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LIBERALISME, Capitalisme, Etat, Liberté, FOUCAULT

Foucault reconnaît certes que le libéralisme a favorisé le développement du capitalisme, mais, dans ses derniers cours, ce n’est plus ce qu’il met en avant ; il refuse désormais de le réduire à une simple idéologie bourgeoise. Le libéralisme est avant tout une « technologie de pouvoir », c'est-à-dire une manière particulière de gouverner caractérisée par l'autolimitation de l'État. Alors qu'il avait d'abord insisté sur les dispositifs de contrôle, Foucault estime finalement que leur fonction principale est de garantir un espace de liberté. Le gouvernement libéral respecte les sujets de droit et limite volontairement son intervention. Le marché devient un « lieu de vérité » révélant les réalités économiques. Après 1945, le néolibéralisme allemand cherche à construire un État soumis aux principes du marché, tout en maintenant l'État de droit. La concurrence devient le principe organisateur de la société, tandis que l'État lutte contre les monopoles et les rigidités sociales qui empêchent l'autonomie individuelle. Un minimum vital est garanti, mais chacun demeure responsable de son existence. Cette exposition au risque constitue même une condition du développement personnel. La société tend alors à devenir une société d'entrepreneurs de soi. Le véritable sens du libéralisme n'est pas le capitalisme lui-même, mais la création d'un espace juridique et politique où chacun peut devenir individu véritable, accomplir son œuvre propre et où les pratiques minoritaires mêmes sont protégées contre toute tentation totalitaire.


Certes le libéralisme a en propre aussi « une formidable extension des procédures de contrôle. » Et Foucault note que lui-même a pu avancer que là était l’essentiel, le contrôle, dans le libéralisme. Mais, dit-il, « je crois que j’ai eu tort. » Ce qui est visé serait bien la liberté, de l’autre et de soi. Le libéralisme serait donc « système soucieux du respect des sujets de droit et de la liberté d’initiative des individus » et « principe et méthode de rationalisation de l’exercice du gouvernement, rationalisation qui obéit, c’est là sa spécificité, à la règle interne de l’économie maximale » (NB, 323). Il viserait la richesse de l’État, mais avant tout, en lui, la paix sociale.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

DROIT, Individu, Rupture, Histoire, FOUCAULT

Juranville se permet de relire toute l'histoire occidentale à travers les analyses de Foucault, tout en les intégrant dans son propre schéma des « cinq ruptures essentielles de l'histoire ». Il cherche à démontrer que, malgré ses critiques de l'État, du droit et des institutions, Foucault décrit en réalité un processus historique de progression de la justice et de l'individualisation. Le point décisif est que partout l'injustice à combattre est celle qui empêche radicalement l'avènement de l'individu. Toutes ces évolutions ont une même fonction : arracher l'individu aux appartenances collectives archaïques. La première rupture correspond à la cité grecque et à l'apparition d'institutions juridiques qui limitent les vendettas familiales, individualisent les droits et permettent l'émergence du citoyen autonome. La deuxième est liée au christianisme, à l'institution de l'Église et à la notion de péché individuel, qui remplace progressivement les logiques collectives de vengeance et produit de nouvelles formes d'individualisation. La troisième rupture est celle de la modernité cartésienne, de la science et de la rationalisation administrative du droit, permettant à l'État de mieux poursuivre la justice grâce à des savoirs objectifs. La quatrième correspond à l'époque contemporaine, à la démocratie et à la nationalisation du droit. Contrairement à une lecture purement critique de Foucault, Juranville soutient que les institutions disciplinaires, les expertises, la psychiatrie ou la prise en compte des circonstances contribuent aussi à protéger la possibilité pour chacun de devenir un individu véritable. Foucault est souvent lu comme critique de la société disciplinaire. Mais normes et règles ne sont pas nécessairement ennemies de l'individu ; étant faites pour être dépassées elles constituent souvent le point de départ de son émancipation. Enfin, la cinquième rupture est associée au capitalisme et à l'internationalisation du droit. Elle se caractérise par le rejet des totalitarismes (en tant que captations de l’Etat par un fantasme populiste) et par la reconnaissance d'un espace économique relativement autonome, que l'État doit encadrer juridiquement sans le contrôler entièrement. Le marché n'est pas présenté comme une fin en soi. Il n’est légitime qu’à condition d'empêcher les monopoles ; de maintenir la concurrence ; de protéger l'individualité.


“Ce avec quoi se fait alors la rupture, c'est avec la captation totalitaire, fatale à l'individu. Celle du nazisme, mais aussi du fascisme et du stalinisme (NB, 197). Une captation qui semble exalter l'Etat et qui, de fait, a conduit à la « croissance indéfinie d'un pouvoir étatique ». Mais à une étatisation fausse. Fausse parce que l'État n'est alors que « l’instrument de quelque chose qui était, lui, le véritable fondement du droit, à savoir le peuple, le Volk » - et le parti qui le représente. Fausse surtout parce qu'elle fait intervenir l'État dans un domaine où il ne doit pas intervenir, l'économie. C'est ce qu'il faut entendre dans la formule : « un Etat sous surveillance du marché plutôt qu'un marché sous surveillance de l'État ». Non que le marché surveille l'État, mais il veille à être laissé libre par lui, car « il y a, au-dessous du souverain, quelque chose qui ne lui échappe pas moins, et ce ne sont plus les desseins de la Providence ou les lois de Dieu, ce sont les labyrinthes et méandres du champ économique ». « Monde économique — par nature opaque » ; l'économie — « une discipline athée ». Mais ce n'est pas parce que l'État est ainsi sous la surveillance du marché, qu'il n'y a pas, pour l'État, à « introduire les principes généraux de l’état de droit dans la législation économique ». A intervenir pour garantir la concurrence, contre les monopoles comme phénomène régressif. A faire de l’économie un « ensemble d'activités réglées ». A lui rappeler le sens de la liberté à elle laissée : la liberté vraie de l'individu, au-dessus la sienne, fausse. Et c'est au nom de cet individu, que se produit une « croissance de la demande judiciaire » ; au nom de cet individu (toujours à libérer), qu'il n'y a pas à « corriger les effets destructeurs du marché sur la société ». Foucault souligne que « la société n'a pas un besoin indéfini de conformité » et qu'elle peut parfaitement laisser place « aux individus et aux pratiques minoritaires ».”
JURANVILLE, FHER, 2019

REVOLUTION, Capitalisme, Etat, Religion

Par rapport à l’événement primordial que fut le Sacrifice du Christ, le sujet social a répondu par l’événement terminal de la Révolution, par lequel il se libère définitivement du système sacrificiel païen - mais non pas totalement du paganisme. En effet si le Capitalisme marque la première étape et condition de cette libération, à la fois historique et systémique, il n’en relève pas moins, socialement, du paganisme et perpétue sa violence constitutive - l’individu sacrifié à l’idole du Capital, réduit à une “force de travail” voire à un déchet social. La deuxième étape et condition de cette libération intervient avec l’Etat et le Droit, conçus entre autres pour limiter les effets pervers du capitalisme, permettre à l’individu de traverser sa passion propre (ce qui implique l’efficience du discours psychanalytique) et de mener son oeuvre librement. La troisième étape et condition de cette libération est constituée par la Religion, car seule la relation à un Autre absolu permet à l’individu d’assumer la finitude radicale, que la Révolution a mise à nu historiquement et socialement.


“Si le sujet social se libère du système sacrificiel, c’est enfin par la religion. Religion vraie sans laquelle il ne pourrait pas, lui foncièrement religieux, foncièrement en relation à un Autre absolu, supporter la finitude radicale ainsi socialement reconnue. Religion vraie qui est certes christianisme, par quoi le système sacrificiel a été réellement mis en question, mais d’abord judaïsme qui, le premier, a introduit l’exigence d’une telle mise en question, et aussi toutes les autres grandes religions qui, si elles ne sont pas directement impliquées dans le mouvement de l’histoire, sont requises pour que ce mouvement puisse s’accomplir.”

JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ETAT, Universel, Romanisation, Paganisme

L’universel (position de la totalité) est bien présent dans l'Etat comme figure sociale d'une totalité consciente d’elle-même - ainsi la polis grecque, la civitas romaine, l'Etat moderne. Toute société, avant l’État, fonctionne d’abord comme une totalité fausse, sacrificielle (un ordre fondé sur la violence rituelle et l’exclusion) ; l’État vise à sortir l’homme de la logique sacrificielle en donnant sa pleine place à l’individu. Mais dans les faits, l'Etat n'incarne pas aussi facilement l'universel, comme on l'a vu avec les Romains : d’un côté, ceux-ci restent profondément attachés à l’ordre sacrificiel qu'implique leur religion, mais aussi leur culte de la guerre ; de l’autre, ils affirment la primauté de la loi, par la « vertu », c’est-à-dire la volonté immédiate de poser la loi universelle. D'où une situation profondément tragique, note Juranville : l’individu qui lutte pour l’universel juste ne peut que subir la violence d'un tel système. Mais la contradiction ne s'arrête pas là. Parce que l’État contient en lui l’universel, il tend naturellement à s’étendre, et ce depuis un centre : d'où la romanisation, interprétée idéalement comme diffusion du souci du bien public. Dans les faits se produit plutôt une réactivation du paganisme, aussi bien chez les Romains eux-mêmes (corrompus par la puissance) que chez les peuples extérieurs menacés dans leur "identité" par la diffusion de cet universel. Le centre (Rome) qui pose l’égalité des droits provoque en même temps un rejet viscéral. Il ne peut alors percevoir les autres peuples que comme des barbares, ce qui entraîne des guerres préventives. Mais dans ces guerres, la barbarie des Romains devient indistinguable de celle de ses ennemis. La véritable universalité ne pourra émerger que lorsque la barbarie guerrière aura été globalement invalidée.


"L'universel est, formellement dit, position de la totalité. Mais l'universel présent socialement est l'Etat, que les Grecs nomment Polis et les Romains civitas ou publica. Il est totalité, comme toute société, mais totalité avec l'universalité, c'est-à-dire avec position de la totalité. Et cela parce que la totalité (sociale) est d'abord fausse et sacrificielle. L'Etat véritable assure, lui, toute sa place à l'individu. Or l'institution de l'Etat se heurte à l'attachement viscéral de l'homme à l'ordre sacrificiel. Les romains sont un peuple qui, tout en restant pris dans l'ordre traditionnel sacrificiel, se réclame partout et toujours de la loi, par l'engagement formel de se soumettre à l'universel de cette loi, par la vertu. Car la vertu est immédiateté de la volonté, attachement viscéral à la volonté en tant que celle-ci pose la loi. Or pareille vertu est celle des romains, du peuple romain. Les Romains, après avoir chassé les rois, seraient allés emprunter leurs lois aux Athéniens. Mais ils les auraient modifiées dans leur sens, la loi n'étant pas pour eux simplement ce qui commande, mais le résultat d'un contrat. L'homme doit donc assumer à l'avance - extrême du tragique - que, là où il s'opposera au système sacrificiel et où il voudra l'universel juste (celui, en soi, de l'Etat), il subira la violence de ce système exercé contre lui."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

ETAT, Justice, Individu, Capitalisme

Les définitions philosophiques de l'Etat, de Hegel à Weber, mettent l'accent sur sa rationalité, sa constitution juridique, et même sa visée de justice, mais elles restent souvent trop abstraites. Pour qui affirme l'existence, l'Etat est "cette structure fondamentale qui, dans le monde social, accueille l’autonomie offerte par la révélation" affirme Juranville. Autrement dit il faut que l'individu concret puisse reconstituer par soi-même les lois de l'Etat, car ainsi que le dit Levinas "la justice ne serait pas possible sans la singularité, sans l’unicité de la subjectivité". La justice n'est pas apportée de l'extérieur par un Etat surplombant la société civile, mu par quelque fantasme d'ordre et de pureté, elle émerge concrètement dès lors que l'Etat lui-même cesse de se penser comme souverain absolu, et laisse place au non-sens et à l'inéliminable violence impliquée par le capitalisme, en l'assumant et en la régulant, de façon à la rendre finalement supportable.


"L’État doit donc, pour la justice qu’il vise comme fin suprême, donner une mesure à la violence qu’il exerce. Cette mesure n’est pas apportée de l’extérieur par une justice abstraite qui se veut illusoirement pure de toute violence et qui, en fait, laisserait se déchaîner, voire extrémiserait la violence. Elle est mise de l’intérieur par la justice véritable qui assume en soi la violence inéliminable, celle du capitalisme, et précisément du contrat de travail. Et l’État n’est plus alors ce qu’il est toujours d’abord pour les hommes, le Léviathan, l’Autre absolu faux illusoirement élevé au vrai tel que Hobbes le thématise. Il a, au contraire, laissé place en lui au non-sens pur qu’est l’Autre absolu faux du capital et de la monnaie. Il est bien alors, en tant qu’État juste, la réponse que l’homme comme être social devait donner à l’Autre absolu vrai de la révélation."
JURANVILLE, 2010, ICFH

ETAT, Gouvernementalité, Judéo-christianisme, Vérité, FOUCAULT

Selon Foucault, l'Occident aurait donné peu à peu la prééminence à un type de pouvoir qu'il appelle la Gouvernementalité, et qu'il oppose à la Souveraineté de l'Etat. Ce mouvement serait porteur de progrès et de justice dans la mesure où il ne tirerait pas de lui-même sa propre fin, mais des choses et des êtres vers lesquels se dirige son action. Ce principe, il en voit l'origine d'une part dans la parrhèsia grecque fondant le « gouvernement de soi et des autres », d'autre part dans la pastorale chrétienne et au-delà dans l'orient préchrétien (en l'occurrence juif). Contrairement à la souveraineté qui prend ses racines dans un territoire, le pouvoir pastotal s'exerce sur un troupeau (un peuple) à seule fin de le protéger. La gouvernementalité deviendrait « une pratique calculée et réfléchie » tandis que l'Etat apparaîtrait comme « l'idée régulatrice de la raison gouvernementale » toujours selon Foucault. Or de cette gouvernementalité vectrice de progrès, ainsi que des "procédures de véridiction" et autres "techniques de vérité" longuement analysées par ailleurs, Foucault refuse d'induire les éléments d'un savoir philosophique objectif, faute de "poser comme telle la vérité que pourtant il décrit" affirme Juranville.


"Foucault exclut de poser comme telle la vérité que pourtant il décrit et qui serait l'objet du savoir philosophique, décisivement celui de la justice. Or la justice progresse dans l'histoire selon Foucault, et cela de part la gouvernementalité, qui vient du judéo-christianisme. Il n'en reste pas moins que l'État, supposé juste, est d'abord en fait injuste, et que, pour Foucault, la justice n’advient dans l'État que par la gouvernementalité, l'histoire se caractérisant par la « gouvernementalisation de l'État »."
JURANVILLE, 2021, UJC

DROIT, Etat, Droit de propriété, Droit de suffrage

"Le droit est savoir de la finitude. Savoir des conditions que le fini doit recevoir pour atteindre la finitude essentielle" écrit Juranville. Mais le droit est établi par l'Etat, qui implique à la fois pouvoir et autorité : pouvoir (comme volonté dans sa réalité) pour triompher des résistances que la voloté de justice suscite immanquablement ; autorité (comme vérité de la volonté) pour transposer la volonté de justice en capacité pour chacun de reconstituer la loi à laquelle il est soumis. Le droit qui apparait avec l'institution de l'Etat est lui-même double : à la fois civil et politique. Le droit civil fondamental est alors le droit de propriété, reconnu à chaque particulier par l'Etat comme condition matérielle de son autonomie. Le droit politique fondamental est maintenant le droit de suffrage, permettant à chacun de participer au pouvoir dans le cadre d'une démocratie.


"L'Etat véritable suppose que toutes les conditions aient été données socialement à chacun pour accéder à son autonomie d'individu. Le droit est savoir de la finitude. Savoir des conditions que le fini doit recevoir pour atteindre la finitude essentielle. Mais le droit est établi dans l'Etat par la volonté qui institue l'Etat pour autant que cette volonté triomphe des résistances qu'elle rencontre, c'est-à-dire pour autant que cette volonté est pouvoir. Pourvoir qui est la volonté dans sa réalité. Mais le pouvoir peut être fondé ou sur la violence (répétition de la violence sacrificielle) - et alors la résistance provient positivement de l'exigence, légitime, d'autonomie réelle. Ou sur la grâce, qui libère l'autre et le met en position de reconstituer à partir de soi la loi à laquelle il est soumis - l'Etat véritable suppose donc l'autorité, comme vérité de la volonté, l'autorité en ce que la volonté, qui a produit l'œuvre apparaît comme devant et pouvant devenir celle de chacun. Ce qui tient à l'élection qu'elle porte en elle et communique."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DROIT, Etat, Internationalisation, Capitalisme

Avec l'institution du capitalisme, l'internationalisation du droit (différent du "droit international") affirme le principe fondateur du droit qu'est la volonté de paix parmi les hommes. Elle implique que la souveraineté de l'Etat, désabsolutisée, se soumette à l'autorité de la "conscience universelle", dont les instances juridiques internationales sont les représentantes. C'est sous ces conditions - cosmopolitiques, limitant son arbitraire - que l'Etat peut garantir concrètement (administrativement et plus seulement politiquement) à chacun les conditions (sociales) pour s'accomplir comme individu.


"L'institution du capitalisme se manifeste, dans le monde social, par l'internationalisation du droit - qui en est aussi l'accomplissement, puisque l'individu reçoit alors toute la place qu'il devrait recevoir... Avec l'Etat législatif toujours présent, l'Etat administratif gère l'économie en prenant des "mesures". Etat entrepreneur et Etat providence. L'institution du capitalisme débouche donc sur l'accomplissement tant de l'Etat tel qu'il avait été voulu par la philosophie, que du droit dans lequel l'Etat se déploie et qui consiste à donner à chacun toutes les conditions (sociales) pour devenir individu véritable. Ce que disant, nous nous opposons à Carl Schmitt et à sa thèse selon laquelle l'actuel Etat administratif serait idéalement "Etat totalitaire"."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DROIT CANON, Eglise, Etat, Egalité

Le Droit canon est le moyen, pour l'institution de l'Eglise, d'affirmer son principe d'égalité entre tous les hommes, conformément à la célèbre proclamation de saint Paul : "Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Jésus Christ" (Galates, 3, 28). Il n'abolit certes pas les différences voire les hiérarchies constitutives de l'humain, selon ses principes, mais au moins il s'assigne comme but de réaliser le bien commun. Dans cette optique, le droit matrimonial apparaît comme central car c'est avec la famille et la consommation du mariage (union des deux sexes dans la procréation) que se soude le lien social, dans le respect toutefois de la personne individuelle et du libre consentement (abandon de la répudiation et de la polygamie). L'autorité de l'Eglise s'affiche indépendamment du pouvoir de l'Etat (conformément à la célèbre parole des Evangiles "rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est Dieu"), sur lequel elle entend exercer un contrôle moral, contrairement à ce qui existait à Rome où cette autorité émanait, de façon immanente à l'Etat, de la voix des ancêtres. L'institution de l'Eglise avait promu, d'abord pour elle-même, la liberté d'enseignement ; mais faute de perspective philosophico-scientifique unifiée ou vraiment universelle, les savoirs se contentent d'épouser les différents discours sociaux qui se déclinent typiquement, au Moyen-Age, comme autant d'"ordres" (clergé, noblesse, tiers-état) contredisant le concept même d'"Etat" (que la Royauté centralisée et surtout la République rétabliront).


"Tel est le propre de l'Etat médiéval comme Etat des états, où l'Etat n'est qu'un état parmi d'autres, où un état, celui de la noblesse, détient le pouvoir d'Etat, tandis qu'un autre, celui du clergé, veut exercer son autorité sur l'Etat."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Peuple, Egalité, Etat

La véritable démocratie, telle que la veut la philosophie, doit être parlementaire et donc ne saurait être parfaitement égalitaire. L'égalité politique doit être établie, mais instituer (autoritairement) l'égalité sociale reviendrait à nier la finitude radicale (pulsion de mort, volonté du mal pour le mal) face à laquelle chacun ne lutte pas également. Viendrait un moment où l'égalité sociale mettrait en danger l'égalité politique. Quant au projet d'une démocratie directe, anti-parlementaire, il reviendrait pareillement à nier les principes de représentation et d'élection en vertu desquels certains individus, et pas tous, manifestent la volonté de faire passer le bien commun avant l'intérêt personnel. La démocratie n'en demeure pas moins le pouvoir du peuple, soit d'une part un sujet politique se dotant du pouvoir constituant, d'autre part une communauté « se trouvant déjà lié par quelque union d’origine, d’intérêt ou de convention » comme dit Rousseau qui décline rien de moins, en ces termes, que la notion d'identité nationale. Or le peuple n'en demeure pas moins, fatalement, par finitude radicale, rattrapé par ses tendances païennes et sacrificielles ; parce que le "peuple", sujet politique, est toujours en même temps le "bas peuple" opprimé, avide de revanche, voire de vengeance (sentiment "humain, trop humain"). Les nouveaux "dirigeants" ayant chassé les "représentants" vont commencer par falsifier la véritable identité nationale (en soi jamais "pure", toujours redevable à l'Autre) pour la ramener à quelque mythe des origines, puis ils vont dramatiser les risques (intérieurs comme extérieurs) de désunion pour attenter aux droits individuels, puis à l'individualité comme telle. En tout cas, il n'est pas de peuple dont le destin historique ne soit de fonder un Etat, et un Etat démocratique, fût-il le "peuple élu", le peuple juif, ayant reconnu pleinement l'Individu dès son origine du fait de la Révélation du Dieu unique, car justement il ne devrait pas exister meilleure protection pour l'individu - et pour un peuple - que l'existence d'un Etat démocratique.


"Rosenzweig insiste à juste titre sur la vérité pure du peuple juif. Ce peuple, contre toute tentation sacrificielle, aurait laissé place en lui, du fait de la révélation et de la loi qu’il a reçues, et de l’élection dont il s’est réclamé, à l’individu. Il détiendrait l’« harmonie entre foi et vie ». Mais Rosenzweig prétend que cette vérité du peuple juif devait rester séparée de tout État. Or ce « peuple sans État », dénoncé comme tel par Schmitt, glorifié comme tel par Rosenzweig, ne s’est-il pas vu menacé dans sa vie même du fait de n’avoir pas constitué d’État qui le protège  ? La société juste doit donc être démocratie. Non pas une démocratie égalitaire qui prétendrait réaliser l’égalité sociale (la « justice sociale »). Mais une démocratie qui limite l’inégalité sociale pour autant qu’elle risquerait de contredire l’égalité politique."
JURANVILLE, 2010, ICFH

CAPITALISME, Paganisme, Etat, Peuple, MARX

Que le capitalisme soit une continuation du paganisme, Marx l'a montré avec sa théorie de la monnaie fétiche : la monnaie qui, extraite de la marchandise mesurée à sa stricte valeur d'échange, devient le capital lui-même, tout en dissimulant le travail réel qui l'a produite. La monnaie devient valeur en elle-même, adorée et fétichisée, à l'image de cet Autre absolu faux sur lequel repose tout paganisme, tandis que le travailleur se voit sacrifié sur l'autel du capital. Mais l'analyse politique de Marx en vient à assimiler l'Etat lui-même à un usurpateur, alors que s'il a permis l'institution du capitalisme (en fixant les règles du commerce par exemple), il a aussi ouvert l'espace - notamment juridique - à l'individu, dont on ne peut pas dire qu'il est seulement victime (contraint, abusé, etc.) du contrat de travail auquel il a consenti librement, liberté qui lui a été octroyée par l'Etat. Donc, pour le peuple, vouloir la démocratie et la liberté n'est pas contradictoire avec l'acceptation du capitalisme en tant que forme minimale du paganisme, c'en est même la condition sine qua non - justement pour éviter d'ériger soit le capitalisme soit l'Etat lui-même en Maîtres tyranniques - et c'est proprement ce qu'on doit déterminer comme la vérité (démocratique) du peuple.


"[Le capitalisme] nous le posons comme ce paganisme minimal qu’a voulu la révélation (et dont, bien sûr, elle se distingue, rappelons-le contre Benjamin), mais comme ce paganisme minimal dégagé dans le cadre de l’État, d’un État qui n’est pas le Léviathan de Hobbes et qui dispense de véritables droits et ouvre l’espace pour l’individu réel. Le peuple n’accède donc à sa vérité (sur fond de quoi pourra se constituer une véritable démocratie) que pour autant qu’il veut la présence, dans le monde social, du capitalisme. Vérité du peuple qu’on doit dire alors utopique, parce que, face au paganisme dans lequel s’empêtrent les peuples, elle n’a d’abord « pas de lieu »."
JURANVILLE, 2010, ICFH

INDIVIDU, Droit, Etat, Capitalisme, FOUCAULT

C'est grâce à ces diverses institutions que sont l'Etat, l'Eglise, la Science, la Démocratie, et même le Capitalisme, que les progrès en matière de justice et la reconnaissance des droits de l'individu se confondent en une seule même réalité historique.

"Les progrès en matière de justice se caractérisent à chaque fois, pour Foucault, par une reconnaissance s'approfondissant de ce qu'il en est de l'individu qu'ont à devenir les humains, ce qu'empêche le système sacrificiel des communautés païennes ou néo-païennes. Avec l'institution de l'État, c'est par exemple la lutte contre les vengeances familiales, l'héritage devenant individuel, la limitation des conduites de deuil, l'abolition des dettes par Solon pour que nul ne soit voué par elles à l'esclavage, l'institution de la monnaie comme richesse passant de main en main. Avec l'institution de l'Église, c'est l'avènement exprès de l'individu (aveu du péché, foi néanmoins en l'homme nouveau qu'on peut devenir) qui est directement recherché, mais pas encore sous ce nom. Avec la raison d'État, la rationalisation du droit et l'institution de la science, l'individu est désigné comme tel, « le droit [allant] servir de point d'appui à toute personne qui voudra d'une manière ou d'une autre limiter cette extension indéfinie d'une raison d'Etat prenant corps dans un Etat de police » (Foucault). Avec l'institution de la démocratie, l'individualisme formel étant libéré politiquement, l'individu est proclamé par la philosophie de ce temps et devient, Foucault le souligne, ce que cherche à susciter dans l'humain la pédagogie. Avec enfin l'institution du capitalisme, est reconnu philosophiquement et politiquement qu'à la fois tous les humains doivent et peuvent devenir des individus et que tous ne le deviendront pas ; qu'il faut « faire avec » la pulsion de mort et que c'est le propre de l'État de droit accompli ou encore entièrement « gouvernementalisé » dont traite ultimement Foucault."
JURANVILLE, 2021, UJC