour point de départ l'individu menacé dans l'état de nature, compris comme état de guerre et expression du paganisme sacrificiel. Afin d'échapper à cette violence, les individus instituent par convention le Léviathan, État souverain qui constitue une idole consciente d'elle-même, un « dieu mortel » fabriqué par les hommes. Hobbes protège ainsi la vie individuelle mais au prix d'un écrasement de l'autonomie. Locke réagit contre cette limitation en affirmant les droits de l'individu, la propriété de soi, la propriété issue du travail et le droit de résistance à un pouvoir injuste. Toutefois le libéralisme lockéen risque de substituer à l'idole politique une idole économique : la propriété devient alors la valeur suprême. La véritable solution est apportée par Rousseau. Dans le Contrat social, la volonté générale ne résulte pas d'un simple accord d'intérêts mais d'une création politique fondatrice. L'individu véritable ne se contente plus de défendre ses biens : il participe à l'institution d'une communauté juste. Cette création politique suppose un appel qui dépasse les intérêts particuliers. C'est pourquoi Rousseau attribue au législateur une fonction quasi prophétique : la loi juste doit être reçue comme venant d'un Autre divin. C’est à ce titre que l’Église, comprise comme instance critique de l'État, devrait rappeler que toute communauté politique demeure soumise à une exigence supérieure de justice.


Rousseau intervient dans le monde moderne en préparant la Révolution, avec la volonté générale qui advient par rupture créatrice lors du contrat. Elle caractérise l'individu véritable en tant qu'à sa pointe, par son œuvre ultime, il institue la communauté nouvelle de l'Etat juste. Elle doit être présentée par le législateur comme un commandement qui ne vient pas de lui-même, mais de Dieu, chacun ayant à accueillir ce commandement et cet appel, c'est-à-dire assumer l'élection - c'est ce que l'Eglise comme instance critique par rapport à l'Etat devait introduire au dernier terme.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

JUSTICE, Finitude, Capitalisme, Autonomie

L’intuition classique de la philosophie depuis Socrate, en matière de justice, est que celle-ci suppose l'autonomie. Chaque individu doit être capable de reconstruire la loi à partir de lui-même, au lieu de simplement obéir à une autorité extérieure. C'est le sens du dialogue philosophique : chacun doit pouvoir examiner rationnellement les normes. À première vue, cette exigence semble conduire à une critique du capitalisme. Le travail salarié apparaît en effet comme une forme d'hétéronomie contrainte, comme l’a analysé Marx. On pourrait donc penser que la philosophie, au nom de la justice, devrait limiter ou abolir le capitalisme. Or l'injustice n'est pas un simple accident de l'existence humaine, elle en est une composante structurelle. Donc la véritable justice ne peut pas consister à supprimer toute injustice, et toute politique qui prétend l'abolir tombe dans l'idéologie. L'être humain ne désire pas seulement être libre ; il désire aussi commander, imposer sa volonté, voir triompher son désir.  L'homme est un être de désir marqué par un manque irréductible. Il n'existe pas d'état harmonieux où tous les conflits disparaîtraient. Être fini signifie qu'il n'existe aucune réconciliation complète, aucune satisfaction totale, aucune suppression définitive des antagonismes. Toute société doit composer avec cette négativité fondamentale ; l’autonomie véritable en suppose l'acceptation ; la justice authentique doit donc l’intégrer et lui donner une place institutionnelle. A l’inverse les projets visant à instaurer une justice pure sont par nature dangereux. Ils reposent sur le fantasme d'un homme débarrassé de sa division interne. L’on pourrait énumérer plusieurs figures récentes de cette illusion : le peuple révolutionnaire censé réaliser une société sans classes ; le Führer présenté comme un être supérieur et infaillible ; l'humanité universelle conçue comme une conscience transparente sans inconscient. Lorsque la violence constitutive est déniée, elle revient sous une forme absolue, et la prétendue justice parfaite devient alors la pire injustice.  Certes le contrat de travail capitaliste constitue une forme de violence réelle : il y a subordination, dépendance, inégalité. Mais cette violence est reconnue et limitée juridiquement ; elle est institutionnalisée. Le capitalisme apparaît ainsi comme la forme de violence sociale minimale compatible avec la liberté, et surtout compatible avec l'acceptation de la finitude humaine.


Toute prétendue justice pure, sans plus aucune violence, serait une fausse justice, une justice fantasmatique, idéologique, qui n’est en fait que l’absolu de l’injustice. Elle serait autonomie abstraite, hors finitude. Celle du peuple comme illusoire société sans classes. Celle du chef, du Führer comme soi-disant surhomme sans libido. Ou celle de l’humanité comme prétendue conscience sans inconscient. La philosophie doit donc vouloir non pas une révolution qui abolisse le capitalisme, ce qui ne peut conduire qu’à une fausse justice, mais une révolution qui, dans le cadre de la vraie justice, institue le capitalisme, avec sa violence qui est la violence sociale minimale.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

JUSTICE, Philosophie, Psychanalyse, Discours, PLATON, SOCRATE

La justice est déjà présente dans la pratique philosophique inaugurée par Socrate. Celui-ci ne transmet pas un savoir tout fait : il oblige chacun à reconstruire la vérité à partir de lui-même. La justice ne consiste donc pas simplement à appliquer des règles ou à répartir des biens, mais à rendre possible l'autonomie réelle de chacun à partir de la recherche du vrai. Platon exprime cette justice lorsqu'il affirme que chacun doit accomplir son œuvre propre et recevoir ce qui lui revient. Cependant la portée la plus profonde de Platon est implicite : tout homme doit pouvoir reconstituer lui-même la loi et la vérité en accueillant les objections venues d'autrui. La justice devient ainsi l'union de l'autonomie et de l'hétéronomie. La cité platonicienne est relue par Juranville à travers les quatre discours fondamentaux : philosophes (clercs), guerriers (maîtres), producteurs (peuple) et interlocuteurs socratiques (individus). La philosophie apparaît alors comme le lieu où la justice est déjà pratiquée. Socrate soutient qu'il vaut mieux subir l'injustice que la commettre, parce que l'homme juste demeure fidèle à la nécessité de la loi véritable. Le philosophe doit donc défendre la justice même contre l'opinion commune, comme dans le Gorgias face à Calliclès. Reste que l'idéal platonicien des philosophes-rois ne peut être accompli qu'à travers une articulation nouvelle entre philosophie et psychanalyse : la psychanalyse prolonge la pratique socratique du dialogue individuel, tandis que la philosophie conserve la fonction théorique et universelle que Platon lui assignait. Ainsi la philosophie peut finalement réaliser son projet fondamental : l'institution d'une société véritablement juste.


La justice, la véritable justice, est déjà présente dans la philosophie, dans le réel de sa pratique. Car la philosophie dans sa pratique suppose depuis Socrate que chacun soit en mesure, pour autant qu’il accueille les objections venues de tout Autre, de reconstituer le savoir, le savoir vrai à partir de soi, dans l’autonomie. Socrate certes se présente en proclamant son non-savoir, le non-savoir. Mais un non-savoir qui fait sa sagesse – cette sagesse de Socrate affirmée comme suprême par la Pythie de Delphes selon l’Apologie de Socrate, et qui tient à ce que lui-même, ne sachant pas, ne croit pas qu’il sait, alors que la plupart, ne sachant pas, croient savoir. Mais que chacun puisse reconstituer tout savoir, tout contenu à partir de soi, en ayant laissé venir les objections de tout Autre, que chacun ne se soumette à aucun contenu qu’il ne puisse reconstituer ainsi, dans une autonomie réelle, cela caractérise la justice, la véritable justice.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

JUSTICE, Bien, Philosophie, Absolu, PLATON

La philosophie est essentiellement guidée par l’idée de justice, qui constitue pour elle l’Autre absolu auquel l’humanité doit s’identifier dans son organisation sociale. L’on retrouve cette orientation dès Platon, où elle apparaît sous la figure de l’Idée du Bien. Lorsque Platon affirme que le Bien est « au-delà de l’essence », il découvre une forme d’altérité pure : le Bien n’est pas un être parmi les êtres, ni même l’essence suprême, mais ce qui donne à la fois l’être, l’essence et la connaissance. Tous les hommes le recherchent sans pouvoir le posséder pleinement, d’où l’aporie qui l’accompagne. L’on peut certes interpréter l’Idée du Bien comme la formulation platonicienne de l’Idée de justice, c’est-à-dire de l’absolu en tant qu’il doit organiser correctement les rapports humains. Cependant, cette altérité risque toujours d’être faussée si elle n’est pas objectivement déterminée, et c’est tout le problème de la pensée contemporaine de l’existence d’avoir reconnu l’altérité du Bien sans parvenir à lui donner une véritable objectivité rationnelle. Or la tâche de la philosophie doit consister précisément à produire cette objectivation, à faire de la justice non une simple aspiration mais un savoir. C’est en ce sens que l’inconscient permet de prolonger positivement et d’accomplir l’intuition platonicienne, d’abord en ceci que l’inconscient permet de comprendre concrètement pourquoi l’homme résiste à la justice. Platon désigne souvent le Bien (dans une perspective éthique générale) plutôt que la Justice, alors même que celle-ci reste réellement le but (politique, manqué en tant que tel) de toute sa philosophie : le Bien désigne l’absolu lui-même, le terme ultime auquel l’homme participe dans son œuvre propre lorsqu’il devient « relativement absolu ». Mais pour que cet accomplissement individuel soit possible, il faut une loi juste dans le monde social. La justice est donc la vérité de la loi, tandis que le Bien est la vérité de l’absolu. Ainsi, même si le Bien s’affiche comme un sommet métaphysique et l’idéal ultime, la philosophie est pratiquement et historiquement conduite par l’exigence de justice, qui vise à rendre possible l’accomplissement de chaque individu dans une société véritablement juste.


Certes le bien, dirons-nous, est le terme suprême et ultime. C’est l’absolu en tant que l’homme peut et doit le reconstituer dans son œuvre propre, l’homme devenant alors, par l’épreuve de la mélancolie, « relativement absolu ». Non pas sans doute « absolument absolu », et cependant « absolu » quand même. D’où le thème platonicien, souligné par Heidegger, de l’Idée du bien comme Idée souveraine, κυρία (kuria), « qui exerce et qui donne la puissance ». Mais l’homme doit être mis en position de s’accomplir ainsi, comme individu, par la loi dans le monde social ; introduire une telle loi est l’œuvre qu’a à produire la philosophie ; et elle est donc menée dans cette œuvre par la justice. Justice comme vérité de la loi, face au bien comme vérité de l’absolu.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

HISTOIRE, Occident, Révélation, Justice

L’histoire est le mouvement, ainsi que le savoir de ce mouvement, vers une justice universelle rationnellement instituée, garantissant l’autonomie des individus : ce qui caractérise le monde occidental (face au monde de la culture et face au monde traditionnel). Mais du fait de sa finitude, le sujet social refuse d’abord pareilles justice et autonomie, refuse de devenir individu autonome. Par conséquent, ce destin a dû lui être prescrit par un Autre, et même un Autre absolu non sujet à la finitude : ce qui caractérise d’abord la révélation juive, puis la révélation chrétienne. L’entrée dans le monde historique implique donc une telle rupture, et une reconnaissance pleine et entière de la dite finitude.


“Le monde historique, constitutivement voulu et introduit par la philosophie, d’une part est porté fondamentalement par les révélations juive et chrétienne (la première proclamant l’exigence de justice, la seconde, sinon la faisant accepter par le peuple en général, du moins la lui rendant acceptable) – c’est le monde occidental, l’Occident. Et d’autre part devra finalement, pour devenir le monde juste qu’il doit être, donner toute leur place aux autres grandes religions : à celles – les religions de l’Asie – qui portent le monde de la culture ; et à celle – l’islam – qui le fait pour le monde traditionnel élevé à sa vérité.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

INDIVIDU, Rupture, Autonomie, Justice

À partir de la rupture fondamentale qui inaugure l’histoire, posons que l’avènement d’un monde juste suppose la constitution de l’individu. Celui-ci ne préexiste pas : il se forme en traversant l’épreuve de la finitude et en construisant son identité à partir de son unicité. L’individu est ainsi la subjectivité absolue du monde historique, ce par quoi celui-ci s’accomplit. Cependant, l’autonomie réelle de l’individu n’est atteinte que dans la production d’une œuvre, qui consiste à recréer la loi et qui possède une portée politique : elle vise un monde juste où chacun pourra devenir autonome. Cette œuvre doit être reconnue et partagée, et surtout elle transmet à autrui les conditions mêmes de l’individualité (grâce, élection, foi), car “il n’y a d’individu que parmi d’autres individus” écrit Juranville. Ainsi l’individu est le point de jonction entre rupture et monde juste. Cette figure de l’individu unifie les grandes figures historiques : maître du monde de la culture, serviteur du monde traditionnel, et individu du monde historico-occidental (l’individu accompli devient nécessairement maître pour les autres, tandis que celui qui ne l’est pas encore doit accepter une position de serviteur). Toutefois, le monde historique est traversé par une contradiction subjective majeure : l’existant refuse de devenir individu. Il lui préfère une figure imaginaire d’individu, immédiatement autonome, clos sur lui-même et conforme à l’image narcissique du moi. Cet « individu » est en réalité vide, sans unicité ni consistance, correspondant au « on » décrit par Heidegger. Mais les penseurs de l’existence (pré-freudiens) à la fois affirment l’exigence d’un individu authentique et refusent de penser que celui-ci puisse participer à l’institution d’un monde social juste. Ce refus reconduit en réalité la logique du sujet social et empêche l’avènement d’une véritable individualité historique.


Comment, à partir de la rupture radicale qui fait histoire (ce que nous avons appelé l’événement primordial) et de l’autonomie réelle à quoi on est alors appelé, parvenir à un monde nouveau où cette autonomie ait toute sa place ? Il faut, avant tout, que l’existant censé avoir été touché par cette rupture puisse, au-delà de tous les modèles qui lui sont offerts dans le monde ordinaire, mener jusqu’au bout l’épreuve de finitude qu’il doit traverser ; il faut qu’il constitue son identité à partir de son unicité. Or identité et unicité définissent l’individu. Qui est donc la subjectivité absolue du monde historique et ce par quoi il s’accomplit. Certes l’existant comme individu ne deviendra autonome, réellement autonome, que quand il aura produit l’œuvre – il aura recréé la loi. Mais cette œuvre est toujours finalement politique, visant un monde juste dans lequel l’autonomie réelle sera possible à chacun. D’une part parce que celui qui l’a produite veut qu’elle soit accueillie, « sauvegardée » selon le mot de Heidegger, par le peuple où elle apparaît. D’autre part et surtout parce qu’elle donne à tout Autre humain les mêmes conditions (grâce, élection, foi) qu’avait reçues l’existant pour devenir individu – car il n’y a d’individu que parmi d’autres individus.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

JUGEMENT, Autonomie, Concept, Justice

Juranville soutient que le jugement véritable n’est pas une simple application de concepts préexistants à des objets, comme le conçoit Kant dans le jugement déterminant, mais le lieu même où surgit le concept dans sa vérité existentielle. Juger, ce n’est pas reconnaître, mais faire advenir : le concept, l’être, ultimement la justice. Chez Kant, le jugement est simplement subsomption : le particulier est pensé sous un universel déjà donné. Cela vaut pour les jugements empiriques (« Cette rose est rouge ») comme pour certains jugements esthétiques quand la règle est anticipée. Mais il est clair que cette conception manque l’essentiel : le jugement véritable n’applique pas un concept, il le fait naître, dans un surgissement imprévisible, à partir d’une expérience singulière. Hegel permet d’aller plus loin : le jugement porte sur l’être, non sur un simple prédicat ; il est position de l’être, exigence pour l’étant d’advenir à son essence. Le jugement du concept (« bon », « juste », « beau ») est donc le jugement par excellence. Il est à la fois spéculatif (le sujet s’y engage lui-même), existentiel (il suppose l’assomption de la finitude), risqué (il peut être faux). Mais il convient d’élargir le jugement à sa dimension sociale et politique, puisque telle est sa finalité, ce qui nous conduit à une critique de la justice traditionnelle. Celle-ci, fondamentalement injuste, puisqu’elle se maintient par la violence sacrificielle, est dominée par un Autre absolu faux (les dieux), qui empêche l’individu d’advenir à lui-même. Le jugement ordinaire y est essentiellement jugement de condamnation (Surmoi), instrument de domination et de haine de l’Autre véritable. La Révélation introduit au contraire une loi qui ouvre à l’autonomie de l’individu, et la philosophie prolonge ce mouvement dans l’institution du droit et de l’État. Le jugement humain est d’abord faux, haineux, condamnant. D’où l’injonction biblique : « Ne jugez pas ». Mais cela n’abolit pas le jugement, cela l’ajourne, pour se préserver des jugements hâtifs. Le Jugement dernier sera le jugement vrai, révélateur de la vérité des œuvres et des jugements eux-mêmes.


“Le jugement aura finalement à se prononcer sur toutes les œuvres de l'homme. Et suprêmement sur celle qu'il avait été appelé par la Révélation à produire en rupture avec le monde sacrificiel du paganisme : l'institution d'un monde objectivement, rationnellement juste, sans plus rien de sacrificiel et où chacun puisse devenir individu. Institution qui confirmerait l’OEuvre de la Création. Ce sera le Jugement dernier. Certes le concept employé par l'existant dans le jugement (beau ou laid, bon ou mauvais, vrai ou faux, etc.) l'est toujours d'abord à tort. Pour condamner. Par haine. Pour fuir le vrai Bien. Par exemple quand on « reproche à Dieu d'avoir si mal fait les choses », comme cela a été évoqué par Lacan traitant de la formation du Surmoi. Comme si les choses étaient mal faites ! Alors qu'il suffit simplement, sans pouvoir effacer le mal, de « payer le prix », d'entrer dans sa liberté réelle et de les tourner éthiquement et politiquement vers le bien. Déjà saint Augustin avait dit que, pour Dieu, « c'était une meilleure marque de puissance et de bonté de faire le bien à partir du mal que de ne pas permettre qu'existât le mal » - bonté de Dieu parce que c'était offrir au hommes la possibilité de participer, par les œuvres dans lesquelles, s'arrachant à leur péché, à leur prise dans la finitude, ils s'engagent par liberté, à l'Œuvre divine. Reste que, face aux jugements ordinaires de l'existant, la formule du Sermon sur la Montagne est bien connue : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (Matthieu, 7, 1). Et qu'elle est rejointe, selon nous, par l'exigence, lors du travail de libre parole qui caractérise la cure psychanalytique, de laisser se dire ce qui vient sans le juger. Acceptation fondamentale, allant vers l'assomption, de la finitude inhérente à l'humain. Mais ce n'est pas parce que les jugements humains sont toujours d'abord prononcés à tort, que le jugement juste et vrai ne viendra pas.”
JURANVILLE, 2025, PHL

ETAT, Justice, Individu, Capitalisme

Les définitions philosophiques de l'Etat, de Hegel à Weber, mettent l'accent sur sa rationalité, sa constitution juridique, et même sa visée de justice, mais elles restent souvent trop abstraites. Pour qui affirme l'existence, l'Etat est "cette structure fondamentale qui, dans le monde social, accueille l’autonomie offerte par la révélation" affirme Juranville. Autrement dit il faut que l'individu concret puisse reconstituer par soi-même les lois de l'Etat, car ainsi que le dit Levinas "la justice ne serait pas possible sans la singularité, sans l’unicité de la subjectivité". La justice n'est pas apportée de l'extérieur par un Etat surplombant la société civile, mu par quelque fantasme d'ordre et de pureté, elle émerge concrètement dès lors que l'Etat lui-même cesse de se penser comme souverain absolu, et laisse place au non-sens et à l'inéliminable violence impliquée par le capitalisme, en l'assumant et en la régulant, de façon à la rendre finalement supportable.


"L’État doit donc, pour la justice qu’il vise comme fin suprême, donner une mesure à la violence qu’il exerce. Cette mesure n’est pas apportée de l’extérieur par une justice abstraite qui se veut illusoirement pure de toute violence et qui, en fait, laisserait se déchaîner, voire extrémiserait la violence. Elle est mise de l’intérieur par la justice véritable qui assume en soi la violence inéliminable, celle du capitalisme, et précisément du contrat de travail. Et l’État n’est plus alors ce qu’il est toujours d’abord pour les hommes, le Léviathan, l’Autre absolu faux illusoirement élevé au vrai tel que Hobbes le thématise. Il a, au contraire, laissé place en lui au non-sens pur qu’est l’Autre absolu faux du capital et de la monnaie. Il est bien alors, en tant qu’État juste, la réponse que l’homme comme être social devait donner à l’Autre absolu vrai de la révélation."
JURANVILLE, 2010, ICFH

ELECTION, Responsabilité, Autrui, Justice, Finitude, LEVINAS

Dans la tradition religieuse, juive puis chrétienne, l'élection peut apparaître comme le simple privilège d'avoir été choisi par Dieu - pour recevoir la révélation (dans le cas du peuple juif) ou pour être sauvé (contraire de réprouvé) - et finalement d'avoir reçu la grâce. Chez Levinas l'élection devient clairement responsabilité, non plus privilège mais obligation de répondre de la vraie loi, et finalement conscience morale - le sujet moral se constituant du fait même de recevoir l'élection. Responsabilité pour Autrui directement en rapport avec ses souffrances et ses fautes, avec les injustices qu'il subit et celles même qu'il commet ; jusqu'à cet extrême où « je suis responsable des persécutions que je subis » (Levinas). Par ailleurs cette relation élective, foncièrement inégalitaire car fondée sur une obligation asymétrique, n'est pas simplement duelle, elle met en jeu le Tiers dès lors qu'il s'agit d'instituer la Justice, et finalement d'introduire l'égalité entre les hommes. Et cependant Levinas rejette l'idée qu'un vrai savoir puisse fixer cette justice et cette reconnaissance de l'égalité ; sans cesse la pensée éthique - c'est sa dimension proprement critique -, se doit de revenir à la relation pré-originelle à l’Autre, de réaffirmer le Dire (réel et absolu) de l'Autre derrière le Dit (positif et relatif) constituant le savoir. C'est ainsi que l'élection, chez Levinas, fait perdurer "infiniment" la dépendance du sujet fini à l'Autre, tandis que pour Juranville l'élection invite résolument à la création, seul moyen pour le fini de se confronter réellement à la finitude (essentiellement sexuelle), hors de laquelle l'existence n'est qu'un vain mot. De leur côté, Nietzsche et Marx avaient bien réaffirmé respectivement l'élection (le surhomme) et la grâce (l'inhumanité sans classes), mais partiellement et de façon tronquée, en dehors de toute relation à l'Autre absolu, revenant derechef à nier la finitude. Ce n'est qu'avec l'affirmation de l'inconscient, selon Juranville, par la grâce à nouveau dispensée, que la pensée philosophique peut accorder une vérité objective à l’élection.


"Pour nous, l’Autre auquel le sujet est ouvert est d’abord, sans doute, le prochain, c’est là qu’il est rencontré. Mais il est, dans ce prochain, et au-delà, un Autre absolument Autre, qui n’est pas celui qu’on appelle le prochain. Que cet Autre, l’Autre absolu, celui-là seul qui est absolument l’Autre, appelle à faire du prochain l’Autre, nous l’accordons : telle est la loi vraie de cet Autre. Mais il est exclu qu’il y appelle infiniment le sujet fini. Si ce dernier doit, assumant l’élection, témoigner de cette loi, c’est par la création, où est revoulue toute la finitude et, notamment, ce qui, dans le fini, le clôt toujours, malgré tout, à l’Autre - la sexualité. Et ce serait nier cette finitude, cette sexualité, et donc l’existence, que de soutenir que le fini doit s’ouvrir infiniment au prochain comme Autre."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

ELECTION, Justice, Judaïsme, Philosophie, ROSENZWEIG

Il revient à la philosophie, en se référant aussi bien au christianisme qu'au judaïsme, de faire accepter respectivement la grâce et l'élection, et décisivement la grâce à travers l'élection. Celle-ci, rappelons-le, consiste à se vouloir responsable de la loi devant tous, comme en démocratie où le représentant tient du peuple lui-même (par l'élection au suffrage populaire) le droit de promulguer la loi pour le peuple (démocratie parlementaire et non démocratie directe). Or la vocation de la philosophie est bien d'instituer la justice dans l'histoire, au moyen du Droit ; sa responsabilité se situe dans l'affirmation du savoir, hors duquel aucune institution ne tiendrait. Cette tension entre christianisme et judaïsme a été remarquablement théorisée par Rosenzweig, mais il n'en tire pas la bonne conséquence, pour la philosophie, qui consiste à oeuvrer pour l'institution d'une société juste. Pour lui seul le peuple élu - le peuple juif - pourrait connaître cette société juste, à la fin de l'histoire, ou plutôt s'y serait depuis toujours installé, tandis que tous les autres peuples ne pourraient jamais que rester en chemin (même si la voie tracée par le christianisme est la bonne). Mais, à ce compte, comment ne pas accréditer une confusion fatale entre l'élection, qui consiste à reconstituer par soi-même - difficultueusement - la loi juste de l'Autre, et le simple privilège qu'aurait reçu injustement de le part de cet Autre tel peuple ou tel individu ? Comment parer dès lors - si aucun Etat juste n'est possible dans l'histoire - à la haine vengeresse et génocidaire visant le peuple élu, catastrophe que justement Rosenzweig n'aura pas su anticiper ?


"La philosophie doit donc faire accepter de tous, à travers la grâce (d’abord chrétienne), l’élection (d’abord juive). Elle doit accomplir son acte en relation fondamentale avec la dualité du judaïsme et du christianisme. C’est la perspective que Rosenzweig a sublimement tracée dans L’Étoile de la Rédemption. Sauf que, pour lui, aucune société juste ne pourra jamais être instituée. Alors que nous l’affirmons et que, pour nous, dans cette affirmation réside, au-delà de toute grâce et de toute élection, la foi, depuis toujours, de la philosophie. Que dit Rosenzweig ? Que, d’une part, le peuple juif qui, le premier, a rompu avec le paganisme et accueilli la révélation, se serait d’emblée établi à la fin – le judaïsme, en cela, serait la « vie éternelle ». Et que, d’autre part, les autres peuples, qui ont été appelés, par le Sacrifice du Christ, à entrer dans la voie qui mène à cette fin, n’y parviendraient pas comme tels, seuls les individus de ce monde y accédant – le christianisme, en cela, serait la « voie éternelle ». Nous affirmons au contraire que la grâce dispensée par le Sacrifice du Christ, pour fausse qu’elle soit devenue et qu’elle devienne toujours à nouveau, permettra à la philosophie de conduire tous les hommes jusqu’à la société juste."
JURANVILLE, 2010, ICFH

JUSTICE, Lutte, Droit, Peuple

Ni le droit positif ni le droit naturel, considérés en eux-mêmes, ne suffisent à soutenir l'idée de justice, quand bien même l'on admettrait avec Adorno que "l'idée de droit naturel contient en elle, de façon critique, la non-vérité du droit positif". Il faut y ajouter la nécessité des luttes, sociales et politiques, qui s'opposent à toute violence de fait du droit positif, et qui légitiment seulement après-coup la référence à un droit naturel. C'est plutôt la lutte comme telle qui est juste, mais seulement quand elle s'affranchit de la violence populaire faisant cercle avec la violence des maîtres (donc quand elle s'affranchit aussi bien du discours du peuple que du discours du maître), et seulement quand elle accouche de droits nouveaux pour tous, autrement dit quand elle réalise un progrès effectif dans l'histoire.


"Nous voulons souligner (...) la portée de la lutte. Elle est menée pour le peuple, à travers le peuple (et sa violence qui menace), non pas par le discours du peuple qui ne s’oppose pas directement aux maîtres ordinaires, mais par le discours philosophico-clérical qui s’oppose directement à eux et qui donne au peuple des maîtres d’un type nouveau (intellectuels, syndicalistes). Telle est la seule lutte effective qui puisse correspondre à ce que dit Marx quand il proclame que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes », et quand il décrit très attentivement les « luttes des classes en France ». D’où il résulte que le droit se caractérise par ses progrès dans l’histoire."
JURANVILLE, 2010, ICFH