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PRATIQUE, Subjectivité, Vérité, Grâce

La pratique est la vérité de la subjectivité, vérifiée en acte dans l'épreuve de la finitude - par opposition à la théorie, définie comme objectivité et vérité. Toute pratique commence par un assujettissement à des règles et des lois, comme celles d'un métier ou d'une langue, qui confrontent l'existant à sa finitude. Mais la pratique vraie ne consiste pas dans leur simple application, elle suppose que l'existant affronte effectivement cette épreuve et le refus qu'il lui oppose d'abord, puis répète cet affrontement jusqu'à pouvoir revouloir à partir de lui-même les règles et les lois initialement reçues de l'Autre. L'assujettissement devient ainsi appropriation libre. Ce que l'existant produit dans son activité peut alors être reconnu par autrui comme objectif, et cette reconnaissance ouvre aux autres la possibilité d'accomplir à leur tour pareille vérification. La pratique vraie constitue donc une vérification en acte de la subjectivité, singulière dans son accomplissement mais universalisable dans son principe. Il n’en a pas toujours été ainsi dans l’histoire de la philosophie, notamment dans la pensée grecque, la vérité est exclusivement conçue comme objectivité à laquelle l’on se rapporte par la théorie ; la pratique, n’ayant  pour fonction que de préserver cet ordre. Dans la pensée moderne au contraire, notamment chez Kant et Hegel, la vérité devient subjectivité : l'objectivité doit être reconstituée à partir de l'activité du sujet, de sorte que la pratique acquiert une primauté nouvelle. Mais cette pratique moderne demeure seulement “formellement essentielle”, car elle conserve une conception métaphysique de l'identité comme déjà donnée et de son accomplissement comme processus nécessaire ou finalisé. Elle est donc abstraitement fausse, parce qu'illusoire, mais aussi concrètement fausse, parce qu'elle organise effectivement le monde social ordinaire et ses rapports de domination. Kierkegaard pose les conditions existentielles d'une pratique vraie, notamment la singularité, la finitude et le rapport à l'Autre absolu, mais ne développe pas ses conséquences sociales. Marx, à l'inverse, proclame l'exigence d'une pratique vraie et révolutionnaire à conséquences sociales, particulièrement dans les “Thèses sur Feuerbach”, où il cherche à dépasser à la fois l'ancien matérialisme contemplatif et l'idéalisme abstrait par la reconnaissance de l'activité humaine sensible. Mais il ne pose pas les conditions existentielles de cette pratique et reconduit ainsi une conception finaliste et potentiellement sacrificielle de la transformation sociale. Comment la philosophie contemporaine peut-elle dès lors se constituer à la fois comme savoir absolu de l'existence, distinct de celui de Hegel, et comme pratique révolutionnaire véritable ? Cette possibilité dépend de son rapport à la psychanalyse qui pose enfin les conditions d’une pratique vraie, justement comme vérité de la subjectivité. La psychanalyse montre comment un sujet peut traverser l'épreuve de sa finitude, affronter ses résistances et vérifier sa propre subjectivité sans qu'un autre lui impose une vérité extérieure. Toute pratique vraie suppose en effet la grâce, puisque l'existant, du fait de la pulsion de mort, refuse toujours d'abord l'assomption de sa finitude. Celui qui exerce une pratique vraie doit donc libérer autrui en lui dispensant la grâce qu'il a lui-même reçue, afin de lui donner les conditions d'accomplir sa propre autonomie. La pratique véritable n'est ainsi ni simple application d'un savoir, ni transformation autoritaire du réel, mais circulation de la grâce et transmission des conditions de la liberté. 


“La philosophie peut aujourd’hui, en même temps qu’elle se pose comme un tel savoir absolu, non pas certes celui de Hegel, mais savoir de l’existence, se poser comme effective pratique vraie à conséquences sociales, effective pratique révolutionnaire. Et cela pour autant justement qu’elle se rapporte à la psychanalyse, à la psychanalyse telle que Lacan reprenant Freud l’a présentée, à la psychanalyse comme primordiale pratique vraie. Rappelons ce qu’est en général une pratique vraie. C’est une pratique qui, d’une part, suppose la subjectivité existante, la subjectivité en tant qu’elle doit traverser jusqu’au bout l’épreuve de la finitude radicale. Et c’est une pratique qui, d’autre part, est la vérification, en acte, par l’existant, de cette subjectivité, vérification qui, effectuée par l’un, apparaît à l’autre comme devant et pouvant être vérifiée par lui à son tour. Pratique qui n’est possible que par la grâce (comme nous l’avons évoqué en parlant de Kierkegaard). Car l’existant, par finitude radicale (pulsion de mort), fuit toujours d’abord l’épreuve de cette finitude. Et une pratique n’est vraie que si celui qui l’exerce libère, en lui dispensant sa grâce, l’autre existant et si, plus exactement, il lui communique la grâce qu’il avait lui-même déjà reçue.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PHILOSOPHIE, Spiritualité, Politique, Parrhèsia, FOUCAULT

Juranville trouve chez le dernier Foucault une conception de la philosophie relativement voisine de la sienne, notamment autour du thème de la “spiritualité”. Foucault regroupe autour de ce concept de spiritualité les pratiques par lesquelles un sujet se transforme afin de devenir capable d'accéder à la vérité. La philosophie interroge précisément les conditions de cet accès, tout en n’étant jamais séparable d'un mode d'existence. Foucault interprète toutefois l'histoire occidentale comme un effacement progressif de cette dimension : déjà menacée chez Platon, elle recule avec Aristote puis surtout avec Descartes, lorsque le « savoir de connaissance » recouvre le « savoir de spiritualité ». La pensée de l'existence du XIXe siècle retrouve ensuite implicitement l'ancien souci de soi. Le problème fondamental de la philosophie occidentale demeure alors de penser simultanément le monde comme objet de connaissance et comme lieu d'épreuve du sujet. Juranville retrouve ici sa propre exigence fondamentale : conserver l'épreuve de l'existence et de l'Autre sans renoncer, contrairement à Heidegger, au savoir rationnel vrai. Cette dimension spirituelle expliquerait également le rôle politique, et plus seulement existentiel personnel, de la philosophie. Celle-ci n’intervient pas dans cette dimension par la voie du gouvernement mais par une stricte « politique de la vérité », comme le dot Foucault, dont la forme propre se retrouve dans la parrhèsia grecque, définie comme “le courage de dire vrai”. La parrhèsia est le franc-parler, le fait de dire vrai en assumant le risque attaché à cette parole. Nous retrouvons pleinement la dimension spirituelle : celui qui dit vrai doit lui-même être transformé de manière à pouvoir en supporter le risque. Juranville apporte une précision en distinguant la parrhèsia éthique de Socrate, qui trouve son accomplissement contemporain dans la psychanalyse auprès du sujet individuel, et la parrhèsia politique, par laquelle la philosophie s'adresse au sujet social. Il retraduit cette dernière comme grâce et élection dispensées au peuple : la philosophie suppose en lui une vérité et l'appelle à l'assumer historiquement. Mais Foucault n'explique pas complètement pourquoi cette parole peut effectivement agir sur le sujet social. Le philosophe dit vrai au pouvoir, mais pourquoi le pouvoir ou le peuple devraient-ils écouter ? Pourquoi cette parole peut-elle produire un effet historique réel ? Dire vrai ne suffit évidemment pas à garantir qu'on sera entendu. La réponse de Juranville est que la philosophie peut agir parce que la vérité se trouve déjà dans son Autre, ce qui l’amène à inclure la religion dans la solution. Sa thèse est que la philosophie doit s'effacer devant une vérité déjà présente dans le peuple à travers les grandes religions. Le principe est donc le même chez Socrate, dans la psychanalyse et dans la philosophie : la vérité est déjà dans l'Autre, qui doit cependant la reconnaître et l'accomplir lui-même. C'est pourquoi la philosophie peut dire vrai à la politique mais ne doit pas dire à sa place ce qu'elle doit concrètement faire : la décision appartient au discours politique, au discours du maître. La philosophie ne donne que des impératifs hypothétiques concernant l'action, avec un unique impératif catégorique portant sur elle-même : « ne jamais faire de politique » comme le résume Foucault. Son rôle est donc de dire la vérité au pouvoir sans devenir elle-même pouvoir. La spiritualité signifie que le sujet doit se transformer lui-même pour accéder à la vérité. Le philosophe sait cela, il ne peut donc pas contraindre politiquement quelqu'un à devenir sujet de vérité. La contrainte détruirait précisément la transformation subjective recherchée. La spiritualité conduit ainsi nécessairement au non-pouvoir. Ainsi la philosophie peut poser un savoir absolument vrai sans devenir « maître du maître » si elle suppose cette vérité dans son Autre, la lui dit avec le courage de la parrhèsia, puis lui laisse la responsabilité d'y répondre.


“Parrhèsia politique, c’est-à-dire grâce et élection dispensées au sujet social. De laquelle Foucault ne dit pas expressément comment elle peut agir (c’est pour nous, rappelons-le, pour autant que la philosophie s’efface devant la vérité, présente dans le sujet social, des grandes religions). Il dit que, « si la philosophie a à dire le vrai par rapport à la politique, elle n’a pas à dire ce que la politique a véritablement à faire » (GSA, 266). Qu’elle ne donne que des « impératifs hypothétiques. » Et qu’en cela elle n’a « qu’un seul impératif, mais celui-là est catégorique et inconditionnel [et en un autre sens que Socrate] : ne jamais faire de politique » (STP, 5 sq).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PHILOSOPHIE, Grâce, Discours, Vérité

Le discours psychanalytique est pour Juranville un savoir vrai parce qu’il dispense une grâce au sujet individuel : l’analyste renonce à occuper la place du maître qui connaîtrait la vérité du sujet, s’identifie librement à l’objet-déchet, figure de la finitude radicale, et permet que la vraie loi advienne depuis le sujet lui-même comme inconscient. Sur ce point, Lacan demeure « indépassable » : la philosophie ne peut pas libérer directement le sujet individuel, car, comme les autres discours non analytiques, elle risque toujours de produire un effet de fascination. Son Autre propre est donc le sujet social, c’est-à-dire l’Autre en tant qu’il tient l’un des discours fondamentaux du monde social. La grâce philosophique consiste alors à supposer une vérité dans chacun de ces discours, jusque dans leur refus explicite de la philosophie. Au peuple devenu discours scientifique, elle reconnaît la vérité de l’exigence d’objectivité, tout en rappelant que l’idéal de science absolue suppose l’épreuve de la finitude. Au maître devenu métaphysicien, elle reconnaît la vérité de l’autonomie subjective, tout en rappelant que cette autonomie ne trouve sa vérité que dans l’Autre absolu. Dans le discours clérical devenu universitaire où elle s’installe elle-même, elle valide l’identification à l’Autre absolu, en rappelant que le savoir absolu ne signifie pas clôture sur soi (Hegel). Au discours de l’individu devenu psychanalytique, enfin, elle reconnaît la vérité de l’inconscient et du savoir de l’inconscient : vérité que la psychanalyse seule peut faire effectivement passer pour le sujet individuel, mais que la philosophie doit reprendre et poser explicitement comme savoir. Cette capacité de reconnaître la vérité des discours repose cependant sur une reconnaissance préalable et plus fondamentale : celle de la vérité des grandes religions, médiations historiques de l’Autre absolu. Pour dispenser cette grâce, la philosophie doit surtout assumer sa propre finitude. Mais elle ne le fait pas exactement comme la psychanalyse : celle-ci doit se faire non-savoir, en taisant son savoir afin qu’il ne devienne pas savoir du maître ; la philosophie, qui doit au contraire énoncer explicitement le savoir vrai, doit se faire non-pouvoir. Si elle prétendait réaliser le monde juste par sa propre puissance, elle deviendrait idéologie et reproduirait sous une forme aggravée le système sacrificiel qu’elle voulait abolir. Seul l’Autre absolu peut rendre universellement acceptable la justice, en se donnant dans les grandes religions. La religion est ainsi définie comme « savoir de l’altérité » : rapport primordial à l’Autre absolu qui permet aux hommes de se reconnaître mutuellement dans leur altérité de prochains. Ainsi se trouve résolu le vieux paradoxe de la philosophie comme discours du maître : elle conserve la prétention au savoir universel, mais renonce à tirer de ce savoir un pouvoir souverain sur les hommes. Sa vérité consiste finalement à reconnaître l’Autre ; son acte véritable consiste ainsi à créer l’espace où l’Autre pourra reconnaître librement cette vérité.


“Certes le discours philosophique dispense d’abord sa grâce aux divers discours fondamentaux en assumant devant eux sa propre finitude radicale. Non pas, comme le discours psychanalytique, en taisant son savoir et en se faisant non-savoir pour éviter que ce savoir ne se fausse. Mais en récusant son pouvoir et en se faisant non-pouvoir pour éviter là aussi que ce pouvoir ne se fausse. Et cela au profit de l’Autre absolu qui pourra seul faire accepter de tous la justice… La philosophie avait voulu mettre en question radicalement le système sacrificiel du monde païen. Elle se transformerait en idéologie qui répète et même aggrave ce système, si elle prétendait faire accepter par elle seule la justice. Et elle doit prononcer, pour son pouvoir même, une « déclaration d’impuissance », comme dit Blanchot.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

PHILOSOPHIE, Vérité, Discours, Pensée

L’objet du désir philosophique est l’Un, soit “l’unité parfaite de la pensée dans le savoir démonstratif” écrit Juranville. Or c’est le langage qui pose l’unité de ce qui est ; la question philosophique porte donc finalement sur la conformité entre langage et être, autrement dit sur la vérité. Il ne faut donc pas comprendre d'abord l'Un comme une entité métaphysique mystérieuse. L'Un apparaît à partir de l'exigence même du savoir. Une démonstration parfaite devrait parvenir à une pensée sans fissure, où ce qui est affirmé serait entièrement fondé. Le désir philosophique vise donc ultimement une unité parfaite du savoir. La théorie lacanienne du signifiant établit une conformité seulement partielle entre langage et être. Cette vérité partielle permet précisément de penser l’homme comme désir : désirer signifie manquer, mais non manquer absolument, puisque le désir demeure en relation avec une plénitude. Le désir suppose simultanément manque et rapport à ce qui manque ; si le manque était absolu, il n'y aurait même pas désir. Et cela correspond exactement à la structure de la vérité partielle : le langage atteint l'être, mais il ne l'atteint pas totalement. Les quatre positions du champ philosophique peuvent dès lors être définies par leur rapport à la vérité : l’empirisme affirme qu’il n’y a pas de vérité proprement dite ; la métaphysique, qu’il existe une vérité totale ; la psychanalyse, qu’il existe une vérité mais seulement partielle ; la philosophie proprement dite doit maintenir simultanément vérité partielle et vérité totale. Or Juranville estime que le discours analytique lui-même rencontre l’exigence de la totalité, sous la forme de la « consistance », sans pouvoir l’énoncer au risque de détruire la situation analytique et perdre la vérité de son acte. La psychanalyse n'est pas simplement un ensemble de propositions théoriques sur l'inconscient ; elle est un discours qui produit une situation, celle de la cure ; or son efficacité suppose précisément que la vérité ne soit pas donnée d'avance comme savoir total. Seule la philosophie peut donc énoncer ensemble les deux vérités. Cependant, elle n’accède pas à la vérité totale simplement comme discours, mais par la pensée, qui est le lieu de l’accomplissement de la sublimation et de la production de l’œuvre. La pensée symbolique, propre notamment à l’inconscient et au mythe, demeure dans la vérité partielle ; la pensée conceptuelle, forme accomplie ou absolue de la pensée, doit accéder à la fois à la vérité partielle et à la vérité totale. Cette pensée ne se confond pas avec le discours - car elle est sublimation et création, donc écriture - mais elle ne peut néanmoins surgir hors de lui et doit s’énoncer philosophiquement. L’on ne peut donc que refuser la proposition heideggérienne d’une pensée de l’être extérieure à la philosophie : seule la question philosophique ouvre le champ historique des discours dans lequel une pensée conceptuelle accomplie peut devenir possible. Cette pensée reste cependant à venir, comme toute sublimation achevée : la philosophie n'est donc pas possession métaphysique de la totalité, mais ouverture historique de la possibilité de la penser.


“L’objet du désir dans le questionnement philosophique, c’est l’un, l’unité parfaite de la pensée dans le savoir démonstratif. Or ce qui pose une unité pour ce qui est, c’est le langage. La conformité de l’être et du langage, c’est donc cela qui est problématique pour le questionnement philosophique. C’est ce que l’on appelle traditionnellement la vérité qui est en cause. Mais Lacan, par sa théorie du signifiant, affirme une conformité partielle entre le langage et l’être. Et c’est par cette conformité partielle que le discours philosophique a toujours pensé l’être comme désir.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PEUPLE, Vérité, Philosophie, Judaïsme, HEIDEGGER

Heidegger est parti d’une intuition juste : la vérité d’un peuple ne provient pas de dispositions innées, mais de son histoire et surtout de l’espace qu’il laisse aux individus créateurs. La philosophie grecque donne ainsi une vérité au peuple grec parce qu’elle apparaît historiquement en son sein, et l’idéalisme allemand ainsi que Nietzsche donnent au peuple allemand une vérité propre. Heidegger interprète cependant cette histoire selon l’axe privilégié du commencement grec et de l’accomplissement allemand, renforcé par la parenté qu’il croit discerner entre les langues et pensées grecque et allemande. Ce double privilège résulte du fait que Heidegger reconstruit l’existence à partir de la seule philosophie et exclut les révélations religieuses de l’histoire essentielle de la vérité. Sa critique du platonisme englobe alors le christianisme comme prolongement aggravé de la métaphysique, mais il ne voit nullement dans le judaïsme et le christianisme les moments décisifs de l’élection, de la reconnaissance du péché, et de la sortie possible du système sacrificiel. Il ne voit pas que la vérité réellement acquise par un peuple grâce à ses œuvres n’abolit nullement la fausseté possible du sujet social. La philosophie et la démocratie grecques n’ont pas empêché la condamnation de Socrate ; de même, les extraordinaires œuvres philosophiques allemandes n’ont pas empêché la catastrophe nazie et la Shoah. La grandeur ou l’exemplarité d’une œuvre ne permet pas d’en déduire que le peuple l’ayant produite serait comme totalité dépositaire de sa vérité. Or Heidegger passe précisément de la vérité acquise par certaines œuvres allemandes à la mission historiale supposée du peuple allemand, désigné effectivement dans ses textes des années 1930 comme « peuple métaphysique » et situé au centre du destin de l’Occident. Cette mission se construit en outre chez Heidegger dans une opposition à plusieurs héritages, notamment ceux du judaïsme et du christianisme. Heidegger est alors incapable d’élever des découvertes philosophiques majeures - la finitude, l’existence, l’historicité - au rang d’un savoir objectivement universel. Ce refus du savoir a une conséquence politique grave, celle d’absolutiser une vérité particulière en privilège historial écrasant. Or l’élection véritable, Juranville ne cesse de le répéter, apparaît certes historiquement de façon singulière, mais elle est offerte à tous et exige donc son universalisation. La vérité d’un peuple n’est pas qu’il soit le peuple de la vérité ; elle est qu’à partir de ses œuvres propres il puisse reconnaître la même possibilité de vérité dans tout autre peuple. Autrement dit, chaque peuple acquiert sa vérité par ses œuvres, mais cette vérité ne devient pleinement vraie qu’en s’articulant à celle des autres peuples. 


“Heidegger, d’une part, ne peut pas prendre en compte que ce que le peuple grec a acquis de vérité n’a pas empêché la condamnation de Socrate (ni la falsification et l’effondrement de la démocratie athénienne), ni que ce que le peuple allemand de son côté a acquis de vérité n’a pas empêché l’engouffrement de ce peuple dans l’Holocauste. De là que, d’autre part, quand il parle de la mission du peuple allemand (il évoque la « prise en charge de la mission historique de notre peuple en tant qu’il est le milieu de l’Occident », IM, 61), il fait comprendre que cette mission consiste à s’opposer à tout ce qui est venu du judaïsme (il dénonce ainsi le bolchevisme, puis le christianisme parce que « la souveraineté de la raison comme aspiration à l’égalité pour tous n’[en] est qu’une conséquence », puis le judaïsme parce que « le christianisme est au fond d’origine hébraïque » – tous phénomènes à quoi il oppose la « nouvelle volonté allemande », A, 75) ; et il dit alors du peuple allemand ce que nous avons dit du peuple juif, qu’il est le « peuple métaphysique. » De toute façon, excluant tout véritable savoir philosophique, Heidegger exclut que la vérité puisse jamais être posée comme présente objectivement dans tous les peuples
JURANVILLE, 2017, HUCM

PEUPLE, Election, Vérité, Judaïsme

Si le sujet social refuse l’utopie véritable, il faut désormais découvrir ce qui peut transformer le sujet social lui-même. C’est ici que prend tout son sens l’élection, comme essence et altérité absolue du peuple. “Singularité et autonomie” la définissent. La singularité met le sujet en position de reconstituer personnellement la loi venue de l’Autre ; l’autonomie signifie qu’il doit le faire librement, sur fond de finitude radicale. L’élection n’est donc pas un privilège arbitrairement réservé à certains : elle est offerte à tout sujet, mais peu l’accueillent parce qu’ils pressentent le prix de l’individualisation, de la responsabilité et de l’œuvre. L’individu ne peut toutefois accueillir cette élection que si son peuple lui en transmet déjà la possibilité. Réciproquement la vérité des peuples ne vient d’aucune disposition innée : elle s’acquiert historiquement par les œuvres individuelles, notamment politiques, dont l’institution de l’État.
Juranville attribue au peuple juif une vérité primordiale parce qu’il aurait accueilli en premier l’élection universellement offerte. Mais cette élection se heurte au refus des autres peuples, et du sujet social en général (c’est ce qui le définit) : au lieu d'accueillir l'élection pour lui-même, le sujet social tend à rejeter celui qui en témoigne ; ce qui devrait être assumé par chacun est projeté sur une victime. La philosophie grecque - par l’idée, le dialogue et la raison - constitue ensuite une première universalisation : elle introduit la possibilité que la vérité de l'essentiel soit rationnellement reconnue par n'importe quel sujet individuel. Le philosophe devient un individu capable de sortir de l'identité collective. Sur le plan politique l’État et la visée rationnelle de la justice confirment l’originalité de ce peuple grec, mais cela ne veut pas dire que l’élection y soit accueillie par le sujet social. La condamnation de Socrate manifeste ouvertement la persistance du paganisme sacrificiel. Le Sacrifice du Christ franchit alors une nouvelle étape : grâce et élection concernent désormais non seulement l’individu mais le sujet social lui-même. Le péché rend pensable que le mal sacrificiel ne soit pas simplement le fait de mauvais individus, ou d’un mauvais peuple, ou d’un ennemi extérieur ; il appartient structurellement au sujet social comme tel. Le christianisme représente donc la possibilité d'une conversion du peuple lui-même. Pourtant ce sujet social projette à nouveau sa violence sur le peuple juif au lieu de l’assumer. En l’occurrence, le mécanisme sacrificiel consiste à attribuer le sacrifice du Christ au peuple juif : le sujet social considère que ce n'est pas « le peuple en général » qui a exigé la crucifixion, mais « le peuple juif ».
En affirmant l’existence, l’époque contemporaine doit penser ce qui rend cette contradiction possible. En effet l’existence signifie simultanément deux choses : la relation constitutive à l’Autre, et la tentation de refuser cette dépendance. Mais du fait même de l’existence, l’époque contemporaine suppose l’élection (ainsi que la grâce préalable) accueillie par le sujet social ; cela se traduit politiquement par la démocratie représentative qui apparaît comme l’institution adaptée à cette finitude : au moins la possibilité de l’élection (au sens propre) y est ouverte à tous. Le nihilisme témoigne cependant de la persistance du refus, ce qui se voit dans la Terreur, et qui connait son extrême déploiement dans la Shoah : logique sacrificielle tournée non plus contre l’Elu en personne, mais contre le peuple porteur primordial de l’élection. Mais la démocratie survie car une institution juste doit être capable de tenir, et même de fonctionner, avec des sujets radicalement finis et résistants à leur propre liberté. L’affirmation de l’inconscient, outre l’existence, apporte alors la possibilité de comprendre le mouvement même du refus, et surtout elle ouvre la possibilité, comme le dit Lacan, du « moment de conclure ». Ce qu’affirme la psychanalyse, c’est qu’après une traversée de la finitude, un acte peut recréer une identité, achever une histoire et en ouvrir une nouvelle. Car - temporalité propre du sujet de l’inconscient - l’acte répond à un acte et ouvre à d’autres actes. Transposé à l’histoire universelle, ce “miracle” s’applique selon Juranville à la fondation de l’État d’Israël et à sa reconnaissance internationale. Car l’histoire n'est pas davantage évolution continue ni succession arbitraire : elle est une chaîne d'actes qui se répondent. L’acte du peuple juif est ici la fondation d’Israël, qui objective indiscutablement une identité historique : il s’agit bien pour ce peuple du moment de conclure une partie de son histoire en entrant dans l’histoire politique. Avec comme conséquence, selon Juranville, la reconnaissance implicite par lui-même de la divinité du Christ. En effet, doté désormais de son propre Etat empirique, exposé à des dangers nouveaux mais aussi au jugement international, ce peuple ne peut plus se considérer lui-même comme “l’élu absolu”. Le Christ signifie pour lui que le sujet social, lui-même en tant que peuple, doit sortir de la position sacrificielle et accéder à une objectivité nouvelle. En fondant un État, le peuple juif assumerait cette autonomie politique. La reconnaissance internationale de cet Etat constituerait alors l’acte symétrique du « monde historico-chrétien », reconnaissant non seulement cette légitimité politique mais également la vérité (mais non l’exclusivité) de son élection.
Pour finir, la philosophie elle-même doit atteindre sa propre vérité, afin d’être entendue et reconnue par tous. Elle l’accomplit en supposant qu’elle n’apporte pas seule la vérité au monde, mais qu’un savoir est déjà présent, sous des formes diverses, dans tous les peuples et les grandes religions. Elle doit reconnaître, expliciter et articuler philosophiquement une vérité déjà à l'œuvre en eux. Pour elle l’élection véritable ne vaut que si elle tend vers son universalisation.



“Ce qui permettrait de réellement passer outre au rejet, par l’ordinaire sujet social ou peuple, de l’utopie vraie et d’élever ce sujet social, ce peuple, à sa vérité, ce serait ce qui, venant de l’Autre absolu, mettrait l’existant en général en position de reconstituer la loi de cet Autre – c’est la singularité – et, sur fond de finitude radicale, de le faire de manière absolument libre – c’est l’autonomie. Or singularité et autonomie définissent l’élection. Élection comme l’altérité absolue du peuple et son essence. Elle est offerte à tous les hommes, à tout sujet individuel, comme l’a parfaitement dit Lévinas. Mais le sujet individuel ne peut l’accueillir et la vouloir même (on sait combien Jacob, et d’abord Rebecca pour lui, l’a voulue) que dans la mesure où le peuple dans lequel il apparaît l’accueille déjà.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PENSEE, Problème, Concept, Savoir

Le fini qui affirme l’existence découvre que le savoir commun exclut la contradiction radicale de l’existence. Donner toute sa vérité au problème signifie donc faire reconnaître universellement l’essence vraie vers laquelle conduit la contradiction. La pensée est précisément « vérité de l’essence » : elle pose le problème et permet de se débarrasser de la fausse essence qui organise le savoir commun. L’on pourrait croire que résoudre un problème signifie le faire disparaître. Ici, la pensée commence par poser véritablement le problème, parce que c'est justement lui qui permet de se débarrasser de la fausse essence. D’autre part, “vérité de l’essence”, cela signifie deux choses simultanément : elle doit dégager l'essence vraie ; elle doit la déployer jusqu'à sa reconnaissance objective. Les trois dimensions du don de l'Autre - grâce, élection, foi - deviennent alors trois opérations de la pensée. Juranville écrit d’abord : “parce qu’elle est grâce, la pensée pose l’être, et s’engage à accueillir toute contradiction”. La grâce signifie d'abord que quelque chose vient de l'Autre. La pensée, comme grâce, pose l'être, mais ne donne pas immédiatement le savoir. Elle ouvre le fini à l'être véritable et, avec lui, à tout ce qui va contredire le savoir commun. Puis : “parce qu’elle est élection, elle détermine l’être par des concepts, et s’engage à résoudre ces contradictions”. Si la grâce donne la possibilité, l'élection fait du sujet celui qui assume cette possibilité. C'est pourquoi elle correspond au concept, qui n’est pas ici une simple étiquette intellectuelle mais l'opération par laquelle l'être est déterminé. C'est donc ici que la pensée devient travail. Cela permet de comprendre pourquoi Juranville peut reprendre Hegel tout en le transformant. Il conserve le rôle du concept et de la résolution dialectique, mais il refuse que le mouvement soit simplement l'autodéploiement nécessaire de l'essence. Il faut un acte du sujet. Enfin : “parce qu’elle est foi, elle articule les concepts dans le tout de la raison, et résout enfin objectivement, dans un savoir nouveau, toutes les contradictions”. La foi n’est pas ici le contraire de la raison mais la condition permettant d'aller jusqu'au savoir. Parce que la foi maintient la confiance dans le fait que le travail conceptuel peut effectivement aboutir à une vérité objective. Elle permet d'articuler les concepts dans le tout de la raison.
Kant avait déjà compris que la pensée devait dépasser le savoir commun, mais sa séparation entre pensée et connaissance laisse la chose en soi sans objectivité. Hegel a raison d’exiger que la pensée conduise au savoir : si elle affirme quelque chose comme l'essence ou la chose en soi, elle doit pouvoir montrer comment le phénomène se rapporte à cette essence. Sinon, elle pose l'essence sans réellement la penser jusqu'au bout. Cependant Hegel ne reconnaît pas la rupture radicale qu’implique l’existence. Chez Hegel, la pensée dépasse le savoir fini par son propre mouvement dialectique. Or il oublie que quelque chose doit d'abord s'effondrer : il s’agit de traverser le non-savoir et pas simplement de perfectionner le savoir ancien. Encore faut-il que le savoir ancien perde son statut d'absolu : cela exige une rupture, et un nouveau rapport à l’absolu en tant qu’Autre. Schelling aperçoit cette rupture dans l’expérience de la « nescience » : penser suppose d’abord de renoncer au savoir lié du savoir commun afin de retrouver la liberté de penser. Mais sa raison reste indéterminée et ne permet pas encore d’expliquer comment le savoir nouveau devient effectif. Manque l'élément qui permet de comprendre comment le sujet peut être à la fois fini et néanmoins capable de produire objectivement un savoir nouveau. La pensée de l’existence, surtout chez Heidegger, reconnaît la finitude et l’effondrement du savoir, mais refuse encore l’objectivation du nouveau savoir. Il protège l'altérité de l'être au prix de l'objectivité du savoir, et finalement ne fait que protéger et pérenniser le savoir commun. C’est l’inconscient qui permet finalement de tenir ensemble finitude, altérité, liberté et savoir effectif. L'inconscient protège la vérité de la finitude sans condamner la pensée à l'impuissance : car si le sujet y est partiellement déréalisé, il y a toujours quelque chose à dire de la fonction du sujet dans la structure, et finalement l’acte de dire (le dire vrai) revient toujours au sujet. Le fini doit donc passer du savoir commun à la contradiction, de la contradiction à la pensée, puis de la pensée à l’essence, au concept, à la raison et au savoir nouveau. Ou plus simplement : la grâce donne à penser ; l'élection fait penser ; la foi permet de savoir. Et le point capital est que le savoir final ne supprime pas la contradiction dont il est issu : il est précisément le savoir produit après sa traversée.



“Comment, pour le fini qui, affirmant l’existence, suppose un savoir nouveau et vrai, aller jusqu’au savoir philosophique, où ce savoir se pose comme tel, plutôt que de laisser régner objectivement et socialement le savoir commun, qui exclut l’existence et sa contradiction radicale ? Comment donner toute sa vérité au problème comme position de la contradiction ? En s’engageant à faire reconnaître de tout Autre l’essence vraie vers quoi dirige cette contradiction. Et donc par la pensée qui est, rappelons-le, vérité de l’essence. La pensée est ainsi ce qui veut et pose le problème, lequel lui permet de se débarrasser de l’essence fausse qui ordonne le savoir commun et ses variantes. Parce qu’elle est grâce, la pensée pose l’être, et s’engage à accueillir toute contradiction. Parce qu’elle est élection, elle détermine l’être par des concepts, et s’engage à résoudre ces contradictions. Parce qu’elle est foi, elle articule les concepts dans le tout de la raison, et résout enfin objectivement, dans un savoir nouveau, toutes les contradictions.”
JURANVILLE, 2000, JEU

PENSEE, Essence, Vérité, Don

La pensée commence lorsqu’elle accepte de poser l’essence (un principe dont on puisse déduire des conséquences vraies) comme pouvant valoir pour tous (après avoir répondu à toutes les objections) et cherche à lui donner une vérité objective. Elle comporte ainsi deux mouvements complémentaires : l’analyse dégage l’essence, tandis que la synthèse déploie sa vérité dans le savoir. La métaphysique conçoit déjà la pensée comme vérité de l’essence, en dépassant l’immédiat sensible pour atteindre l’intelligible, supposé d’abord dans l’Autre. Au-delà de la distinction kantienne entre pensée et connaissance, Hegel décrit le mouvement qui va de l’être comme immédiateté de l’essence, à l’essence dégagée comme principe, puis au concept lorsque l’essence se fait, dans le sujet, position. Mais cette essence reste encore formelle : hors temps, anticipative, se déployant sans sortir d’elle-même, elle ne possède pas la véritable ex-sistence d’une essence d’abord située dans l’Autre absolument Autre, et à laquelle le fini accéderait en affrontant sa finitude radicale. En revanche, chez Heidegger l’essence est réellement ex-sistante, d’abord dans l’Autre absolument Autre, pensé comme être ou Ereignis, et elle vient au Dasein sous la forme d’un don. La pensée est l’accomplissement éthique de l’essence donnée, pour autant qu’elle soit accueillie puis finalement redonnée. La vérité de l’essence prend alors la forme d’une objectivité nouvelle qui advient dans le langage et la parole, notamment dans la poésie. Mais Heidegger demeure dans une « pensée de l’être » sans accepter le passage à une objectivité nouvelle explicitement reconnue comme savoir. C’est ici que Juranville introduit l’inconscient comme ce qui permet de dépasser simultanément les limites de Hegel et de Heidegger. Avec l’inconscient, l’essence ex-sistante peut être véritablement déployée et la pensée peut effectivement formuler un savoir. D’une part, le don de l’Autre devient intelligible sous ses différentes formes : grâce, élection et foi ; il rend le savoir possible. D’autre part, l’acte créateur du sujet est dégagé comme tel sous la forme de la métaphore : le sujet ne se contente plus de recevoir l’essence, il la recrée et réalise effectivement le savoir. L’essence est donnée par l’Autre, mais le savoir doit être créé par le sujet. La pensée véritable est donc le travail par lequel une essence reçue devient, par création, un savoir effectif.


“Ce n’est qu’avec l’inconscient que l’essence réellement vraie, ex-sistante, peut être déployée dans toute sa vérité, et la pensée montrée comme allant jusqu’au savoir. Car alors, d’une part, le don de l’Autre est présenté sous toutes ses formes, grâce, élection et foi : par ce don, le savoir apparaît comme possible. D’autre part, l’acte créateur du sujet est dégagé comme tel, comme métaphore : par cet acte, le savoir peut être effectivement réalisé. D’où la possibilité, dont nous allons nous occuper maintenant, de reprendre la présentation hégélienne du concept de la pensée – mais avec les modifications qu’implique l’exigence, pour passer à chaque moment nouveau, d’un acte de création, où s’exprime qu’on a laissé venir en soi l’essence, et qu’on la re-pose comme on le doit.”
JURANVILLE, 2000, JEU

PARRHESIA, Vérité, Election, Démocratie, FOUCAULT

Juranville voit dans les derniers travaux de Foucault une orientation vers un droit juste et vers une démocratie véritable, c’est-à-dire représentative. Il s’agit d’articuler fermement parole vraie, élection et démocratie. Il s'appuie surtout sur la notion foucaldienne de parrhèsia, parole libre, franche et courageuse, mais nécessairement « indexée à la vérité » et donc non arbitraire, laissant aux autres la liberté de répondre. Socrate en constitue la figure exemplaire, celui qui dit vrai et rend possible pour l'autre une vérité sur lui-même. Disons même que la présence de l'Autre est constitutive de la parole vraie. L'individu autonome étant celui qui a reçu de l’Autre les conditions de son autonomie et qui les assume. Mais cette liberté de parole n’est pas sans risque. Dire vrai suppose d'affronter quelque chose qui pousse le sujet à ne pas dire, comme affronter sa propre finitude, ou déranger l’ordre social établi. La vérité est difficile parce qu'elle met le sujet en danger. Mais celui qui écoute doit également avoir le courage d'accueillir une vérité qui peut le blesser dans son amour-propre. Juranville interprète ce courage comme le témoignage de l'accueil de l'élection. L'élection est donc offerte à tous, mais peu l'assument effectivement. L’individu véritable n'est pas une créature naturellement supérieure ou socialement privilégiée : il est celui qui accepte effectivement une possibilité ouverte à tous. La parrhèsia introduit ainsi une inégalité d'autorité au sein même de l'égalité politique : certains peuvent devenir « les premiers » parce qu'ils assument la parole vraie. La vérité n’est pas seulement ici le rapport adéquat au réel, mais également le fait qu’elle s’adosse à la parole de tout Autre, pouvant toujours librement intervenir. L'exemple de Périclès montre que la démocratie athénienne pouvait reconnaître à tous le droit politique tout en laissant au meilleur l'exercice effectif de l'autorité. La démocratie juste n'est donc pas l'abolition de toute différence entre les individus, mais l'organisation politique permettant à une autorité issue de la parole vraie de s'exercer sans devenir tyrannie. Juranville voit dans cette possibilité individuelle la condition d'un nouveau monde social, véritablement démocratique, qui ne doit pas supprimer le pouvoir mais organiser un espace dans lequel la parole autonome de l'individu puisse avoir une place institutionnelle.


“Or c’est vers une conception du droit juste, et aussi de la démocratie représentative en tant qu’elle est, dans l’État, dans l’État juste, le régime politique qui conforte le mieux le droit, que nous semblent aller les analyses tardives de Foucault. Ainsi d’abord pour ce qu’il dit, dans ses deux derniers cours au Collège de France, Le gouvernement de soi et des autres et Le courage de la vérité, sur la παρρησία (parrhèsia) et qui nous semble caractériser, dans le cadre d’un monde social nouveau, la parole libre et vraie de l’individu véritable – individu véritable qui, ayant accueilli grâce et, décisivement, élection, s’affronte à la finitude de l’humain et l’assume ; et qui, comme sujet social, tiendra le discours de l’individu (discours psychanalytique).”
JURANVILLE, 2017, HUCM 

PAROLE, Dialogue, Vérité, Dialectique, LACAN

Le dialogue est une recherche commune de la vérité, mais celui qui parle ne peut jamais être lui-même le garant définitif de ce qu’il dit : l’Autre occupe provisoirement le « lieu de la vérité » et peut juger l’énoncé. Celui qui parle est donc structurellement exposé au risque de manquer la vérité, tandis que l’écoute donne à l’Autre une position de perfection provisoire. Les rôles s’inversent ensuite, ce qui permet de concevoir, avec Platon et Hegel, un mouvement progressif vers l’énonciation de la vérité. Mais la psychanalyse lacanienne interdit de conclure à une vérité finalement totale : la vérité demeure toujours partielle et le dire rencontre une limite qu’il ne peut lui-même entièrement situer. Si une vérité absolue était finalement atteignable, le processus dialectique serait déjà orienté depuis le commencement par cette vérité totale. C’est précisément le modèle hégélien : même le manque et la division sont des moments internes au déploiement du Logique. Rien ne lui est véritablement extérieur. Lacan rompt avec cette clôture : l’inconscient interdit un savoir absolu conçu comme savoir qui se saurait lui-même. Le sujet demeure dans la situation du désir et ne peut accéder à une transparence totale. Il y a toujours un reste que la dialectique ne peut pas résorber. De fait, “quelque chose de l’ordre de l’être”, comme le dit Juranville, échappe au logique, nommément l’objet « a » lacanien, comme ce qui vient donner consistance à cet extérieur du logique. Le dialogue ouvre donc simultanément la possibilité de la vérité et l’impossibilité de sa clôture absolue.


“Rien pour Hegel n’est, si l’on préfère, extérieur au Logique. Mais c’est là que Lacan se sépare de Hegel, comme il le proclame avec beaucoup de netteté : « Nous faut-il dire maintenant que si l’on conçoit quelle sorte d’appui nous avons cherché dans Hegel pour critiquer une dégradation de la psychanalyse si inepte qu’elle ne se trouve d’autre titre à l’intérêt que d’être celle d’aujourd’hui, il est inadmissible qu’on nous impute d’être leurré par une exhaustion purement dialectique de l’être… » . Pour l’inconscient, il n’y a pas de savoir absolu, au sens d’un savoir qui se saurait. On ne peut dépasser la situation de désir, et du seul fait qu’il n’y a de vérité que partielle, quelque chose de l’ordre de l’« être » se situe à l’extérieur du logique. On verra que c’est l’objet propre de la psychanalyse, l’objet « a ».”
JURANVILLE, 1984, LPH

ŒUVRE, Écriture, Parole, Vérité

La Chose est, on le sait, unité de la réalité, mais également signifiance ; et même en tant que reconnue, vérité de la signifiance, c’est-à-dire parole. La Chose « parle » ainsi en tant qu’elle se pose objectivement dans sa vérité. Mais l’objectivité d’abord reconnue est fausse, car elle résulte de la falsification de la réalité par l’existant fini. Il s’agit donc, au niveau de l’oeuvre censée reconstituer objectivement la chose, d’affirmer ensemble la parole et la vérité, ce qui conduit à l’écriture. L’écriture est la parole qui advient ou réadvient comme vraie après avoir traversé sa falsification première par l’existant. Au-delà d’une simple (et vaine) transcription de la parole, cette écriture implique un travail qui consiste à répéter l’épreuve de la finitude et à en fixer progressivement les étapes dans le trait. Par cette répétition, l’écriture vise une structure qui possède consistance, unité et signifiance. L’écriture est ainsi le processus par lequel se constitue objectivement la vérité de la parole.


“Ce qu’il faut donc, pour donner vérité objective à l’œuvre, c’est poser la parole vraie comme reconnue de tous, affirmer la parole et en même temps la vérité, affirmer l’écriture. L’écriture est la parole en tant qu’elle réadvient comme vraie à travers toute l’épreuve de sa primordiale falsification par l’existant.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ŒUVRE, Occasion, Chose, Vérité

L’occasion essentielle, qui s’oppose au simple « fait », possède deux caractères simultanés : elle est entièrement pour l’Autre (comme altérité vraie) ; elle surgit imprévisiblement à partir de soi (comme existence vraie). Autrement dit, elle est l'apparition imprévisible, à partir d'une existence singulière, de quelque chose qui s'adresse à l'Autre. Laisser venir l’altérité signifie pour l’existant supposer que l’existence qui le fascinait “s’ouvre à tout existant comme à son Autre” selon les termes de Juranville. Cette existence veut alors être reconstituée par l’Autre dans sa réalité, c’est-à-dire dans la finitude radicale qu’elle éprouve et assume à nouveau. Laisser venir cette altérité revient donc à laisser venir la vérité, entendue comme réalité posée puis re-posée objectivement. Or l’existence vraie d’où surgit l’altérité est l’unité de la réalité, la Chose originelle. Vérité et Chose définissant ensemble l’œuvre, l’occasion essentielle se donne donc à l’existant sous la forme de l’œuvre. On sait que la pensée de l’existence accepte de supposer à l’œuvre une objectivité absolue vraie, mais aussi qu’elle refuse de poser cette objectivité comme telle. Elle refuse ainsi qu’une œuvre reconnue comme objectivement vraie puisse devenir l’occasion d’une œuvre nouvelle qui en confirme l’objectivité. Ce refus empêche donc de concevoir une véritable continuité historique des œuvres vraies, chacune pouvant appeler une autre œuvre. Marx permet alors de comprendre que l’œuvre effectivement reconnue dans le monde social est au contraire une œuvre fausse. Le monde social lui-même est cette œuvre fausse, puisqu’il objectivise une organisation qui refuse à l’existant l’accès à son œuvre propre. Le Capital constitue la forme historique et terminale de cette œuvre fausse. La société capitaliste produit donc une objectivité puissante et reconnue, mais dans une structure qui conserve un fond de violence. Après Marx, le refus de poser l’objectivité de l’œuvre vraie ne peut plus être considéré comme une simple prudence philosophique. Il devient un problème politique, car ce refus risque de laisser intacte l’objectivité socialement imposée de l’œuvre fausse.


“Ce que Marx a dégagé dans ses analyses du capitalisme correspond exactement à ce qu’est selon nous l’« œuvre » ordinairement reconnue, œuvre fausse qu’est alors éminemment le monde social lui-même et où s’exprime le refus d’une œuvre vraie qui ouvrirait à l’œuvre propre de l’existant : le Capital est la forme historique et terminale de pareille œuvre fausse. De sorte que ce qui apparaît après Marx, c’est que ne pas poser comme telle l’objectivité de l’œuvre vraie, ce serait – problème de la pensée de l’existence – être complice de cette œuvre ordinaire avec son fond de violence.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ŒUVRE, Vérité, Chose, Sexuation, HEIDEGGER

L’oeuvre, comme objectivité absolue, ne peut être posée comme telle que dans le savoir, puisque cette objectivité finalement doit être reconnue. Il faut donc un savoir de l’oeuvre et que ce savoir lui-même soit oeuvre. En tout cas consistance et unité sont le propre de l’oeuvre. La chose déjà possède une unité et une consistance originelles. L’œuvre fait que cette chose est reproduite dans l’espace de l’objectivité. « Elle est ainsi la vérité de la chose » dit Juranville, vérité tenant au fait que la chose est précisément créatrice. L’oeuvre devient ainsi la chose se répétant. A noter que le sujet créateur devient lui-même, dans cette opération, chose, recréateur comme chose. Le créateur ne produit donc véritablement que lorsqu'il se laisse porter par cette puissance de la Chose ; et pas n’importe comment, selon la structure quaternaire qui est celle de la chose se déployant métaphoriquement, et qui devient celle de l’oeuvre. Juranville reprend partiellement l’analyse heideggérienne de l’oeuvre, en tant que distincte de l’outil et de la chose. L’œuvre possède en effet à la fois le caractère fabriqué de l’outil et la consistance autonome de la chose. Heidegger comprend que l’œuvre est la chose ou la terre répétée dans le monde, et que la vérité y est « à l’œuvre ». Le monde est l'espace ouvert par la vérité ; la terre, elle, est caractérisée par la Verbergung, la réserve, le retrait : la vérité s'y retire et devient non-vérité. L’œuvre est donc, chez Heidegger, le lieu d'un « combat essentiel entre monde et terre », mais il ne peut poser que la terre/la chose est elle-même la vérité originelle et le principe créateur. Sinon, comment pourrait-on concevoir que le monde/l’oeuvre est l'espace où la vérité originelle peut être posée, puis répétée ? D’un côté Heidegger voit la métaphore mais ne la pense pas jusqu’au principe ; de l’autre il ne veut pas poser que la terre est elle-même la vérité originelle et le principe créateur. Pour bien marquer sa différence, Juranville rapporte au contraire la terre au principe théologique de la « Puissance créatrice du Père ». Dès lors le combat monde/terre prend la forme plus fondamentale du différend masculin/féminin au-delà de toute complémentarité mythique des sexes. Juranville écrit : « l’œuvre libère l’indifférence pure des sexes, la métaphore paternelle en tant que création libre, par la mère, du père — supposé lui-même créateur. » Qu’est-ce à dire ? La création authentique rompt avec la complémentarité sexuelle ordinaire qui permet biologiquement la reproduction. Au regard de la création pure, l’« indifférence des sexes » prime au sens où l’un n’est pas moins créateur que l’autre : le masculin n’y est pas spécialement « celui qui crée », et le féminin « celle qui reçoit ». La différence des sexes n’est pas effacée pour autant, le masculin et le féminin se redistribuent aux quatre pôles de la structure de l’oeuvre, comme objet et Chose pour le féminin, comme sujet et Autre pour le masculin, et tous sont les moments nécessaires de la création. Ce que dit Juranville corrigeant Heidegger c’est que la Terre/le féminin crée elle aussi, et même elle peut créer le Père comme Père (la “métaphore du Nom-du-Père” selon Lacan). Non que le Père et la Chose soient identiques, mais l’œuvre est précisément le lieu où cette puissance créatrice originelle se transmet et se répète : la Chose se recrée objectivement.


“Le combat entre monde et terre prend alors un tout autre sens, si c’est la terre (la chose) qui est le principe, et si ce combat ne doit pas être un combat abstrait, métaphysique au mauvais sens du terme. Il devient combat, différend essentiel du masculin et du féminin. Le monde, c’est le masculin. Avec, d’une part, la non-vérité comme errance, la névrose, l’espace où le sujet cherche la vérité, où il a à créer. Et, d’autre part, la vérité posée comme telle, l’œuvre, la sublimation - ce qui, d’abord, n’est qu’un idéal. L’homme comme sujet, et l’homme comme Autre. La terre, c’est le féminin. Avec, d’une part, la non-vérité comme dissimulation, l’objet se faisant passer pour l’absolu, la perversion. Et, d’autre part, la non-vérité comme refus, la chose dans son indifférence, la chose qui pourrait rester close sur soi, mais qui s’ouvrira librement, la psychose. La « double réserve », le « double retrait ». La femme comme objet, et la femme comme Chose. Si l’œuvre est, comme le dit Heidegger, « instigatrice de ce combat », entre monde et terre, cela signifie maintenant que, en lieu et place du « rapport sexuel », de la complémentarité des sexes à quoi la métaphore paternelle avait été réduite, l’œuvre libère l’indifférence pure des sexes, la métaphore paternelle en tant que création libre, par la mère, du père — supposé lui-même créateur.  Ainsi, chez Heidegger aussi, la métaphore, la chose, se pose elle-même dans l’œuvre. Mais Heidegger ne dit rien de tel de la métaphore, de même qu’il ne veut rien dire du principe qu’est la terre - en termes théologiques, la Puissance créatrice du Père. Et il ne peut montrer en quoi l’œuvre a une vérité objective. Attachons-nous au contraire à une telle objectivité.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

MYTHE, Vérité, Peuple, Philosophie

La philosophie, parce qu’elle se veut savoir, doit viser la reconnaissance universelle et donc celle du peuple, ce qui la conduit à vouloir une démocratie accomplie malgré sa critique de la démocratie ordinaire. Or le peuple ne reconnaît primordialement le savoir que sous la forme du mythe. Celui-ci se distingue à la fois du discours ordinaire et du discours philosophique spéculatif. Contrairement au discours ordinaire, il fait apparaître une réalité autre, qui se pose elle-même et organise le monde autour d’elle, devenant ainsi vérité par rapport aux réalités ordinaires. Mais, contrairement à la philosophie, cette vérité ne se pose pas explicitement comme vérité : elle surgit immédiatement, sans être déduite, justifiée ni développée conceptuellement. Cette immédiateté ne signifie pourtant pas arbitraire : le mythe est articulé. Il fait d’abord apparaître la vérité dans sa différence avec le monde ordinaire, ce qui en fait un symbole, puis il cherche à réunir dans l’identité cette différence qui se répète, ce qui en fait un récit. Le mythe constitue ainsi la première forme sous laquelle la vérité se donne universellement aux hommes. Dans le monde social, les maîtres incarnent cette vérité comme des modèles ayant eux-mêmes traversé l’initiation et l’épreuve racontées par le récit. Les clercs, eux, l’expliquent en montrant que le récit exprime la relation entre l’Autre absolu et l’homme. La philosophie doit reconnaître dans le mythe une vérité propre, faute de quoi son propre savoir ne pourrait devenir universellement reconnaissable. Une telle structure se rencontre déjà chez Platon qui met en avant et surtout réinterprète certains mythes au nom de l’exigence de vérité, surtout de vérité éthique. Le mythe apparaît donc comme la médiation entre la révélation immédiate de la vérité et sa reconstruction philosophique rationnelle.


“Qu’appelle-t-on « mythe », en effet ? Le mythe se distingue du discours ordinaire aussi bien que du discours philosophique, spéculatif, de la spéculation. D’une part, se distinguant du discours ordinaire, il pose une réalité qui est autre que la réalité ordinaire. Une réalité qui « se pose elle-même » et qui ordonne le monde autour de soi. Une réalité qui est donc vérité par rapport à toutes les réalités ordinaires, et qui est alors cette vérité à travers et dans le mythe lui-même. D’autre part, se distinguant du discours philosophique, spéculatif, il est cependant une vérité qui « ne se pose pas comme telle », dont on ne tire pas de conséquences, pas plus qu’elle n’est elle-même conséquence de rien. Une vérité qui surgit dans l’immédiateté, c’est-à-dire qui est éprouvée comme telle sans avoir à être justifiée. Certes le mythe comme immédiateté de la vérité (face à la spéculation comme position de la vérité) n’est pas une vérité simplement supposée. Il est articulé. Il surgit en tant que vérité dans sa différence avec le monde ordinaire – il est en cela symbole. Mais, comme la vérité est identité, il cherche à nouer, dans une identité, la différence qui se répète – il est en cela récit. C’est par un tel mythe que la vérité primordialement se donne à tous les hommes.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

MYSTIQUE, Vérité, Parole, Oeuvre, WITTGENSTEIN

La mystique constitue le troisième rapport positif à l’existence, après l’esthétique du Beau et l’éthique du Bien, et elle correspond au plan de la connaissance. Elle assume la contradiction propre à la finitude radicale : pour l’homme fini, le vrai apparaît d’abord imprévisiblement à l’extérieur, comme Autre. Le Vrai est l’absolu en lui-même, l’essence comme puissance créatrice, mais une essence que l’existant doit pouvoir reconstituer. Contrairement à l’essence qui pose immédiatement la chose, le vrai pose seulement la réalité, et il revient à l’homme de lui donner unité et consistance dans l’œuvre. Autrement dit le vrai ne fournit pas immédiatement l'œuvre ; il donne la réalité à partir de laquelle l'œuvre devra être créée. C'est pourquoi Juranville peut définir le vrai comme : “accord de l’objet avec lui-même”, une fois cet accord réalisé dans l’oeuvre. À la différence de l’écriture du Beau et de la lecture du Bien, le Vrai se rapporte à la parole, à une Parole primordiale à laquelle l’homme doit se mettre à l’écoute. Juranville convoque alors Wittgenstein pour qui le Vrai absolu relève du mystique et de l’inexprimable : il ne peut être dit comme une proposition scientifique, mais seulement montré dans l’acte de parole et accueilli dans le silence. Mais Juranville refuse de conclure que le Vrai serait définitivement inaccessible à la pensée. La solution réside dans la philosophie elle-même comprise comme “parole de discours répondant à la Parole originelle”. Hegel avait déjà indiqué que le rationnel peut être appelé mystique sans devenir pour autant inconcevable. Juranville veut ainsi dépasser à la fois la réduction scientifique du vrai et son enfermement dans l’ineffable.


“La question qui se pose finalement est de savoir comment dire jusqu’au bout cette mystique du Vrai présentée par Wittgenstein comme inexprimable, comment parvenir, dans la vie de connaissance dont il parle, à une connaissance effective de cet Être qui échappe à toute science, à toute rationalité scientifique. C’est selon nous, non pas par l’art comme pour l’esthétique du Beau, ni par la religion comme pour l’éthique du Bien, mais par la philosophie elle-même comme parole de discours répondant à la Parole originelle.”
JURANVILLE, 2024, PL

LOGIQUE, Vérité, Forme, Théorie, ARISTOTE, HEGEL

La théorie authentique naît lorsque le sujet dépasse l'objectivité immédiate et fausse, qui repose sur une identité simplement donnée d'avance. La vérité ne peut apparaître qu'à travers une différence qui détruit cette identité première. Mais cette différence n'est pas une simple séparation : elle est déjà porteuse d'une nouvelle identité plus vraie. Cette unité nouvelle produite par la différence caractérise la forme. La forme est l'unité envisagée du point de vue de l'Autre : elle n'est donc pas une structure vide, mais la manière dont une vérité se construit objectivement. De même la théorie ne vise pas seulement une objectivité mais aussi, pleinement, une vérité. C'est pourquoi la théorie essentielle est finalement la logique, laquelle se définit comme forme et en même temps vérité. Aristote a mis en place la science de la logique avec sa théorie du syllogisme : le syllogisme possède une validité indépendante du contenu particulier des propositions ; sa force, disons même sa vérité, vient de sa forme simplement correcte. L’on peut alors considérer la logique aristotélicienne comme un simple Organon, c'est-à-dire un outil de la science. Mais elle n’est pas essentielle, au sens où les relations logiques n'émanent pas du mouvement propre de la chose ; elles sont seulement un instrument permettant de raisonner sur elle. Avec Hegel, au contraire, le mouvement logique est désormais celui de la réalité elle-même. Toute chose passe dialectiquement par trois moments : identité immédiate, différence, puis identité réconciliée (le fondement spéculatif). Ces trois moments correspondent également aux trois formes du concept : universel, particulier et singulier. Le raisonnement cesse alors d'être un simple procédé démonstratif : il exprime le développement même du réel. La logique est dialectique parce qu'elle dépasse les oppositions abstraites (forme/contenu, universel/particulier), puis spéculative parce qu'elle montre comment une unité nouvelle surgit de cette négation. 


“La théorie est d’abord, dans son acte, la logique elle-même. Car l’existant commence par s’arrêter à une objectivité fausse, qui exclut l’existence, et où l’identité supposée à l’objet est toujours déjà là, anticipative. L’objectivité vraie que suppose la théorie, la théorie en soi, la théorie essentielle, doit dès lors venir par la négation de cette identité, et donc par la différence ; mais par la différence en tant qu’elle introduit expressément l’identité nouvelle et vraie, en tant qu’elle porte en elle le principe de cette identité nouvelle ; et donc par la différence en tant qu’elle est en même temps unité, puisque l’identité est unité et vérité. Or différence et unité définissent la forme : la forme en effet est l’unité en tant qu’elle est vue de la place de l’Autre. C’est donc comme forme qu’advient l’objectivité vraie et existante. Mais la théorie n’est pas seulement objectivité, elle est aussi vérité. Et c’est finalement comme logique que se donne la théorie, puisque forme et en même temps vérité, ce n’est autre que la logique.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

LIBERTE, Intériorité, Loi, Savoir

La liberté véritable ne consiste pas à s'affranchir de toute loi, mais à accueillir si profondément la loi juste qu'elle devient intériorisée, “immédiateté de la loi” selon Juranville. Cette liberté naît lorsque l'Autre vient « creuser » l'existence par sa loi, ouvrant une intériorité essentielle, distincte de l'intériorité psychologique ordinaire. Celle-ci n'est pas déjà présente avant toute relation : elle est produite par l'appel de l'Autre. Dans cette ouverture, l'Autre dépose une identité nouvelle qui devient progressivement celle de l'existant lui-même. L'autonomie n'est donc pas auto-fondation, mais appropriation libre d'une identité reçue. Lorsque cette intériorité s'accomplit, le sujet accède au savoir véritable : il comprend et assume rationnellement la nécessité de la loi, qu'il ne subit plus mais « reveut ». Cependant, ce savoir ne devient pleinement vrai que s'il peut être reconnu universellement. Il faut donc affirmer que cette intériorité n'est pas le privilège de quelques uns, mais une possibilité ouverte à tous. L'union de cette intériorité et de cette vérité universalisable constitue le savoir philosophique authentique.


“Ce qu’il faut donc pour que l’esprit soit accepté universellement, c’est qu’à l’intériorité qui est savoir supposé s’adjoigne la vérité qui pose que cette intériorité peut être, doit être et est le fait de chacun. Intériorité et vérité, cela définit justement le savoir qui, comme savoir véritable, est en soi ce qui, dans l’esprit, lui assure sa reconnaissance universelle.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

LIBERALISME, Capitalisme, Vérité, Individu, FOUCAULT

Juranville relit l'ensemble de l'évolution intellectuelle de Foucault pour montrer qu'elle conduit progressivement à une réhabilitation du libéralisme, compris non comme simple doctrine économique mais comme condition philosophique de la liberté individuelle. Le premier Foucault reprend d'abord la critique marxiste du libéralisme comme idéologie masquant les rapports réels de domination, notamment dans le contrat de travail où l'égalité juridique dissimule l'inégalité économique. Toutefois, influencé davantage par Nietzsche que par Marx, Foucault déplace rapidement son attention vers la question de l'exclusion de l'individu par les totalités sociales. Il abandonne ensuite la notion d'idéologie dominante au profit de celle de savoir-pouvoir. Trois raisons expliquent ce déplacement : la théorie classique repose sur une conception erronée de la représentation ; elle oppose naïvement le vrai et le faux sans penser l'apparition historique d'une vérité nouvelle ; enfin, elle imagine un pouvoir centralisé alors que le pouvoir est diffus et inséparable des savoirs qu'il produit. Dans un troisième moment, Foucault s'intéresse moins aux idéologies qu'aux « régimes de véridiction », c'est-à-dire aux formes historiques selon lesquelles les sujets accèdent à la vérité. Pour Juranville, cette évolution rapproche Foucault de la pensée de l'existence : la vérité exige toujours une transformation intérieure du sujet, une véritable spiritualité. S’esquisse alors une proximité de Foucault avec Lacan, chez qui dire le vrai suppose de « payer un prix », c'est-à-dire renoncer aux défenses imaginaires, affronter la finitude et transformer son rapport à soi. La vérité n'est jamais une simple connaissance : elle est conversion du sujet.
À partir de cette nouvelle problématique, Foucault reconsidère le libéralisme. Celui-ci ne vise pas d'abord le développement du capitalisme, même s'il l'a historiquement accompagné ; il consiste surtout à reconnaître la finitude constitutive de l'homme, toujours tenté de poursuivre ses intérêts particuliers, tout en organisant juridiquement un espace où chacun puisse devenir un véritable individu. Le libéralisme protège les libertés, limite le pouvoir politique par le droit, garantit l'État de droit et les institutions représentatives. Il permet ainsi à ceux qui acceptent le travail de la vérité de poursuivre leur accomplissement sans être empêchés par ceux qui refusent cette exigence. La liberté n'est pas suppression des contraintes mais corrélat des dispositifs juridiques qui rendent possible l'exercice de l'autonomie. Les thèmes foucaldiens du souci de soi, de la parrhèsia et de l'aveu manifestent une lente promotion de l'individu, dont le christianisme constitue un moment décisif. Avec la doctrine du péché, l'exigence de conversion et la verbalisation de soi, le christianisme apprend à l'homme à rompre avec son identité close et prépare l'émergence de l'individu véritable. Foucault voit dès lors dans la philosophie occidentale une pratique unique parce qu'elle associe rationalité et spiritualité : accéder à la vérité suppose toujours une transformation du sujet lui-même. Ainsi, a fortiori pour Juranville, la philosophie inspire l'« idéologie vraie » qu'est le véritable libéralisme, lequel crée les conditions politiques et juridiques permettant à chacun d'accéder à son autonomie. La psychanalyse reçoit alors sa pleine justification : elle est l'institution qui réalise concrètement, chez les individus, cette transformation intérieure exigée par la vérité. La philosophie fonde rationnellement la justice, le libéralisme en protège l'espace historique et juridique, et la psychanalyse accompagne effectivement les sujets dans le devenir de leur individualité véritable.


“Que tous, pour accéder à la vérité, doivent « payer le prix » (en renonciation à la jouissance ordinaire, en affrontement à la finitude). Que tous en quelque manière refusent de s'engager sur cette voie. Que certains seulement le fassent en manière. Qu'on s'arrange pour que ceux qui refusent de s’engager n'empêchent pas ceux qui s'y engagent de le faire C'est tout cela qui est présent dans le libéralisme véritable tel que Foucault l’a présenté dans les dernières années d’enseignement. Le libéralisme, s'il a eu comme conséquence le développement du capitalisme, ne l'aurait pas eu comme fin essentielle (« Bien sûr on peut dire que cette idéologie de la liberté a bien été une des conditions du développement des formes modernes, capitalistes de l'économie. Le problème est de savoir si, effectivement, dans la mise en place de ces mesures libérales, comme par exemple on l'a vu à propos du commerce des grains, c'est bien ce qui était visé en première instance », STP, 49). D'un côté le libéralisme fixerait comme telle la finitude de l'humain, le fait que tous en quelque manière refusent de s'ouvrir, comme individu véritable, à l'Autre en général, que tous en quelque manière restent clos sur leur intérêt immédiat d'individus quelconques ce que Foucault appelle les sujets économiques, l'économie étant une « discipline athée ». Le libéralisme a commencé lorsque fut formulée l'incompatibilité entre, d'une part, la multiplicité non totalisable caractéristique des sujets d'intérêt, des sujets économiques et, d'autre part, l'unité totalisante du souverain juridique », NB, 286). D'un autre côté, par le droit, le libéralisme garantirait à chacun l'espace pour devenir, s'il le veut, individu véritable et, à partir de là, s'occuper des affaires de l'État. De l'« autolimitation de la raison gouvernementale », Foucault dit que « c'est en gros ce qu'on appelle le libéralisme », lequel serait un « système soucieux du respect des sujets de droit et de la liberté d'initiative des individus » (22 sq et 323).”
JURANVILLE, 2019, FHER

INCONSCIENT, Jouissance, Savoir, Vérité

Il n’y aurait pas d’inconscient sans la possibilité d’un savoir insu ; l’inconscient c’est que du sens puisse se produire en dehors du monde de la conscience, que l’on puisse en jouir sans le savoir, que l’on jouisse précisément de ce savoir insu. C’est pourquoi “l’inconscient n’a de sens et de vérité pour un sujet que comme jouissance” écrit Juranville.


L’inconscient n’a de sens et de vérité pour un sujet que comme jouissance. Car la conscience est épreuve de la vérité de ce qui a sens dans le monde. L’inconscient, c’est que l’épreuve de la vérité ne puisse pas se faire dans le monde. Ce qui vaut, sinon pour les contenus particuliers et intramondains du savoir, du moins pour le savoir lui-même. La jouissance est cette épreuve. Elle est l’inconscient dans sa vérité, le savoir en tant qu’il ne peut pas se savoir, le savoir « insu ». Seule l’épreuve de l’inconscient comme jouissance pourra légitimer un discours qui voudrait réellement énoncer l’inconscient.
JURANVILLE, 1984, LPH

INTERPRETATION, Travail, Hétéronomie, Inconscient

Le travail est fondamentalement hétéronomie : il commence toujours par la confrontation à une loi ou à une exigence qui vient d'un autre que soi. Mais cette hétéronomie n'a de sens que si elle conduit à un accomplissement, c'est-à-dire à une vérité que le sujet pourra s'approprier. Or l'interprétation est précisément l'union de ces deux dimensions, hétéronomie et vérité : soumission à une loi extérieure et reconstitution libre de son sens. Ni projection de sa propre subjectivité, ni réception pure d’un contenu, elle consiste plutôt en une recréation. L'inconscient apparaît comme le modèle exemplaire de cette structure, il est même l'objet interprétatif par excellence : à la fois l'Autre auquel la conscience doit se soumettre, et la vérité profonde que cette conscience doit s'approprier. La cure psychanalytique apparaît dès lors comme un travail d'interprétation, tant du côté de l’analyste que du côté du patient. Plus largement, toute activité humaine comporte une dimension interprétative, y compris le travail social ordinaire. Quand un salarié reçoit une consigne, il doit déjà l'interpréter. Quand un artisan réalise une commande, il interprète une demande. Enfin, l'interprétation ne peut apparaître que dans un langage, qui est signifiance et signification. Elle commence toujours par un effondrement du sens commun, une expérience de non-signification qui rompt les évidences premières. Mais cette destruction n'est qu'un moment provisoire : à partir d'elle, le sujet reconstitue une signification nouvelle, supposée être la vérité de ce qui était d'abord seulement donné. L'interprétation est ainsi le mouvement par lequel l'hétéronomie devient vérité et par lequel le sujet accède librement à un sens qu'il n'a pas inventé mais recréé.


“Que l’interprétation soit hétéronomie, cela résulte de ceci qu’on ne peut légitimement parler d’interprétation (pour un rêve, un texte, un signe) que si celui qui interprète se soumet à la loi de ce qu’il interprète, et en assume, dans ce qu’il propose comme interprétation, tous les éléments. Tel ou tel peut toujours dire « C’est mon interprétation », ou « Voilà ce que cela signifie pour moi ». S’il ne s’est pas alors soumis à la loi de ce qu’il interprète, ce qu’il propose n’est pas une interprétation. Mais l’interprétation est aussi vérité. Elle pose, à tout Autre, ce qu’il en est de cette loi, de la loi de l’Autre particulier (rêve, texte, signe...) à quoi elle s’est soumise. Elle reconstitue la loi supposée en cet Autre. Et c’est alors librement qu’elle la reconstitue. L’interprétation est ainsi re- création. Et, en cela, création.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT