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INTERPRETATION, Volonté, Loi, Savoir

Mener jusqu'au bout le travail de l'interprétation exige deux choses : se soumettre toujours davantage à la loi de ce qu'on interprète (rêve, texte, événement) en supportant le non-savoir, et chercher à faire reconnaître objectivement l'interprétation proposée malgré les résistances qu'elle rencontre. Cette double exigence définit la volonté. Vouloir ne signifie pas imposer arbitrairement sa propre loi, mais reconnaître qu'une loi est d'abord présente dans l'Autre et se soumettre à elle. La volonté authentique est donc fondamentalement hétéronome avant de devenir autonome. Elle commence par recevoir une loi, puis la reprend librement pour la faire reconnaître comme vraie. C'est pourquoi toute volonté véritable est interprétative : elle suppose qu'un sens existe déjà dans l'Autre et qu'il faut le découvrir puis le reformuler. La volonté accepte d'être mise en question ; elle ne refuse ni la critique ni la découverte de ses propres faiblesses. Sa force ne consiste pas à être invulnérable mais à accepter le travail, à « se faire travailler » par l'Autre. Juranville s'oppose alors à la critique contemporaine de la « volonté de savoir », souvent assimilée à une volonté de domination. Il distingue au contraire un savoir faux, qui prétend maîtriser d'avance le réel, et un savoir vrai qui se construit à travers le non-savoir, l'incertitude et l'effondrement des certitudes acquises. La volonté de savoir authentique accepte le risque de découvrir des vérités dérangeantes. C'est pourquoi Juranville reprend la lecture lacanienne d'Œdipe : sa grandeur tragique tient à sa décision de poursuivre la vérité jusqu'au bout. De même, le névrosé possède une dignité parce qu'il veut savoir ce qu'il y a de réel dans son symptôme. Ainsi la volonté de savoir apparaît comme le moteur de toute interprétation véritable. Mais cette volonté ne suffit pas à elle seule : elle ne peut avancer vers la vérité que grâce aux conditions reçues de l'Autre.


La volonté interprète, parce qu’elle suppose la loi en l’Autre, et que c’est cette loi qu’elle pose ensuite pour soi. Elle se laisse mettre en question par l’Autre. Elle laisse mettre en question ce qu’il peut y avoir en elle de faiblesse. Ce n’est pas parce que le sujet a ses faiblesses que la volonté, en lui, est faible. La volonté est, dans le sujet, ce qui, face à toute faiblesse, accepte le travail, ce qui « se fait travailler ».”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Travail, Hétéronomie, Inconscient

Le travail est fondamentalement hétéronomie : il commence toujours par la confrontation à une loi ou à une exigence qui vient d'un autre que soi. Mais cette hétéronomie n'a de sens que si elle conduit à un accomplissement, c'est-à-dire à une vérité que le sujet pourra s'approprier. Or l'interprétation est précisément l'union de ces deux dimensions, hétéronomie et vérité : soumission à une loi extérieure et reconstitution libre de son sens. Ni projection de sa propre subjectivité, ni réception pure d’un contenu, elle consiste plutôt en une recréation. L'inconscient apparaît comme le modèle exemplaire de cette structure, il est même l'objet interprétatif par excellence : à la fois l'Autre auquel la conscience doit se soumettre, et la vérité profonde que cette conscience doit s'approprier. La cure psychanalytique apparaît dès lors comme un travail d'interprétation, tant du côté de l’analyste que du côté du patient. Plus largement, toute activité humaine comporte une dimension interprétative, y compris le travail social ordinaire. Quand un salarié reçoit une consigne, il doit déjà l'interpréter. Quand un artisan réalise une commande, il interprète une demande. Enfin, l'interprétation ne peut apparaître que dans un langage, qui est signifiance et signification. Elle commence toujours par un effondrement du sens commun, une expérience de non-signification qui rompt les évidences premières. Mais cette destruction n'est qu'un moment provisoire : à partir d'elle, le sujet reconstitue une signification nouvelle, supposée être la vérité de ce qui était d'abord seulement donné. L'interprétation est ainsi le mouvement par lequel l'hétéronomie devient vérité et par lequel le sujet accède librement à un sens qu'il n'a pas inventé mais recréé.


“Que l’interprétation soit hétéronomie, cela résulte de ceci qu’on ne peut légitimement parler d’interprétation (pour un rêve, un texte, un signe) que si celui qui interprète se soumet à la loi de ce qu’il interprète, et en assume, dans ce qu’il propose comme interprétation, tous les éléments. Tel ou tel peut toujours dire « C’est mon interprétation », ou « Voilà ce que cela signifie pour moi ». S’il ne s’est pas alors soumis à la loi de ce qu’il interprète, ce qu’il propose n’est pas une interprétation. Mais l’interprétation est aussi vérité. Elle pose, à tout Autre, ce qu’il en est de cette loi, de la loi de l’Autre particulier (rêve, texte, signe...) à quoi elle s’est soumise. Elle reconstitue la loi supposée en cet Autre. Et c’est alors librement qu’elle la reconstitue. L’interprétation est ainsi re- création. Et, en cela, création.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

IDÉOLOGIE, Révolution, Travail, Finitude, MARX

La révolution anticapitaliste, en l’occurrence marxiste, reproduit en l’aggravant la logique sacrificielle qu’elle prétend abolir, parce qu’elle relève de l’idéologie plutôt que de la philosophie. Alors que la philosophie du moins contemporaine, affronte la finitude et le non-sens constitutif de l’existence, l’idéologie maintient l’illusion d’une toute-puissance humaine et d’une autonomie absolue. L’idéologie caractérise d’ailleurs l’époque contemporaine : elle naît lorsque la pensée découvre la finitude mais tente malgré tout de produire un savoir total, fondé sur des principes erronés. En l’occurrence, Marx a défini correctement l’idéologie comme une fausse représentation du réel, en fait une dissimulation à des fins de domination, mais il se trompe en réduisant ce réel principalement au travail aliéné. L’on peut légitimement renverser cette critique en tenant que le marxisme lui-même est idéologique : il masque le véritable réel humain qu’est la finitude radicale et promet une maîtrise illusoire de l’histoire, en masquant cette fois les intérêts des futures élites (la dictature du prolétariat n’étant qu’un leurre). Si en tout état de cause Marx demeure un vrai philosophe, il a transformé la philosophie en idéologie en cherchant à intervenir directement dans l’histoire, donc en confondant savoir et pouvoir, et en confiant la direction de l’histoire à un idéal chimérique plutôt qu’au libre jeu des discours (ce qui se produit dans le cadre de la démocratie libérale et représentative).


“Mais l’idéologie apparaît avant tout, aux yeux de qui affirme l’existence et l’inconscient, comme caractéristique des tenants de la révolution anticapitaliste elle-même. Qu’est-ce, en effet, que proclamer avec Marx la révolution anticapitaliste, sinon dissimuler (et même forclore) le réel par excellence qui n’est pas le travail aliéné, mais la finitude radicale, avec l’aliénation dans laquelle elle se laisse toujours d’abord complaisamment entraîner ? Et qu’est-ce, sinon le dissimuler dans l’intérêt particulier de ceux qui seront les maîtres du monde issu d’une telle révolution, et qui exerceront la « dictature du prolétariat » (car le prolétariat ne pourra jamais exercer lui-même la moindre dictature !) ? La visée de révolution anticapitaliste, quand bien même elle accuse d’idéologie ceux qu’elle combat, est donc bien portée, elle, non par la philosophie, mais par l’idéologie.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

GENIE, Création, Autonomie, Travail

Face à la métaphore comme l’acte de la création et à l’oeuvre comme son résultat créé, le génie est le principe subjectif de la création. Il se définit comme autonomie dans l’immédiateté. Mais contrairement à l’opinion courante qui en fait un don naturel exceptionnel, le génie n’est pas une donnée de fait : il résulte de l’accueil de l’autonomie que dispense l’Autre. En ce sens il ne dispense pas du travail, au contraire il le présuppose, car il n’existe pas d’autonomie immédiate sans l’acceptation du travail exigé par l’Autre. Donc autonomie (génie) et hétéronomie (travail) sont inséparables. Pour Kant, le génie est le talent naturel qui donne ses règles à l’art ; il produit ce que Kant appelle les Idées esthétiques, à défaut de concepts rationnels purs. Tandis que pour Hegel, stipulant que la vérité se réalise dans le savoir philosophique, le génie conserve un rôle dans l’art mais cesse d’être décisif. Pour Kierkegaard il est l’immédiateté de l’autonomie mais ne devient vrai qu’en reconnaissant que cette autonomie vient de l’Autre et passe par l’angoisse de la finitude ; autrement dit il cesse d’être artistique pour devenir religieux, mais alors s’effondre comme autonomie. Nous sommes dans l’impasse tant que l’on ne pose pas cette autonomie dans un savoir philosophique partagé, tant que les hommes ne peuvent pas accéder à ce savoir en se communiquant leur génie. La psychanalyse illustre parfaitement cette dimension relationnelle du génie, car dans la relation analytique, chacun communique son génie à l’autre, voire représente le génie de l’autre.


Que manque-t-il à la pensée de l’existence, et notamment à Kierkegaard, pour donner toute sa vérité au génie ? Simplement de pouvoir poser l’autonomie vraie et existante dans le savoir philosophique. De la montrer s’y posant elle-même. De montrer les hommes parvenant à ce savoir parce qu’ils se communiquent leur commun génie. Or c’est ce que permet, d’après nous, la psychanalyse. Après avoir dit que « la mère est le génie de l’enfant », Hegel disait déjà fort bien du « magnétiseur » pour le « sujet malade », que « cet autre est son âme présente, subjective, son génie, qui peut aussi le remplir de contenu ». Le psychanalyste n’est-il pas ainsi, hors toute « maladie », le génie du patient, de même que le patient est le génie du psychanalyste ?”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FINITUDE, Oeuvre, Travail, Autre

D’après le 4à Commandement, “Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l'Éternel, ton Dieu..." Pourquoi cesser de travailler une fois son oeuvre accomplie ? Précisément parce que s’arrêter (éventuellement “passer le flambeau”) est geste auquel l’existant se refuse habituellement (finitude radicale), pour préserver une identité supposée déjà là le maintenant dans la dépendance de quelque maître, ou dans l’adoration de quelqu’idole fermée sur soi, au lieu de s’en remettre à l’Autre vrai (“louer l’Eternel”) qui est l’Autre tourné vers son Autre. Que l’oeuvre soit considérée comme achevée ou non, étant donnée la finitude de l’humain, le travail “jusqu’au bout” est tout ce qui compte, mais justement pas dans le déni de la finitude essentielle consistant à se tenir devant l’Autre dans l’attente de son Jugement.


“À l'image de l'Autre divin, l'homme a donc, une fois produite son œuvre, à cesser de travailler et, s'effaçant librement - finitude essentielle -, à ouvrir l'espace pour l'autre homme et son œuvre à venir. Dés-œuvrement apaisé et heureux.  Désoeuvrement heureux du psychanalyste, désœuvrement appuyé sur une œuvre déjà faite par quoi le psychanalyste peut occuper sa place, et donc, de manière absolument libre, par grâce, s'offrir dans son peu d'être d'objet a, d'objet-déchet, au patient-analysant pour que celui-ci commence à entrer dans son œuvre à lui.”
JURANVILLE, 2021, UJC

CONSCIENCE, Jugement, Inconscient, Travail

Le jugement est ce par quoi s’accomplit la conscience, là où l’entendement est l’acte de la conscience. De même que le concept a en propre la position de l'essence, le jugement a en propre la position de l'être, soit la venue de l'essence dans l’immédiateté du fini. Le jugement est ce qu’on vise dans la conscience, de même que le travail est ce dont on est inconscient. Et cependant la conscience a besoin de l'inconscient pour s'accomplir, de son mouvement et de son travail, lequel implique la confrontation avec le jugement de l'Autre puisque bien sûr le premier jugement, porté depuis le monde ordinaire, est toujours un jugement faux. Accepter le jugement de l'Autre revient ainsi à accepter l'inconscient puisque celui-ci n'est rien d'autre, sous cet angle, qu'un travail produisant le savoir sur lequel s'appuie la conscience pour émettre un jugement, et ultimement, poser la consistance de la chose jugée. Consistance qui est aussi celle de l'oeuvre produite, qui juge, et qui s'offre elle-même au jugement. Notons que la pensée de l'existence s'arrête à une conception répressive et objectivante du jugement, le réduisant à une condamnation. Elle accepte le jugement de l’Autre, comme conscience et voix de la conscience, qui lui fait toucher sa finitude radicale, elle admet l'objectivité de son propre jugement (sinon juger n'aurait aucun sens), mais ne conçoit pas qu'il puisse être reconnu comme tel ; dans le meilleur des cas, dans la psychanalyse, elle reconnait l'inconscient mais n'assume pas en retour le passage à la conscience.


"C’est précisément avec le jugement qu’on voit en quoi la conscience s’accomplit par l’inconscient. Le jugement, en effet, implique un mouvement... Mouvement d’écriture qui fait du jugement ce par quoi s’accomplit la conscience – tandis que l’entendement est l’acte de la conscience, la lettre qui résulte de ce mouvement. Mouvement d’écriture qui suppose et dispense l’élection, de celui qui juge et de celui qui est jugé – tandis que la lettre suppose et dispense la grâce, de celui qui entend et de celui qu’il entend. Un tel mouvement d’écriture est celui de toute œuvre, laquelle juge et s’offre au jugement. Car il faut pas se méprendre sur la formule de l’Évangile : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. » Elle ne vise qu’à mettre en garde contre un jugement qui condamne. Elle met celui qui juge en face de sa responsabilité. Le verset suivant précise : « Car c’est avec le jugement dont vous jugez que vous serez jugés, et c’est avec la mesure dont vous mesurez qu’il vous sera mesuré. »"
JURANVILLE, 2000, JEU

CAPITALISME, Travail, Plus-value, Jouissance, MARX, LACAN

Le vrai principe de la valeur réside bien dans le travail et non dans la marchandise fétichisée, comme l'a bien vu Marx, mais il n'est pas non plus dans la plus-value soi-disant extorquée au travailleur par le capitaliste. En interprétant celle-ci comme "plus-de-jouir", Lacan souligne la complicité du travailleur pris dans la même jouissance que le maître, le même fétichisme du capital, à qui finalement il ne fait que rendre la dime de ce plus-de-jouir.


"La lucidité de Marx c'est de bien voir le conflit existentiel majeur alors présent (entre le capitaliste et le travailleur). L'aveuglement de Marx, c'est de croire que la plus-value serait extorquée au travailleur comme sa puissance active et créatrice. Alors que la plus-value est puissance de mort, à l'avance extorquable, n'est nullement personnelle (Lacan note le consentement fondamental à cette extorsion au profit de l'idole). La lucidité de Lacan, c'est d'avoir montré ce qui est au fond de la plus-value, ce qu'il appelle le plus-de-jouir - l'objet 'a' comme trace d'une mythique jouissance absolue hors finitude radicale : l'esclave (le travailleur) reste pris dans cette jouissance, devrait au maître (au capitaliste) la dîme de ce plus-de-jouir."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

CAPITALISME, Travail, Plus-value, Création

La philosophie interprète le VIIe commandement comme une invitation à un capitalisme raisonné, capable de laisser place à l’individualité grâce au droit. Deux conceptions ordinaires s’opposent : celle d’Adam Smith, qui glorifie le capitalisme via la « main invisible » où l’intérêt individuel sert l’intérêt général, et celle de Marx, qui le condamne pour son caractère sacrificiel, où le travailleur est exploité par l’extorsion de la plus-value. Cependant, ces visions méconnaissent la finitude de l'existence humaine et tombent dans l’illusion d’une identité immédiate. Chez Smith, travail et capital font un et sont complémentaires ; chez Marx, l'identité originelle du travailleur est supposée et retrouvée par la révolution. Or, l’homme, fasciné par l’idole du capital ou obsédé par la plus-value, y sacrifie son autonomie créatrice. Le travail supposé « vivant » de Marx, produisant du capital, est en réalité déjà « mort », contrairement au travail créateur, unique et « égoïste » défendu par Stirner. La philosophie rejette ainsi les conceptions ordinaires du capitalisme, qu’elles soient laudatives ou critiques.


"Le travailleur qui perçoit son salaire ne cède pas, en échange, du travail créateur qui serait «sacrifié». Il cède du travail que Marx dit vivant parce que produisant du capital en plus ou capital variable (qu'il oppose au travail mort que serait le capital constant), mais qui n'est en réalité que du travail mort, voué à l'avance à sa propre mort dans le capital - car la plus-value produite ne fait que déployer toujours plus loin l'identité anticipative du capital, laquelle n'est que la mythique puissance de vie fausse de la Mère-Nature du paganisme!. À ce travail mort, social, humain parce que l'individualité y a peu d'importance et parce qu'on peut y dresser à peu près tout homme, Stirner oppose, lui, de manière existentiellement plus juste, le travail réellement vivant, créateur, « égoiste parce que personne ne peut faire à ta place tes compositions musicales ou exécuter tes tableaux ». La philosophie est donc fondée à récuser la conception ordinaire du capitalisme, sous quelque forme que ce soit, pleinement louangeuse ou radicalement critique."
JURANVILLE, 2021, UJC

CAPITALISME, Révélation, travail, Protestantisme , WEBER

Les analyses de Max Weber font le lien entre la révélation religieuse, le désenchantement du monde et le développement du capitalisme. Le judaïsme ancien, de concert avec la pensée scientifique grecque, rejette les superstitions et la magie, et introduit une rupture avec le monde tout en reconnaissant le non-sens constitutif de l'existence humaine, autrement dit le péché. C'est en assumant ce non-sens, donc en recueillant la révélation, que le capitalisme prend naissance comme forme minimale du mal social. Mais ce premier capitalisme se supporte de l'élection d'un peuple, et reste donc limité ou marginal (un « capitalisme de paria » dit Weber) : financier, en fait. Seule la grâce chrétienne, qui a vocation à se répandre dans le monde, peut en même temps étendre le capitalisme au commerce (lequel se diffuse en même temps que la foi), supporté par l'institution de l'Eglise. Mais c'est justement cette mondanisation de la grâce, devenue sacramentelle (et presque magique, "consacrant" un quasi-réenchantement du monde), qui la fausse et qui empêche l'institution définitive du capitalisme. Le protestantisme tient que l'autonomie offerte par la révélation, aussi bien que le capitalisme, relèvent du domaine privé et ne doivent pas être posés dans le monde ; pour lui l'état de grâce (supposant l'élection) et même le salut, passent par le dévouement au travail, que seul Dieu est censé juger. Le protestantisme favorise donc bien la généralisation du capitalisme comme industriel, puisqu'il absorbe la totalité du monde du travail. Encore faut-il admettre que le désenchantement du monde, introduit par la révélation, doit être fixé socialement par l'Etat, et que l'oeuvre produite ne doit pas être seulement formelle (comme simple incitation au travail) mais aboutir à un savoir réel.


"Le désenchantement du monde ne peut donc être définitivement établi, et rendre possible l’avènement du capitalisme sous sa forme essentielle, comme capitalisme industriel, que si l’autonomie offerte par la révélation, à la fois, se diffuse auprès de tous (révélation chrétienne), et n’est pas posée comme telle dans le monde (risque de falsification de la grâce dans le catholicisme). Ce qui caractérise cette réinterprétation de la révélation chrétienne qu’est le protestantisme. Protestantisme pour lequel il n’y a pas d’autre indice du salut, de l’état de grâce (et d’élection) que dans l’exercice d’un métier comme Beruf, «  vocation  ». Dans un travail sans relâche qui reconnaît certes le sens vrai, en Dieu au-delà du monde. Mais qui s’affronte toujours à nouveau au non-sens constitutif. Dans un travail qui débouche sur une œuvre, et rationnellement produite. Mais sur une œuvre formelle (le produit de l’industrie)."
JURANVILLE, 2010, ICFH

CAPITALISME, Concurrence, Valeur, Travail

Le risque n'est pas tant la concurrence (certes encadrée par le droit du travail et le droit du commerce), fixant la valeur d'échange à partir du moindre coût de revient, que la tentation de se détourner de la concurrence pour se replier sur l'illusoire valeur d'usage. Négation de la finitude radicale et refus de l'assumer socialement de manière acceptable. Ce qui est à craindre, c'est que le "plus-de-jouir communautaire" (produisant des victimes sacrificielles) engendré par le communisme (refusant la concurrence) autant que par le capitalisme dérégulé (refusant le droit) prenne le pas sur la volonté de concurrence valorisant le travail et l'individu à travers le travail.


"Le droit au travail ne peut rester lui-même que si, lui qui limite le capitalisme, il ouvre à la concurrence la plus libre. Il y a concurrence là où il s'agit de s'affronter à la pulsion de mort non reconnue comme telle et de la capitaliser peu à peu (au lieu de se disperser dans la jouissance et la consommation), jusqu'à produire la marchandise. Entrer dans la concurrence, c'est ne pas en rester à la jouissance immédiate, c'est ne pas rester hors concours, hors jeu, c'est concourir, entrer dans le jeu social où l'on perd toujours (en jouissance immédiate) et où l'on gagne toujours (en honneur, en dignité, en valeur)... D'un côté on veut un capitalisme sans limitation par le droit. De l'autre, on veut, par la révolution communiste, abolir le capitalisme. Dans les deux cas, régression vers le paganisme brut et sa communauté qui broie l'individu : on ne veut pas voir ce qui fait la vérité du capitalisme, d'être la forme acceptable de la finitude radicale telle qu'elle se manifeste socialement, d'être ce qu'il y a d'inéliminable et en même temps d'assumable dans le paganisme."
JURANVILLE, 2015, LCEDL