Indiscutablement le plaisir se situe dans l'ordre général du bien, sans constituer le Bien suprême. Il se caractérise par son appartenance à un temps imaginaire, dans lequel l'existant demeure provisoirement protégé de l'effraction du réel comme non-sens pur, et par l'absence d'un principe objectif de vérité. Le temps imaginaire est celui dans lequel l'existant peut maintenir une certaine continuité de son monde et de son rapport à lui-même. Mais il ne se réduit pas non plus à un état subjectif sans rapport avec le réel, et cette absence de vérité objective ne signifie pas qu'il soit dépourvu d'objet : il possède l'objet a, objet de la pulsion partielle, autour duquel celle-ci accomplit son circuit et dont le plaisir constitue l'effet. Le plaisir est donc inséparable du fantasme, qui articule le monde et la pulsion partielle. Le fantasme n'est pas simplement une scène imaginaire ajoutée à la réalité ; il soutient la manière dont le sujet habite son monde et y trouve du plaisir. Plus précisément le fantasme constitue l'« envers du monde » (Lacan) : il soutient l'existence intramondaine tout en échappant à sa logique explicite. Le plaisir est ainsi un supplément à l'acte intramondain : il accompagne et préserve le monde supposé par l'action, mais excède les finalités de celle-ci. Même lorsqu'une activité semble avoir le plaisir pour seule fin, cette finalité n'est qu'apparente, car le plaisir, lorsqu'il se produit, relève strictement du circuit fantasmatique. Pour autant le plaisir possède une fonction essentielle et une positivité propre : il préserve non seulement le monde mais aussi indirectement le désir, sans jamais le satisfaire définitivement. La pulsion partielle accomplit son circuit autour de l'objet a sans abolir le manque constitutif du désir, en quoi elle le soutient. Mais il n’est aucunement à l’origine du désir ou de la jouissance, c’est l’inverse : le désir de l’Autre, et avec lui l’ordre symbolique, sont premiers. Il n’y a aucune unité imaginaire ou biologique originaire que le symbolique viendrait secondairement briser. L'objet a lui-même doit être compris comme ce qui reste de la Chose dans le champ du principe de plaisir, tout en constituant ce champ. L'objet a, parce qu'il est objet pour le désir et trace de la Chose, peut être qualifié de plus-de-jouir (une sorte de plus-value apportant justement du plaisir), mais il ne constitue pas lui-même l’objet du désir, ni celui de la jouissance. “Nulle autre relation à lui ne peut s’établir, sinon la pulsion, avec le plaisir qui en est l’effet” écrit Juranville. En somme le plaisir n'est ni une simple diminution de la souffrance, ni une forme atténuée de jouissance, ni même une fin que l'on pourrait poursuivre directement. Il est l'effet de la pulsion partielle, organisée autour de l'objet a, et il possède une fonction positive de préservation du monde et du désir. Comme tel, le plaisir peut être valorisé sans qu’il soit nécessaire (réduction hédoniste) d’en faire la finalité ou l'accomplissement de l'existence. Mais la réduction ascétique, considérant le plaisir comme une pure illusion et une satisfaction négative, doit également être écartée.
PLAISIR, Objet a, Fantasme, Désir, LACAN
DESIR, Autre, Finitude, Pulsion, LACAN
Le désir n’apparaît pleinement que si l’existence est affirmée, ainsi que l’altérité, comme essentielle. Dès lors le désir ne vise plus un objet à posséder ; il ne s’accomplit pas dans la suppression du manque. Il ne consiste pas à produire un manque dans l’Autre pour mieux le remplir (perversion), mais à accueillir l’Autre, comme tel, dans une relation infinie. Levinas dit très bien, du désir, qu’« est comme la bonté – le Désiré ne le comble pas, il le creuse. » Pour cela il faut rompre avec la position platonicienne, selon laquelle le désir monte vers l’intelligible, et s’assouvit ainsi. Augustin parle plutôt d’une réciprocité inaugurée par l’Autre : Dieu vient d’abord vers l’homme (sinon quel sens aurait l’Incarnation ?). C’est bien en ce sens que Lacan se recentre sur le “désir de l’Autre” et parle d’une “métaphore de l’amour” : l’homme devient désirant parce qu’il est désiré. Mais la finitude radicale implique la possibilité du refus. L’existant peut ne pas répondre au désir de l’Autre et substituer la pulsion (ou la libido) au désir, qui réduit l’Autre à l’objet, et pointe vers la mort.
LIBERTE, Finitude, Pulsion, Conditions
“La finitude élevée à sa vérité, la finitude essentielle, est finalement foi. Foi de l'Autre divin dans les créatures, dans les hommes, et en ce qu'ils en viendront, par leurs œuvres, à confirmer son œuvre à lui qu'est la Création, qui recevra alors tout son sens. Foi des hommes dans les œuvres qu'ils entreprennent et, consciemment ou non, dans l'Œuvre divine. Cette foi (par nous définie comme autonomie et en même temps finitude) est, pour les hommes, ce par quoi d'abord ils accueillent la grâce reçue qu'ils auront, comme nous l'avons dit, à accomplir en élection, mais en élection qui aura à s'accomplir à son tour en une grâce nouvelle. Face à la finitude radicale comme pulsion de mort, la foi est la véritable pulsion de vie. D'une vie qui se déploie en existence, vers l'Autre, pour devenir suprêmement vie spirituelle.”
JURANVILLE, 2025, PHL
DESIR, Temps, Pulsion, Réel
Si l'on appréhende l'articulation signifiante en terme de temporalité, il semble clair que les trois dimensions du réel, de l'imaginaire et du symbolique correspondent à trois modes de temporalité distincts. A partir de là une différence fondamentale entre la pulsion et le désir se fait jour. Le désir se caractérise comme le temps réel : surgissement imprévisible du sens, depuis la Chose en tant qu'elle parle. La pulsion, elle, substitue l'objet à la Chose, le petit (a) à l'Autre réel. Mais dans cette temporalité, rien ne change vraiment ; tout ce qui est désirable, tout ce qui peut advenir étant anticipable, cela caractérise le temps imaginaire. Mais par ailleurs le mouvement pulsionnel ne se soutient que d'une coupure temporelle, qui est pure articulation formelle : ici apparaît la dimension proprement symbolique de la pulsion. A ce titre le symbolique n'est jamais qu'une dimension de l'articulation signifiante où le réel n'a aucune part, où le temps se ramène à l'instantané de la coupure.
DEMANDE, Désir, Transfert, Pulsion, LACAN
Lacan, contrairement à Freud qui relie transfert et idéalisation, articule le transfert à la demande tout en soulignant son ambiguïté : la demande vise un absolu (désir inconditionné), mais en fuyant la finitude de la pulsion sexuelle, elle masque le vrai désir. En réalité, elle devient elle-même pulsion, quête illusoire de jouissance, et l’Autre s’y réduit à objet de la pulsion. Le sujet en demande reste fermé sur lui-même, sous couvert d’ouverture à l’Autre. D’où la nécessité, pour Lacan, de dépasser cette demande fausse pour assumer la finitude dans le désir, conçu non comme inconditionné mais comme « condition absolue » du sujet fini. Le désir, et d’abord comme désir de l’analyste, dégage, au contraire, dans cette demande la pulsion. D’où ce que dit Lacan que, « si le transfert est ce qui, de la pulsion, écarte la demande, le désir de l’analyste est ce qui l’y ramène ». Cette demande, dans le transfert, deviendrait alors « face de vérité ». Elle serait sensible dans la formule : « Je te demande de me refuser ce que je t’offre parce que ce n’est pas ça. ». Lacan frôle ici une limite : peut-on encore « demander l’impossible » sans effacer la demande elle-même, comme le fait Levinas par une soumission radicale à l’Autre ?
"La demande est parole, et l’imaginaire, dans la parole, doit, pour la psychanalyse comme discours, recevoir sa vérité (par la théorie des nœuds). La demande vraie est alors demande à l’Autre - à l’Autre absolu, mais aussi, bien sûr, au psychanalyste - de permettre la séparation, l’autonomie, le vrai désir et, pour cela, de faire reconnaître la finitude. Une telle demande, plus même que le seul désir (désir du patient, répondant au désir de l’analyste), serait, pour Lacan lui-même, la « face de vérité » du transfert. Ce qu’il rassemble dans la formule suivante (introduite, avec le nœud borroméen, lors du séminaire Ou pire) : « Je te demande de me refuser ce que je t’offre parce que ce n’est pas ça. » Or, qu’il appelle à déborder le plan de la demande, ou qu’il reconnaisse la demande vraie dont nous venons de parler, Lacan ne rejoint-il pas ce qui fait le fond de la demande courante, c’est-à-dire la clôture sur soi et, pour le sujet comme pour l’Autre, la transformation de son Autre en pur moyen, en déchet ? Ne plus rien demander, et dégager le désir hors de toute demande essentielle, n’est-ce pas en effet, pour le sujet, s’établir dans l’autonomie abstraite ? Demander à l’Autre son refus, sans lui demander en même temps son don, le don de sa grâce, sans lui « demander l’impossible », n’est-ce pas par ailleurs, pour le sujet, se faire le déchet de l’Autre, et lui imputer la même autonomie abstraite ? Et n’est-ce pas vers ce dernier effacement problématique de soi que conduit Lévinas avec la soumission, à quoi il appelle, à la demande venue de l’Autre ?"
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT