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COMMANDEMENT, Amour, Dieu, Prochain

Commander n'est pas ordonner. Ordonner, dans sa définition militaire ou logistique, est une action qui va vers l'extérieur, qui "range" et met de l'ordre ; c'est administratif ou organisationnel. Commander, si l'on en revient à l'étymologie (mander, faire venir) c'est agir par sa volonté sur le désir de l'autre. C'est "dire sa volonté" à l'autre en tant qu'Autre, pour que celui-ci accueille cette transcendance et fasse naître en lui un désir semblable. Le but ultime du commandement est de susciter le désir qui est vérité, c'est-à-dire l'amour. Or le commandement de l'amour est d'abord une injonction divine ; il émane de l'Autre absolu (Dieu) vers l'existant (l'homme), et revient au divin. L'homme, enfermé initialement dans une haine sacrificielle païenne, a besoin de ce commandement extérieur pour s'ouvrir. A vrai dire, le commandement est la seule manière pour l'amour de s'exprimer : aime-moi ! Cf. Rosenzweig sur ce point. Mais l'amour de Dieu ne peut se passer de l'amour de l'homme pour son prochain, l'Autre fini. Dieu refuse d'être une idole ou l'objet d'une violence sacrificielle ; il veut être rencontré à travers le "visage du prochain" (Levinas). Le commandement "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" apparaît comme le corollaire indispensable du premier. Il n'en demeure pas moins de l'ordre du paradoxe, car déjà pour aimer son prochain "comme soi-même", il faut être capable de s'aimer soi-même de manière authentique (en dépassant son narcissime par l'œuvre), ce qui n'est pas donné d'avance. Donc ne pas oublier que si le commandement de l'amour est proprement essentiel, il se heurte à la finitude et à réalité humaine effective - ce qui ne veut pas dire qu'il soit impossible.


“Commander (déjà, mander), c’est faire venir. Commander à ses passions, c’est, inspiré par un désir supposé bon qui risquerait d’être contrecarré, faire venir en elles un semblable désir, les faire venir à ce désir. Commander serait non pas tant agir sur une volonté, qu’agir par la volonté sur un désir, par la volonté en tant qu’en elle s’exprime un désir pour qu’un semblable désir advienne en celui auquel s’adresse le commandement – ou la commande. Or le désir auquel l’Autre (voire les Autres) qu’on désire devrait accéder, le désir qui est en même temps vérité, c’est l’amour. Le commandement essentiel est bien en cela commandement de l’amour, commandement de celui qui aime pour obtenir l’amour en retour."
JURANVILLE, 2025, PHL


CHOSE, Prochain, Proximité, Jouissance, LEVINAS

La Chose se caractérise comme l'unité réelle de la réalité, mais dans son désir d'approcher ce "prochain" au plus près, le sujet fausse à la fois son désir et la Chose elle-même; en la fantasmant comme une unité mythique (c'est le corps de la mère) dont il pourrait jouir : il se confondrait alors avec elle et abdiquerait face à l'épreuve de la finitude et du non-sens. La Chose doit au contraire rester Autre, séparée, pour être désirée comme le prochain. C'est ainsi que Levinas thématise la "proximité" du prochain, une proximité fondamentalement "encombrante", dont le sujet ne sait quoi faire - à part l'aimer, à part se constituer lui-même comme sujet dans l'amour. Mais s'il évoque bien une "sagesse de l'amour", Levinas n'envisage pas, au nom de l'altérité, la possibilité d'établir un savoir effectif de cette proximité.


"Le sujet, dans son désir, veut rendre la chose toujours plus proche, s’approcher toujours plus du cœur de la chose, du cœur qui unifie tout le réel. Mais le sujet, en fait, désire d’abord posséder la chose et, par elle, combler le manque, effacer la finitude. Ainsi avant tout avec ce qui est pour lui, d’après la psychanalyse, la chose primordiale : le Nebenmensch (ou « prochain ») originel dont parle Freud, la mère, le « corps mythique de la mère ». Il découvre alors - ou plutôt doit découvrir, est appelé, par la chose comme Autre, à découvrir - qu’il lui faut renoncer à la jouissance immédiate qu’il peut en prendre."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

AUTRE, Prochain, Responsabilité, Absolu, LEVINAS

La relation à l'Autre comme Prochain, ou proximité, est présentée par Levinas comme identification signifiante et plus précisément métaphorique : il s'agit de se substituer à l'Autre dans la responsabilité de ses fautes et de son malheur. Dans cette relation Autrui est l'absolument Autre, sur le modèle de la relation entre la mère et l'enfant (comme don et demande d'amour, respectivement, illimités), où chacun est bien l'Absolu pour l'autre. Mais cette responsabilité devant l'Autre en général, au-delà de la mère, l'homme la refuse ordinairement préférant adorer quelque Absolu faux (fabriqué à dessein par la société) ; se détournant du visage signifiant du Prochain, il se détourne en même temps de la loi de Dieu. Ce rejet de l'altérité essentielle, et surtout le refus des responsabilités qu'elle implique, représente le péché de l'homme selon Levinas. L'homme recule devant la séparation, qu'il a pourtant reçue de l'Autre, et il préfère déconsidérer son Prochain plutôt que d'y reconnaître l'Autre absolu vrai et surtout d'être confronté à sa loi.


"C'est ce que Levinas développe dans Totalité et infini, où il s'agit pour l'existant (et il peut toujours ne pas le faire) d'accueillir l'Autre qui surgit et qui met en question sa clôture sur soi, son "athéisme", sa séparation en tant que, l'ayant reçue de l'Autre, il a tenté de se renfermer en elle sans plus rien sentir de l'absence de l'Autre. Autre qu'il doit l'accueillir comme visage qui s'exprime, qui parle, qui signifie la loi - et d'abord de ne pas tuer. Autre qu'on ne porte plus dans ses entrailles, mais qu'on accueille dans un face-à-face. L'accueil de cet Autre introduirait, contre le système social sacrificiel, la justice."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

ALTERITE, Absolu, Autre, Sujet

L'altérité ne concerne pas seulement l'Autre en général, comme on pourrait le penser hâtivement, mais aussi le sujet. Car l'altérité de l'Autre réside bien dans sa capacité à être, effectivement, l'Autre du sujet, et à l'accueillir comme son Autre. De même, la relation du sujet à l'Autre ne serait que formelle s'il ne recevait pas de lui une identité nouvelle et donc sa propre altérité. Mais le sujet n'aurait d'abord aucune raison, aucune possibilité (étant donné sa finitude qui l'en détourne a priori) d'accepter cette grâce venant de l'Autre si cet Autre n'était pas, d'abord, l'Autre absolu ou divin. Un autre fini ne serait jamais suffisamment Autre. Ce qui ne doit pas empêcher le sujet de reconnaître un tel Autre absolu dans le visage du Prochain, soit finalement tout homme avec sa finitude, et de se tourner vers lui comme son Autre de même que l'Autre s'était d'abord tourné vers lui.


"Car non seulement l’Autre absolu est rencontré dans le visage du prochain, comme le dit Lévinas. Mais, devenant lui-même l’Autre, le sujet doit donner et donne à l’autre sujet les mêmes conditions qu’il a lui-même reçues de son Autre."
JURANVILLE, ALTÉRITÉ, 2000

INDIVIDU, Prochain, Oeuvre, Populisme

Le Vè commandement appelle ne pas tuer, à laisser être le prochain avec l'œuvre qui est la sienne, et à ne pas considérer que celle-ci puisse nous nuire du seul fait qu'elle semble meilleure ou plus avancée que la nôtre : au contraire, se savoir redevable à autrui pour mener à bien sa propre oeuvre, à rebours de tout populisme revanchard, est le fait de l'individu véritable.

"On peut légitimement soutenir que le Vè commandement prend aujourd'hui toute sa portée d'indiquer à l'existant comment devenir individu véritable. En renonçant à en vouloir aux autres sous prétexte qu'ils empêcheraient, par leurs œuvres, la sienne propre d'être reconnue comme elle devrait l'être ; et à croire qu'il faudrait, pour son œuvre à soi, les éliminer, eux et leurs œuvres. En menant opiniâtrement à terme pareille œuvre. Et en pesant que cette œuvre, de toute façon, est offerte aux autres en général, à leur jugement... Or laisser être le prochain, avec ses œuvres déjà produites ou son ambition d'œuvres, voire lui permettre de devenir ce qu'il peut devenir - dans les deux cas individu -, c'est justement le propre de l'individu véritable... Le V° commandement prend donc toute sa portée dans le monde actuel, en montrant - contre tout populisme qui en veut à l'élite, à ceux qui sont supposés avoir déjà mené à bien leurs œuvres - qu'on ne devient soi-même individu qu'en accueillant ces œuvres comme elles doivent être, et en élaborant la sienne à partir de là."
JURANVILLE, UJC, 2021

INDIVIDU, Prochain, Autre, Unicité

Le commandement de l'amour du Prochain n'a de sens que s'il permet à l'Autre de se réaliser comme individu authentique, en devenant pleinement l'Autre de l'Autre, et d'abord de l'Autre divin en son unicité essentielle.

"Le premier commandement se trouve dans le commandement de l'amour du prochain, tel que mentionné dans le Lévitique et par saint Matthieu. Saint Augustin affirme à son tour que "l'amour de Dieu est premier dans l'ordre du principe, mais l'amour du prochain est le premier dans l'ordre de l'exécution". L'individu véritable doit devenir pleinement l'Autre de l'Autre divin, en voulant l'existence finie qu'il a créée et se rapportant aux autres hommes comme de vrais Autres. L'unicité de l'individu, répondant à l'unicité divine, est confirmée dans la solitude en forgeant de nouveaux traits, devenant ainsi pleinement l'Autre et s'ouvrant à son prochain unique, comme dans la cure analytique. Dans le monde actuel, le premier commandement prend toute sa portée en offrant à chacun la possibilité de devenir un individu véritable et en montrant comment cela se réalise."
JURANVILLE, UJC. 2021

INDIVIDU, Oeuvre, Prochain, Individualisme, NIETZSCHE

L'individualisme pourrait se définir comme une revendication d'autonomie illusoire, de la part d'individus plus consommateurs que créateurs, fuyant l'exigence de l'oeuvre et l'épreuve de la création, dans laquelle seulement l'individu gagne son autonomie et surtout en offre le témoignage au Prochain, afin qu'il puisse devenir à son tour individu ; ce qui est le sens profond du II° commandement ("Tu aimeras ton prochain comme toi-même").

"Le II° commandement prend toute sa portée dans le monde actuel de montrer comment on devient, loin de tout individualisme, un individu véritable. En ne se prétendant pas toujours déjà autonome, mais en constituant son autonomie dans l'œuvre, de quelque espèce qu'elle soit, qu'on produit ou au moins dans laquelle on s'engage. L’individualisme apparaît dans toute sa négativité, aux yeux de la philosophie actuelle, quand on le proclame, comme le fait l'opinion commune, sans vouloir peser qu'il n'y a de vérité de l'individu que si celui-ci traverse l'épreuve de l'existence et en rend témoignage à l'Autre en général, dans une œuvre ; et quand, au contraire, on gomme cette exigence d'œuvre. Ainsi pour l'individualisme comme phénomène social, où l'individu exalté est celui du souci égoïste de soi, de ses aises et de ses plaisirs, qui veut croire qu'il y a d'emblée réelle autonomie. Individualisme qui n'est alors que la manifestation, indirecte, contournée, « moderne », du primordial rejet de l'existence finie et de l'individualité véritable qui assumerait cette existence. C'est ce que dénonce Nietzsche quand il dit que « les deux termes qui caractérisent les Européens modernes semblent contradictoires, l'individualisme et l'égalitarisme ». Contradictoires parce que l'individu véritable devrait «[vouloir] la solitude et l'estime du petit nombre» et qu'en fait « nos individualités sont faibles et craintives », au point que "le principe individualiste élimine les très grands hommes", c'est-à-dire les individus véritables, avec leurs œuvres. D'un autre côté, il n'y a pas à en rester à une déploration du « désert » nihiliste qui « croît », et à dire avec Nietzsche : « Ma pensée, c'est que les buts nous manquent, et que ces buts ne peuvent être que des individus. Nous voyons la marche générale des choses, l'individu y est sacrifié et sert d'instrument)”. L'individu est bien le but que s'était fixé le monde historique. Ce but est atteint aujourd'hui."
JURANVILLE, 2021, UJC