Accéder à la vérité implique toujours une rupture avec le monde ordinaire, rupture qui expose le sujet à la violence sacrificielle du groupe. Mais avec la psychanalyse, cette traversée tragique devient possible sans sacrifice réel, dans un confrontation avec la pulsion de mort et avec le désir authentique. Celui qui s’engage dans cette voie, à l’instar du héros de la tragédie, rompt avec “l’homme du commun”, dominé par la peur, la haine et la culpabilité. Lacan illustre ce processus avec la figure d’Antigone, condamnée par Créon au nom du prétendu bien collectif, et il rapproche la passion propre d’Antigone de celle du Christ : tous deux révèlent la vérité de la victime innocente face à la violence communautaire. Selon Juranville, Lacan montrerait ainsi, implicitement, le passage du paganisme sacrificiel à une reconnaissance de l’individualité absolue.
INDIVIDU, Tragédie, Psychanalyse, Sacrifice, LACAN
IDÉOLOGIE, Totalitarisme, Terreur, Individu
En promettant une totalité sociale sans non-sens, l’idéologie répond illusoirement à l’angoisse moderne liée à la finitude humaine. Elle fonctionne à partir d’un principe fondamental érigé en mythe (liberté, prolétariat, etc.), dont elle déduit une explication totale du monde, incarnée dans un chef et imposée sans contradiction, à l’opposé de la philosophie qui se construit dans l’épreuve critique. Contrairement à ce qu’affirme Marx, c’est bien l’idéologie — et non la religion — qui constitue le véritable « opium du peuple », car elle donne une illusion de toute-puissance accessible en ce monde, notamment par l’identification au chef ; son avantage sur la religion est la simplicité, et de faire l’économie du principe d’espérance. Structurellement, l’idéologie exclut ceux qui n’adhèrent pas à son principe et conduit à la terreur, définie par Juranville comme négation de l’être. Dans sa forme totalitaire, cette terreur vise non seulement des individus “opposants” mais l’individualité elle-même. Il ne faut pas s’être dressé explicitement contre le pouvoir pour être taxé d’”opposant”, il suffit que sa condition sociale ou son origine en laisse augurer la possibilité. Les pensées même non exprimées sont supposées criminelles et donc répréhensibles. La répression de l’”ennemi intérieur” s’effectue sous la forme paradigmatique du camp de concentration, station provisoire (ce qui est le propre de tout “camp”) dont la finalité ne saurait être que l’extermination, et avant ce terme même la destruction de toute humanité, la réduction de l’homme à un objet ou à un numéro. Ainsi, le totalitarisme apparaît comme l’aboutissement logique de l’idéologie, qui ne tolère aucune différence individuelle, même pas l’existence de l’individu comme tel.
IDEOLOGIE, Antisémitisme, Élection, Individu
Quel meilleur ennemi pour les idéologies que le peuple ayant depuis toujours porté l’exigence de l’individualité, le respect sacré de la vie individuelle, à savoir le peuple juif ? Car il est le premier peuple ayant accueilli la révélation du Dieu unique et, se réclamant ainsi de l’élection, il s’est engagé à en reconstituer la Loi et à en porter témoignage auprès des autres peuples. Un peuple, nécessairement, et non un simple individu (qui n’aurait pas survécu) à l’origine, et un peuple unique car il en va ainsi de l’élection qui consiste à rejeter la loi commune ou traditionnelle en acceptant le risque de subir le rejet de tous, mais qui consiste également à communiquer cette loi, et donc l’élection elle-même (la nécessité de reconstituer cette loi), avec tous. C’est pourquoi le juif n’est pas seulement incarnation de l’individu mais aussi symbole de la responsabilité et de l’éthique. C’est cela précisément que tente d’annihiler toute idéologie, totalitaire et sacrificielle par définition, mais plus que tout autre l’idéologie nationale-socialiste. Le communisme internationaliste et anticapitaliste reste l’idéologie première, mais le national-socialisme, qui en reprend la visée prophétique, ravive en outre la haine antisémite inhérente au paganisme, mettant en oeuvre méthodiquement et scientifiquement sa logique meurtrière et sacrificielle, jusqu’à l’holocauste.
HOMME, Individu, Dasein, Sujet social
L’homme se définit comme raison et finitude, ce qui témoigne d’une tension, voire d’une contradiction. Dès lors, quelle essence de l’homme pour la résoudre ? Dans le champ du savoir, l’homme apparaît objectivement comme individu ; c’est même ce qui le distingue radicalement de l’animal, si l’on en croit Kierkegaard (« l’individu est plus que l’espèce »). Le propre de l’homme résiderait dans une singularité irréductible, essentiellement paradoxale - toujours selon Kierkegaard - faisant coexister perfection et péché. L’individu, quant à lui, se définit comme identité et unicité. Cette identité est bien celle que l’on retrouve dans la formule du Dasein selon Heidegger : le “là” de l’être, l’être dans sa répétition, donc l’être comme Autre. Rien d’autre, souligne Juranville, que le thème biblique de l'homme à l'image de Dieu, philosophiquement laïcisé. Reste que le sujet social ne veut rien savoir d’un tel individu sous la guise de l’Autre, car le social ne reconnait que des exemplaires d’une généralité, d’un type, d’un modèle, jamais l’individu comme tel.
INDIVIDU, Rupture, Autonomie, Justice
À partir de la rupture fondamentale qui inaugure l’histoire, posons que l’avènement d’un monde juste suppose la constitution de l’individu. Celui-ci ne préexiste pas : il se forme en traversant l’épreuve de la finitude et en construisant son identité à partir de son unicité. L’individu est ainsi la subjectivité absolue du monde historique, ce par quoi celui-ci s’accomplit. Cependant, l’autonomie réelle de l’individu n’est atteinte que dans la production d’une œuvre, qui consiste à recréer la loi et qui possède une portée politique : elle vise un monde juste où chacun pourra devenir autonome. Cette œuvre doit être reconnue et partagée, et surtout elle transmet à autrui les conditions mêmes de l’individualité (grâce, élection, foi), car “il n’y a d’individu que parmi d’autres individus” écrit Juranville. Ainsi l’individu est le point de jonction entre rupture et monde juste. Cette figure de l’individu unifie les grandes figures historiques : maître du monde de la culture, serviteur du monde traditionnel, et individu du monde historico-occidental (l’individu accompli devient nécessairement maître pour les autres, tandis que celui qui ne l’est pas encore doit accepter une position de serviteur). Toutefois, le monde historique est traversé par une contradiction subjective majeure : l’existant refuse de devenir individu. Il lui préfère une figure imaginaire d’individu, immédiatement autonome, clos sur lui-même et conforme à l’image narcissique du moi. Cet « individu » est en réalité vide, sans unicité ni consistance, correspondant au « on » décrit par Heidegger. Mais les penseurs de l’existence (pré-freudiens) à la fois affirment l’exigence d’un individu authentique et refusent de penser que celui-ci puisse participer à l’institution d’un monde social juste. Ce refus reconduit en réalité la logique du sujet social et empêche l’avènement d’une véritable individualité historique.
FIN DE L’HISTOIRE, Individu, Psychanalyse, Sens, SOCRATE
La fin de l’histoire devient véritablement concevable avec l’apparition du discours psychanalytique, car celui-ci permet enfin l’émergence du discours vrai de l’individu, condition même du déploiement historique. L’histoire avait commencé lorsque, en Grèce, le discours individuel (incarné par Socrate) et le discours du clerc devenu philosophique (avec Platon) étaient apparus dans leur vérité, mais cette vérité était restée sans efficacité face à la répétition de la violence sacrificielle. L’affirmation socratique de l’idée introduisait bien un sens vrai, opposé au non-sens du discours ordinaire, mais ce sens ne parvenait pas à être reconnu universellement. Dès lors, le non-sens persistait, prenant la forme du péché à l’époque médiévale, sans que le sens puisse être objectivement établi. L’époque moderne voit surgir la conscience, qui prétend produire un sens nouveau en toute liberté, mais échoue à reconnaître qu’elle demeure elle-même prise dans le non-sens, ce qui conduit à son effondrement dans l’époque contemporaine. C’est seulement avec Freud que la solution, anticipée dans l’idée, devient effective : l’inconscient révèle que le non-sens est interne au sujet, tandis que le sens véritable surgit de l’Autre et doit être accueilli à travers une épreuve existentielle. La psychanalyse réalise ainsi ce que la philosophie grecque avait seulement esquissé. Dès lors, l’histoire atteint sa fin lorsque le discours psychanalytique devient le discours vrai de l’individu et que la philosophie peut en reconnaître la portée. Contrairement à la dialectique hégélienne où les contradictions sont internes à la raison et résolues comme telles, les contradictions de l’histoire sont ici absolues et ne trouvent leur résolution que dans l’ouverture à l’Autre. La fin de l’histoire correspond ainsi à l’accomplissement de cette ouverture et à la reconnaissance universelle du sens qui en procède.
GRACE, Philosophie, Sujet social, Individu
Bien que le discours philosophique soit en lui-même aliénant en tant qu’il pose son savoir et sa raison, il peut dispenser une grâce en s’adressant non au sujet individuel, comme le fait le discours psychanalytique, mais au sujet social. Cette grâce consiste à s’effacer comme lieu de vérité au profit de l’Autre absolu, à reconnaître les discours du monde social – cela passe historiquement par les grandes religions – comme porteurs de vérité, et à confirmer librement cette vérité par la raison. Ainsi la philosophie, comme la psychanalyse, transmet une grâce, mais orientée vers le sujet social. Ces deux modalités se rejoignent dans la parrêsia (franc-parler) décrite par Michel Foucault : celle de Socrate affirmant son non-savoir à lui mais concédant une vérité (inconsciente) chez l’individu auquel il s’adresse, et celle de Platon affirmant son non-pouvoir en tant que philosophe, mais concédant une vérité et une légitimité aux autres discours sociaux dans le champ politique.
GRÂCE, Individu, Autre, Résurrection
La grâce est le principe subjectif de l’individualité, parce qu’elle permet de tenir ensemble autonomie (le sujet est lui-même) et altérité (il est reconnu par l’Autre). Or c’est précisément cette unité qui définit, pour Juranville, l’individu accompli. Si l’individu surgit d’abord dans la solitude, s’il s’accomplit ensuite dans l’oeuvre, c’est bien la grâce qui rend possible ces moments : ouvrant l’espace de la solitude, elle permet la production de l’œuvre, puis se communique à travers celle-ci. On peut distinguer trois formes de grâce. D’abord une forme extérieure ou phénoménale, quand untel est reconnu par les autres comme “ayant la grâce” : on lui reconnait déjà autonomie (il agit librement) et altérité (il est validé par les autres). Ensuite une forme intérieure ou existentielle, quand l’existant reçoit la grâce de l’Autre absolu et peut en témoigner : elle est vécue comme une résurrection (sortie de la déchéance). La vie du sujet devient alors un chemin orienté par le modèle du Christ. Enfin une forme essentielle ou réelle, qui intervient seulement lorsque la grâce peut être transmise à un Autre, qui est toujours un individu. Pas d’individu sans transmission de la grâce. Kierkegaard a développé amplement ce thème de la grâce en lui donnant sa pleine dimension existentielle - pour lui la vérité est transmise d’individu à individu, et sous condition donnée par le Christ - mais il se refuse à en tirer les conséquences philosophiques. La nouveauté décisive vient avec la psychanalyse, laquelle pose qu’un savoir vrai - le savoir inconscient - se transmet effectivement par la grâce. La philosophie doit alors reconnaître ce mode de transmission et l’assumer pour elle-même, tout en produisant un savoir rationnel.
GRACE, Individu, Oeuvre, Christ
Pour l’individu fini qui veut affirmer une œuvre vraie et en maintenir la vérité malgré l’impossibilité d’en assurer immédiatement la reconnaissance universelle, il faut poser la grâce. Reçue de l’Autre – ultimement de l’Autre absolu –, la grâce ouvre l’accès à l’objectivité absolue que l’individu reconstitue dans son œuvre et transmet ensuite aux autres. Dans cet espace de l’oeuvre il affronte et transforme les passions fondamentales que sont l’angoisse, la culpabilité, la honte, et la peur, au fur et à mesure que la grâce s’enrichit de l’élection, de la foi, et enfin du don. Si la solitude est l’acte de l’individualité, et l’oeuvre ce dans quoi elle se réalise, la grâce en est le principe subjectif : elle fait vouloir l’individualité, en soi et dans l’Autre. La grâce fonde donc à la fois l’autonomie du sujet et la relation aux autres. Historiquement figurée dans la grâce du Christ – création, incarnation, passion et résurrection –, elle signifie existentiellement que chacun, entrant dans la passion de son œuvre propre, peut ressusciter comme individu.
FOI, Mariage, Autre, Individu
Le VIᵉ commandement n’est pas seulement une interdiction morale : il appelle à garder la foi jurée devant l’Autre divin au profit d’un autre humain dans l’engagement de fonder une famille, décrite par Juranville comme “la forme la plus simple et la plus fondamentale de l’œuvre”. Cette fidélité s’ordonne selon trois niveaux : foi en l’Autre divin, source du commandement ; foi en l’œuvre commune ; foi en l’autre humain lié par le mariage. Les deux dernières formes, dépendantes des conditions humaines et de la réciprocité, peuvent être fragilisées, si bien que le commandement ne doit pas être compris de manière purement littérale. Tout commandement venant de l’Autre absolu vrai laisse place à une liberté responsable d’interprétation. Garder la foi signifie alors maintenir l’engagement fondamental, en tenant compte des faiblesses propres et de celles d’autrui. Tel est le propre de l’individu véritable : assumer sa solitude essentielle tout en sachant la présence de l’Autre divin et celle des autres humains avec lesquels il est définitivement lié dans l’œuvre commune.
FINITUDE, Individu, Sujet social, Martyr, NIETZSCHE
Quand bien même on affirme une finitude radicale, puis essentielle, l’expérience humaine commence sous le régime d’une finitude socialement cadrée : l’« existant », d’abord sujet social, épouse spontanément la conception traditionnelle ou ordinaire de la finitude, celle que le monde commun rend pensable et vivable. Or ce monde ne fait pas qu’entretenir une compréhension existentiellement “fausse” de la finitude : il protège activement cette fausse évidence en neutralisant celui qui chercherait à dégager la finitude radicale (par la violence sacrificielle dans le traditionnel, ou par l’exclusion/relégation des “inutiles” dans l’ordinaire) et qui tenterait de l’affronter dans une œuvre propre, condition de l’advenue de l’individu et de l’accès à la finitude essentielle. Donc l’existant qui traverse cette épreuve devient témoin — parfois jusqu’au martyre — d’une vérité que le social rejette. Mais comme nous l’enseigne Nietzsche le martyre peut se pervertir en fascination (jouissance de souffrir, d’être haï, ou de culpabiliser les bourreaux), ce qui reconduit une économie du ressentiment et donc ruine le témoignage. On sait que Nietzsche lui oppose l’amor fati, c’est-à-dire un consentement actif à la nécessité à partir duquel une création devient possible. Selon Juranville seul le Christ offre le modèle d’un martyr “digne de ce nom”, dans l’absence de jouissance. En tout cas, affirmer la finitude essentielle oblige à dénoncer le monde où l’existant s’arrête d’abord et à vouloir un monde autre qui fasse place à l’individu .
FAMILLE, Héritage, Individu, Finitude
Le IV° commandement (« Honore ton père et ta mère ») indique aujourd’hui comment devenir un individu véritable. Il ne s’agit pas d’obéir, mais de cesser de reprocher à ses parents la finitude qu’ils nous auraient imposée. Ils n’ont transmis que la condition humaine : ils n’en sont pas l’origine. Devenir individu, c’est assumer cette finitude dans son œuvre propre et répondre par une création personnelle à l’œuvre première qu’a été la fondation de la famille. L’individu n’est jamais auto-engendré : il est héritier. Mais l’héritage n’est pas possession, ni même capital ; il est injonction. Hériter, c’est recevoir une tâche ; c’est être appelé à témoigner, par son œuvre, de ce que l’on a reçu. On retrouve ici la structure : grâce (don initial), élection (appel), foi (réponse active). Ainsi le IV° commandement prend toute sa portée : reconnaître son origine, assumer d’être né de la différence des sexes, et transformer cet héritage en œuvre. L’individu véritable honore ses parents non par soumission, mais en accomplissant créativement ce qu’ils ont inauguré.
EXISTENCE, Finitude, Autonomie, Individu
Conformément à la définition que tout philosophe pourrait théoriquement en proposer, l’existence apparaît comme une sortie “hors de soi”, une aventure dans le monde et parmi les autres en quête d’une certaine identité ou d’un certain “sens”. Mais cette existence n’est essentielle que si cette identité n’est pas supposée déjà donnée en soi, comme simplement à retrouver ou à connaître, mais si plutôt elle est donnée originellement en l’Autre, et à reconstituer par le sujet lui-même. Ainsi seulement l’existence peut-elle comprendre l’identité et l’altérité, la première prenant sa vérité de la seconde. Or cette identité originelle apparait à l’existant comme “perdue”, puisque l’existant se perçoit comme “hors-de-soi” : ceci est sa “finitude”. Cette amputation, cette perte étant vécue comme un traumatisme, elle n’est certes pas “voulue” par lui ; il n’y a donc aucune raison pour que, spontanément et par lui-même, il la veuille et la reveuille. Plutôt sera t-il enclin à revendiquer une identité fausse, prétendument définitive, garantie par un Autre absolu non moins faux (social et ordinaire). L’existant refuse donc toute ouverture à l’Autre qui lui ferait assumer son existence, cette sortie hors-de-soi, cette altérité : ceci est la “finitude radicale”, le péché de l’homme, ce dont il “veut pas”. Il est donc faux d’affirmer avec Socrate que “nul n’est méchant volontairement” : la volonté du mal pour le mal est la condition humaine, en ce monde, par définition même. Mais en même temps, l’existence dirige l’homme vers une possible autonomie, et une acceptation de la finitude : non pas seulement l’”autonomie de la volonté” (Kant), mais une autonomie créatrice par laquelle le sujet se saisit de son unicité pour en reconstruire, peu à peu, la vérité, ceci dans la constitution de l’oeuvre qu’il a à accomplir et à proposer à l’Autre (ultimement à l’Autre absolu créateur). Mais dans le monde traditionnel, ou dans toute société close sur elle-même, pareille initiative de l’individu ne peut qu’en faire la victime désignée du système sacrificiel où règne cet Autre absolu faux qu’est l’Idole : c’est le paganisme, lequel revient non seulement à une négation de l’existence et de l’individu, mais à une exaltation collective de la mort. C’est pourquoi, contre le paganisme explicitement, l’affirmation individuelle de l’existence implique l’affirmation sociale de l’essence, portée par la philosophie et auparavant par la Révélation juive. Car aucune société juste ne pourrait se construire, rationnellement et dialogiquement, en dehors de toute référence à l’essence. De là l’importance historique de la condamnation de Socrate, et de façon plus décisive pour l’Histoire universelle, l’événement du sacrifice du Christ. De là l’action de la philosophie en tant que discours social effectif, parmi d’autres discours sociaux (la politique, la science, la psychanalyse…) qu’elle doit reconnaitre dans leur vérité (c’est la grâce qu’elle leur accorde). Discours philosophique dont le propre est d’affirmer à la fois l’hétéronomie radicale de l’existence (l’Autre absolu et donc la vérité de la religion, mais aussi la vérité de l’inconscient) et l’autonomie du savoir de l’existant. Savoir qu’elle développe elle-même rationnellement et systématiquement comme savoir de l’existence. Car “taisant l'hétéronomie et avec elle la finitude radicale de l'humain, la philosophie laisse se fausser l'autonomie, qui devient prométhéenne et illusoire” écrit Juranville.
EXISTENCE, Finitude, Répétition, Liberté, KIERKEGAARD
Kierkegaard est le premier véritable penseur de l’existence, non parce qu’il aurait rompu avec Hegel sur la définition abstraite de l’existence, mais parce qu’il a introduit une pensée de son assomption concrète, marquée par la finitude radicale et la contradiction absolue. Si Kierkegaard reprend la structure hégélienne de l’existence comme synthèse contradictoire, son apport décisif réside dans la théorie des sphères de l’existence. Celles-ci ne constituent pas un simple développement dialectique continu, mais une succession de stades séparés par des sauts, chaque sphère étant secrètement faussée par la finitude qu’elle croyait avoir assumée. La sphère esthétique identifie la liberté au plaisir et à l’immédiateté, mais se brise sur la répétition et le désespoir. La sphère éthique tente de maîtriser cette répétition par l’exigence et la responsabilité, mais l’exigence infinie conduit à une nouvelle faillite. La sphère religieuse, enfin, assume explicitement la répétition et la finitude, non comme maîtrise, mais comme consentement, ouvrant à un accomplissement paradoxal qui maintient un vide intérieur infini. Le désespoir, interprété comme pulsion de mort et péché, révèle la tendance fondamentale de l’homme à rejeter l’existence. Le christianisme apporte le savoir de cet horrible et le courage de l’affronter dans la foi. Mais ce savoir doit trouver son objectivité, aussi Juranville prolonge Kierkegaard en affirmant qu’à partir de l’intervention de l’Autre divin, l’existant peut et doit lui-même résoudre la contradiction de l’existence, devenant ainsi un individu véritable. Cet individu, appelé par le Christ, n’est pas une exception, mais la possibilité offerte à tout homme d’assumer sa finitude et de s’accomplir comme sujet responsable.
INDIVIDU, Oeuvre, Individualisme, Passion, HEIDEGGER
Juranville oppose radicalement l’individu ordinaire, tel que l’existant se le représente spontanément, à l’individu véritable. Le premier se prétend indivisible, libéré de toute détermination, unique par essence. En réalité, il n’a rien accompli pour donner consistance à cette unicité. Son identité, simplement supposée, est identique à celle de tous les autres individus qui l’entourent. Sous couvert d’individualisme, il se confond avec l’anonymat du « On » heideggérien. À l’approche de la fin de l’histoire, l’individu individualiste devient dominant, mais il est incapable de donner sens au monde devenu vide. L’individualisme n’est pas affirmation de soi, mais échec de l’individuation. C’est pourquoi Heidegger refuse le terme d’individu et appelle un « dernier Dieu ». Juranville, au contraire, affirme l’existence de l’individu véritable, appelé par le Dieu judéo-chrétien à travers le Décalogue. Cet individu reçoit la grâce, assume la finitude, traverse une passion et produit une œuvre qui objective son unicité. Créant dans la solitude, condition de la passion, en relation avec un Autre absolument Autre, il rejoint néanmoins l’universel légué par le meilleur de son peuple (et de toute tradition). Car l’oeuvre requiert un enracinement et un fond commun reliant créateur et spectateur. Par son œuvre, l’individu traverse le non-sens du monde ordinaire et participe à l’institution du monde terminal comme monde juste. Car pour Juranville, l’œuvre n’est pas seulement spirituelle ou esthétique, elle est politiquement instituante.
EXCLUSION, Individu, Autonomie, Christ
L’exclusion de l’individu peut être subie ou elle peut être voulue et assumée. L’exclusion infligée par la société au nom d’une totalité mythique ou traditionnelle n’a évidemment rien d’essentielle pour l’existant. L’exclusion essentielle consiste à assumer l’individualité, en même temps que la finitude, et à partir de là à s’engager sur le chemin de l’oeuvre, dont la finalité est d’instituer une société juste laissant toute sa place à l’individu. C’est parce que l’existant rejette toujours d’abord sa finitude et l’exclusion qu’impliquerait son autonomie, que l’Autre absolu s’est incarné comme Fils dans l’homme Jésus afin de fournir la possibilité d’une autonomie véritable (dans l'« imitation de Jésus-Christ »).
UNIVERSEL, Révélation, Paganisme, Discours
L'universel ne doit pas être conçu comme une abstraction logique, mais comme le prolongement direct de la Révélation sinaïtique, dont les commandements constituent les premiers concepts philosophiques. Si la philosophie grecque a formalisé l'universel, c'est le peuple hébreu qui en a porté la charge effective. Initialement, l'humanité étant captive de la violence sacrificielle et du paganisme, l'individu isolé ne pouvait rompre seul avec cette clôture ; il fallait l'élection d'un peuple entier pour sauvegarder cet universalisme, quitte à subir le rejet des nations. Pour que cet universalisme devienne effectivement universel, l'intervention du christianisme fut nécessaire : par la Grâce, il a permis la diffusion de la rupture avec l'idole, mettant en mouvement l'histoire comme un combat constant contre la re-paganisation jusqu'à l'avènement de la justice. L'universel se définit alors dynamiquement comme la position de la "totalité vraie" contre la "totalité fausse". La totalité fausse, traditionnelle ou totalitaire, est régie par la figure féroce du Surmoi (le rejet de la parole) et structure les liens sociaux autour de la soumission à l'idole. Le maître prétend que la totalité est bonne ; le peuple (hystérique) se soumet et s'anéantit devant l'idole. Dans cette fausse totalité, l'universel s'abat de l'extérieur (science/économie) ou est intériorisé par les clercs (universel concret hégélien). L'individu ici n'est qu'une singularité close (individualisme) qui évite l'épreuve de la finitude, contrairement à l'individu véritable. À l'inverse, la totalité vraie, qui correspond à l'État de droit de la fin de l'histoire, permet l'avènement de l'individu véritable. Elle s'organise selon une séparation des pouvoirs qui rectifie les discours fondamentaux : l'exécutif incarne un maître soumis à la loi, le judiciaire exerce le pouvoir au nom du peuple, et le législatif assume la discussion philosophique de la norme. Au fondement de cet édifice politique se trouve l'individu (Socrate, l’analysant) capable d'assumer son autonomie et sa finitude, conformément à l'éthique des commandements qui tient à distance la jouissance mortifère. Cette réalisation historique advient lorsque se réconcilient implicitement la vérité du judaïsme (l'élection) et celle du christianisme (l'universalisation), notamment à travers l'existence de l'État d'Israël et la reconnaissance du droit. Cependant, cette responsabilité pour l'autre ne doit pas dériver vers un messianisme humain absolu où le sujet se ferait pure victime expiatoire. La position de l'individu véritable exige de poser des limites à la substitution à autrui, laissant au seul Christ la fonction de Messie absolu, pour permettre à chacun d'exister sans se détruire dans une culpabilité infinie (ce que Levinas lui-même ne manque pas de préciser).
ETAT, Justice, Individu, Capitalisme
Les définitions philosophiques de l'Etat, de Hegel à Weber, mettent l'accent sur sa rationalité, sa constitution juridique, et même sa visée de justice, mais elles restent souvent trop abstraites. Pour qui affirme l'existence, l'Etat est "cette structure fondamentale qui, dans le monde social, accueille l’autonomie offerte par la révélation" affirme Juranville. Autrement dit il faut que l'individu concret puisse reconstituer par soi-même les lois de l'Etat, car ainsi que le dit Levinas "la justice ne serait pas possible sans la singularité, sans l’unicité de la subjectivité". La justice n'est pas apportée de l'extérieur par un Etat surplombant la société civile, mu par quelque fantasme d'ordre et de pureté, elle émerge concrètement dès lors que l'Etat lui-même cesse de se penser comme souverain absolu, et laisse place au non-sens et à l'inéliminable violence impliquée par le capitalisme, en l'assumant et en la régulant, de façon à la rendre finalement supportable.
ESPRIT, Liberté, Individu, Savoir
Il y a une tradition philosophique du souci de soi, de l'individualité, que le sujet social rejette toujours d'abord, comme il rejette la psychanalyse. Cette tradition est porteuse d'une liberté essentielle, venant d'abord de l'Autre absolu, mais en défaut d'objectivité dans le monde actuel. Seul l'esprit peut y remédier, puisqu'il se définit lui-même comme liberté et savoir. Liberté car l'esprit marque bien une élévation, en tout cas une distance, un à-côté par rapport aux pensées ordinaires ; et savoir car l'esprit crée un sens nouveau qui se transmet aux autres, l'esprit en ce sens est rassembleur. Prévenons tout risque de dualisme : l'esprit ne s'oppose à la matière, vide de sens, que pour y insinuer justement le sens, l'esprit "créatif" ne s'oppose qu'à la stérilité de la répétition. L'esprit n'en reste pas moins de l'ordre d'un savoir, et c'est d'ailleurs la philosophie qui donne son esprit à une époque, qui la définit et la justifie comme époque. Par exemple pour l'époque actuelle, la philosophie justifie l'ordre d'un monde où l'individu peut (enfin) prendre toute sa place, sans pour autant que le rejet d'une telle individualité et d'une telle liberté ne puisse être éliminé, mais simplement contenu dans des formes acceptables, en l'occurrence le matérialisme et le capitalisme.
ESPRIT, Individu, Liberté, Autre, LEVINAS
"Le spirituel véritable tient à la place laissée à l’individu et au discours qui le proclame. Or l’esprit, comme liberté allant jusqu’au savoir, risque toujours – la liberté étant immédiateté de la loi, présence, en soi, de la loi – de verser à ce qui « fait la loi », au fétiche, au masque (masque terrifiant venu des ancêtres), à la lettre qui tue (mais toute lettre ne tue pas). Et ce n’est que quand la loi est reconnue comme toujours d’abord en l’Autre et comme ne venant dans l’existant qu’à partir de cet Autre, que la liberté est véritable et, avec elle, l’esprit... Le spirituel véritable tient à la place laissée à l’individu et au discours qui le proclame. Or l’esprit, comme liberté allant jusqu’au savoir, risque toujours – la liberté étant immédiateté de la loi, présence, en soi, de la loi – de verser à ce qui « fait la loi », au fétiche, au masque (masque terrifiant venu des ancêtres), à la lettre qui tue (mais toute lettre ne tue pas). Et ce n’est que quand la loi est reconnue comme toujours d’abord en l’Autre et comme ne venant dans l’existant qu’à partir de cet Autre, que la liberté est véritable et, avec elle, l’esprit."
JURANVILLE, 2017, HUCM