PHYSIQUE, Existence, Liberté, Cause, WEBER
Juranville voit chez Weber une anticipation remarquable de cette physique, notamment dans ses quatre types d'activité : l'activité traditionnelle correspond au discours du peuple, dominé par l'objet et associé à la perversion ; l'activité rationnelle en finalité correspond au discours du maître, dominé par le sujet et associé à la névrose ; l'activité rationnelle en valeur correspond au discours du clerc, dominé par l'Autre et associé à la sublimation (entre le maître et le clerc, il y a la Révélation, qui met en question les finalités ordinaires). ; l'activité affective ou émotive correspond au discours de l'individu, dominé par la Chose et associé à la psychose. Chacun de ces discours possède une forme fausse et une forme vraie, respectivement : empirico-populaire (lorsque l'objectivité à laquelle l'existant se rapporte est effectivement vraie), métaphysico-magistrale (lorsque la subjectivité est elle-même vraie et reconstitue en acte l'objectivité), philosophico-cléricale (lorsque l'Autre absolu ouvre à l'existant l'espace de son autonomie) et psychanalytico-individuelle (lorsqu'il permet à l'autre d'accéder à son être de cause libre). La communauté juste se définit par le libre jeu de ces quatre discours, aucun ne devant absorber les autres. Le discours du maître ne doit pas imposer sa souveraineté. Le discours du peuple ne doit pas enfermer les individus dans la tradition. Le discours du clerc ne doit pas transformer la valeur en autorité oppressive. Le discours de l'individu ne doit pas prétendre se substituer aux autres formes de la vie sociale. La physique est donc inséparable du droit, puisqu'elle doit montrer comment les institutions rendent possible l'accession de chaque existant à la causalité libre, dans le libre jeu des discours. La liberté n'est pas absence de causalité : elle est une causalité singulière qui se dégage de la nécessité reconnue. L'imputation causale singulière de Weber permet de penser l'intervention imprévisible de l'acte libre dans un champ de possibilités objectives. Juranville propose alors d'interpréter le “type idéal” de Weber (ce qui permet de déterminer certains traits significatifs d'une réalité, de façon à l’ériger en modèle). comme œuvre : une œuvre véritable ouvre à d'autres existants des possibilités de devenir eux-mêmes causes libres et de produire leurs propres œuvres. Même lorsqu'elle est d'abord faussée par ceux qui la reçoivent, elle conserve une puissance d'ouverture. Weber demeure toutefois prisonnier d'une conception kantienne de l'objectivité, qui limite les possibles à des constructions méthodologiques et à des probabilités, sans reconnaître leur réalité essentielle.
La tâche de la philosophie consiste donc à établir une physique absolument rationnelle de l'existence, capable de démontrer l'objectivité des structures de la liberté sans abolir la singularité ni l'imprévisibilité des actes.
Nous pouvons maintenant dégager les quatre conditions nécessaires à une physique véritable de l'existence : 1) reconnaître la détermination originaire : l’existant est toujours d'abord pris dans une physique sociale fausse, où il se soumet à un Autre absolu illusoire ; 2) reconnaître la possibilité de la liberté : l’existant peut devenir cause libre et créatrice ; 3) reconnaître la grâce originaire : l’existant ne peut se libérer par lui-même, sa liberté doit être ouverte par l'Autre absolu vrai ; 4) reconnaître la médiation humaine : cette possibilité ne devient effective que dans la relation à un autre existant. La physique de l'existence est donc une théorie générale de la libération de la causalité humaine.
“Quand Weber parle de l’acte libre qui s’accomplit sur fond de ces possibles ou « règles de l’expérience » ou « types idéaux », quand il présente l’imputation causale singulière comme fondée sur le type idéal, il va donc bien tout à fait dans le sens que nous voulons indiquer en interprétant le type idéal comme œuvre. Car, pour nous, c’est dans l’œuvre que se fait l’ouverture de cette possibilité, dans l’œuvre en tant qu’elle appelle chacun à son œuvre propre, l’œuvre initiale étant d’abord, par l’existant, faussée, et continuant cependant, comme vraie, à lui ouvrir des possibles, qu’il peut saisir comme cause libre. Mais l’existant, là où il propose, comme nous venons de le montrer chez Weber, une physique vraie, existante, exclut d’abord que celle-ci puisse être posée (et se poser) comme universellement reconnue. Ainsi pour toute la pensée de l’existence.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
PEUR, Angoisse, Autre, Election
Quel est l’affect qui permet au sujet de ne pas s’arrêter à la seule reconnaissance de la finitude, qui lui permet d’aller de cette finitude jusqu’à l’œuvre, à l’objectivité et finalement au savoir ? Cet affect est la peur, la peur essentielle. Juranville reprend la distinction, voire l’opposition classique entre l’angoisse et la peur, mais pour la renverser en profondeur. Chez Heidegger, l'angoisse possède le privilège ontologique : elle ouvre le Dasein à son être propre, tandis que la peur reste orientée vers un étant déterminé et appartient facilement au monde de la préoccupation. Certes, contrairement à l’angoisse, la peur possède un objet déterminé. Mais cet objet n’est plus nécessairement un étant intramondain menaçant l’identité présente du sujet. Dans la peur essentielle, l’objet est l’Autre, plus précisément l’Autre comme Chose, qui attend du sujet une œuvre. La peur ordinaire redoute donc ce qui pourrait m’arriver ; la peur essentielle redoute que ce que j’ai à accomplir n’arrive pas. Elle est “peur de ne pas introduire « à temps » le monde juste” dit Juranville, peur de laisser passer sa vie dans la déchéance et de mourir en laissant l’œuvre inaccomplie. La finitude devient ainsi urgence temporelle : précisément parce que le temps est limité, l’acte doit être mené jusqu’au bout. Devant l’Autre absolu, cette peur demeure pure et constitue la “crainte de Dieu”, non comme peur d’une punition, mais comme crainte de manquer la responsabilité reçue. Devant l’Autre fini, elle devient peur de ne pas lui offrir la grâce de l’œuvre, mais se mêle nécessairement d’une peur impure : peur que l’autre refuse ou détruise l’œuvre et son auteur dans le retour toujours possible du désir sacrificiel. L'angoisse fait éprouver l'hétéronomie ; la peur fait assumer l'autonomie. L'angoisse défait l'identité ancienne ; la peur pousse à produire ce qui doit encore advenir. Juranville peut alors opposer structurellement l’angoisse, unicité et hétéronomie, à la peur, unicité et autonomie. Dans l’angoisse, nul ne peut assumer ma finitude à ma place et je découvre que je ne suis pas mon propre fondement ; dans la peur, nul ne peut accomplir mon œuvre à ma place et je découvre qu’il m’appartient d’agir. L’autonomie ne supprime donc pas l’hétéronomie : elle la suppose reconnue et réeffectuée. La dialectique hégélienne du maître et de l’esclave laisse entrevoir cette structure : la peur de la mort précède l’angoisse qui dissout toute identité fixe, puis la peur devient activité formatrice et conduit au travail, que Juranville réinterprète finalement comme œuvre et autonomie. Heidegger manque justement cette peur essentielle parce que son refus de l’engagement vers l’objectivité l’empêche de suivre la finitude jusqu’à l’œuvre ; et ceci parce qu’il manque fondamentalement l’élection. Car la peur, définie comme unicité et autonomie, est proche de l’élection elle-même, singularité et autonomie : l’unicité devient singularité lorsqu’elle est posée et reconnue devant les autres. Levinas franchit alors un pas au-delà de Heidegger en pensant la peur d’Autrui et surtout le renversement de la peur de mourir en peur de commettre le meurtre ; davantage encore lorsqu’il parle de la peur de mourir comme peur de laisser une œuvre manquée. La peur essentielle est ainsi l’affect du passage de la finitude à l’accomplissement : l’angoisse révèle que je dépends de l’Autre ; la peur révèle que, précisément pour cette raison et parce que le temps passe, c’est à moi et à nul autre d’accomplir l’œuvre.
PERVERSION, Grâce, Liberté, Autre
Rompre avec l’ordre commun pour produire l’objectivité vraie de l’œuvre, tel serait la vérité de la perversion, la perversion essentielle. Mais le sujet est d’abord dépendant d’une image fausse, fabriquée dans la haine, d’un Autre écrasant qui ne le traiterait que comme jouet, déchet ou victime. Le dépassement de cette image exige la reconnaissance de la grâce : l’Autre vrai se rapporte librement à son autre comme véritablement autre et reconnaît le fini non comme déchet, mais comme objet vrai. L'Autre absolu reconnaît au fini une véritable consistance, lequel n'a donc pas à nier sa finitude pour devenir objectivement vrai. Cette grâce reçue doit ensuite être communiquée par le fini à son propre Autre. Elle devient ainsi le principe subjectif et l’essence de la perversion, tandis que l’objet en est l’identification et le fétiche le phénomène. Mais la grâce ne donne d’abord qu’une liberté formelle : le fini peut refuser son propre statut de créature libre, refuser de transmettre ce qu’il a reçu - c’est précisément le péché. Saint Augustin le dit clairement : une première grâce a été accordée à Adam, mais elle ne devient liberté réelle que lorsque le fini s’engage dans l’œuvre ; c’est pourquoi une seconde grâce, celle du Christ, est nécessaire pour affronter le péché social comme rejet sacrificiel de toute œuvre véritable. La seconde grâce permet que la possibilité initiale d'autonomie devienne historiquement et socialement réalisable. C’est bien ce que ré-éffectue librement le fini par son oeuvre, non par contrainte car la grâce apparaît finalement désirable, elle attire le sujet vers l'œuvre - mais le fini peut toujours la refuser. Sans cette conception, la perversion ne pourrait conduire à l’objectivité et à la séparation et resterait une perversion pathologique généralisée. Certes le monde commun dénonce le pervers — mais le pervers peut tout aussi légitimement dénoncer le monde et sa fausse objectivité. La perversion courante comporte ces trois éléments : le fétiche, qui rend une certaine finitude supportable tout en détournant de son épreuve radicale ; l’objet fini faussement absolutisé ; et la fausse grâce, par laquelle le sujet veut conserver pour lui seul ce qu’il refuse de communiquer. Cette falsification de la grâce correspond au déni freudien. Elle produit nécessairement un « disgracié » sur lequel sont rejetées toute la finitude et toute la douleur d’exister : la victime sacrificielle, à laquelle on interdit précisément de transformer sa finitude en œuvre. Là où la grâce vraie doit produire la séparation, la fausse grâce ne produit que le sacrifice. La pensée de l’existence combat cette logique en affirmant l’individu séparé des modèles sociaux, mais elle suppose ainsi implicitement la perversion vraie qu’elle refuse d’expliciter. Or l’individu séparé introduit par son œuvre une norme nouvelle et juste. Si cette nouvelle objectivité n’est pas reconnue comme telle, l’individu reste livré au rejet sacrificiel du monde social.
PERVERSION, Identification, Objet, Oeuvre
Le fétiche est le phénomène de la perversion, tandis que son identification fondamentale est l’objet : la perversion est l’une des structures existentielles et correspond à l’identification à l’Autre comme objet. Elle constitue ainsi la vérité de la sphère esthétique et du plaisir, dont l’essence est l’objet. Sans se réduire à la perversion ordinaire (falsificatrice), cette structure perverse peut recevoir une vérité positive et conduire à l’œuvre. L’Autre apparaît alors comme un « bon fétiche », qu’il faut éviter de réduire soit au fétiche commun, soit au déchet. Pour entrer dans le chemin de l’œuvre, le sujet doit paradoxalement se faire lui-même objet de cet Autre, reconnu comme premier lieu de l’objectivité vraie, et recevoir de lui les conditions permettant d’accéder à l’objectivité de l’œuvre et du savoir. Même devenue essentielle, cette structure conserve son caractère pervers parce que se faire objet signifie toujours chercher à attirer et séduire l’Autre. Mais l’objet vrai produit par l’œuvre exerce une « séduction qui libère » dit Juranville : au lieu de capturer l’Autre, il lui donne les conditions de sa propre œuvre et permet sa séparation. Socrate était l’un de ces séducteurs qui libèrent (et le psychanalyste ne fait pas moins) : il attire ses interlocuteurs vers la question et la vérité, mais ce n’est pas pour leur fournir une doctrine à répéter, il doit leur permettre de devenir autonomes. Les œuvres peuvent alors s’attirer et se repousser tout en s’articulant dans l’Œuvre absolue de la Création, articulation que la philosophie porte au savoir. La perversion ordinaire suit le chemin inverse : un objet fini, d’abord objet du fantasme et objet sexuel, est faussement élevé à l’absolu. Sa fascination entraîne l’identification collective et constitue un monde social qui doit nécessairement exclure un sujet comme victime sacrificielle et objet-déchet. Fétiche et déchet sont ainsi les deux faces du faux absolu. La pensée de l’existence oppose à cette logique la finitude radicale et positive dans le rapport à l’Autre absolu vrai, mais elle réchigne à reconstruire l’objectivité qui devrait en résulter. Lacan montre bien que l’analyste doit abandonner sa position d’objet idéalisé pour devenir objet fini, objet a, et libérer ainsi le sujet de la fascination ; Juranville veut aller plus loin et soutenir que l’assomption radicale de cette finitude peut conduire à l’objectivité absolue. Le saint devient alors, comme l’œuvre, une singularité objective articulée à d’autres singularités dans une « communion » qui ne les abolit pas. La distinction décisive est donc celle du fétiche et de l’œuvre : le fétiche est l’objet fini qui nie sa finitude, fascine et produit le déchet ; l’œuvre est l’objet fini qui assume sa finitude, acquiert une consistance vraie et séduit l’Autre de manière à le libérer pour sa propre œuvre.
PERVERSION, Finitude, Norme, Oeuvre
Juranville définit en 2010 la perversion comme négation de l’objectivité et de la norme couramment reconnues au nom d’une norme nouvelle. Elle constitue ainsi un moment nécessaire de séparation : le sujet refuse les identifications proposées par le monde et s’engage vers le plaisir vrai. La perversion se distingue radicalement de la psychose, car elle ne forclôt ni la loi ni la finitude. Au contraire, elle rappelle la finitude, en creuse la souffrance par la cruauté et surgit comme l’instant qui arrache le sujet à sa clôture mélancolique ; en cela, elle reconnaît le réel. Mais son ambiguïté apparaît aussitôt : après avoir révélé la finitude, elle propose de la faire oublier ; après avoir creusé le manque, elle prétend le combler ; après avoir ouvert par l’instant l’épreuve du non-sens, elle permet de l’éviter. Le pervers exerce ainsi sa séduction en s’offrant comme l’objet supposé combler tout manque et dispenser le sujet du travail de l’œuvre. Le plaisir vrai, qui exigerait de traverser la finitude jusqu’à la création d’une nouvelle objectivité, est alors remplacé par un plaisir faux fondé sur une plénitude imaginaire. Le sujet séduit est lui-même tenté d’occuper cette position d’objet plein. Mais cette plénitude étant illusoire, il doit trouver un autre sujet auquel faire porter la finitude et la souffrance qu’il refuse pour lui-même. Le sadisme illustre ce déplacement : la douleur d’exister est rejetée dans l’Autre tandis que le sadique se constitue comme « objet éternel ». La perversion ne nie donc pas la loi ; elle nie ce vers quoi la loi devrait conduire, à savoir son assomption objective par le sujet fini et son incarnation réelle dans l’œuvre. Elle reconnaît la finitude mais refuse son accomplissement créateur. Le fétiche apparaît ainsi comme un substitut illusoire à l’œuvre : l’objet promet immédiatement la plénitude que seule l’œuvre pourrait donner véritablement au sujet fini. La perversion est donc bien négation de la norme, au sens où elle refuse une certaine objectivité sociale ; et elle propose effectivement une autre norme, mais elle échoue à lui donner la véritable objectivité d'une œuvre.
OEUVRE, Autre, Consistance, Haine
La consistance de l’oeuvre est tout le contraire d’une clôture et d’une fermeture sur soi. L’oeuvre véritable est entièrement tournée vers l’Autre, elle va vers l’Autre sans faire de sa propre reconnaissance la condition de son acte. La reconnaissance peut venir — et politiquement elle doit finalement venir — mais elle n’est pas ce qui motive directement le geste créateur. La création obéit à une logique trinitaire : l’œuvre faite ; l’œuvre en train de se faire ; l’œuvre à faire. L’œuvre devient ainsi occasion d’une autre œuvre. Mais le monde social ordinaire, par la violence sacrificielle, tend d’abord à la rejeter. L’existant devenu sujet social refuse en effet la solitude et l’épreuve de l’individualité véritable. Face à l’œuvre de l’autre, il peut alors éprouver envie et haine : au lieu d’en faire l’occasion de sa propre création, il cherche à détruire celui qui a réussi à produire son œuvre. Ainsi l’obstacle à la création n’est pas seulement l’incapacité à créer, mais l’envie et la haine de l’œuvre de l’autre. On ne tue plus nécessairement l’auteur ; on neutralise son œuvre en refusant de lui accorder une objectivité véritable ; le sacrifice peut devenir symbolique, social, culturel. Le Ve commandement prend ainsi une portée créatrice “en renonçant à cette envie et à cette haine au profit du travail de son œuvre à soi et de l'œuvre à venir de tous les autres” écrit Juranville. Le commandement ne signifie donc pas seulement : ne détruis pas l’autre. Il signifie positivement : transforme ton rapport à l’œuvre de l’autre en occasion de produire la tienne. Et, réciproquement : laisse l’autre produire la sienne. On aboutit à une véritable théorie du monde social juste : un monde où la réussite de l’un n’est pas vécue comme une menace pour l’autre, parce que chacun dispose des conditions pour produire son œuvre propre.
OEUVRE, Passion, Consistance, Création
Dans la conception juranvillienne de l’oeuvre l'homme doit accomplir, dans les limites de sa finitude, quelque chose qui reproduit la structure fondamentale de la Création divine : « ce à quoi l’invite le II° commandement », précise-il. Il faut ici penser au commandement interdisant de faire des images de Dieu. L’homme est invité à produire une œuvre, mais il ne doit pas fabriquer une image qui prétendrait enfermer Dieu dans une représentation déjà constituée. Cela rejoint la critique de l’œuvre traditionnelle, censée réaliser un modèle pré-établi, que Juranville formule régulièrement. Par ailleurs il faut rapprocher cela de certains développements sur le nom, la Chose et l'identité. Recevoir un nom signifie qu'une identité est donnée à l'existant, mais cette identité ne devient véritable qu'en étant confirmée dans une œuvre ; l’œuvre est donc une sorte de réponse au nom qui a été donné, et avant tout celui de Dieu. En bref le nom a une exigence d'accomplissement. Si l’on se rappelle les trois grandes dimensions du système théologique de Juranville - Création, Révélation, Rédemption - on comprend que la Création divine appelle une réponse des hommes. Que la finalité ultime de l’œuvre divine est que les hommes produisent eux-mêmes des œuvres qui confirment l’œuvre divine. Encore faut-il que l’oeuvre humaine parvienne à une certaine consistance, unité et vérité. Qu’est-ce qui fait qu’une oeuvre “tient” ? Ce “tenir” n’est pas simplement la réussite technique d'un objet. La consistance est obtenue après l’épreuve et le dépassement d’une certaine inconsistance justement, « où il a fixé, l’ayant traversée dans sa Passion propre, l’épreuve répétée de la finitude » écrit Juranville. C'est donc parce que l’œuvre a traversé la finitude qu'elle peut acquérir une véritable unité. Cela définit la Passion propre de l’individu dans sa création. Là encore cette Passion n’est qu’une répétition symbolique de la Passion christique (voire une anticipation, comme dans la tragédie grecque) : abandon ; souffrance ; mort ; mais finalement résurrection. Mais Passion et consistance sont fondamentalement liées, ce que ne semblent pas comprendre certains penseurs insistant surtout sur la Passion mais ne disant rien sur la consistance nécessaire. Ainsi Blanchot, chez qui l’accent porte sur l’écriture comme processus. L’œuvre est une expérience, une épreuve, un mouvement qui ne cesse de se poursuivre, sans que l’on sache véritablement vers quoi tend l’épreuve, ni même si elle tend vers une résolution. Blanchot s’en tient à l’être de l’oeuvre, voire à son événement, ou à sa dimension abyssale, mais l’écriture est justement le travail qui doit conduire à la consistance, non simplement à l’être. Heidegger, de son côté, admet l’unité de l’oeuvre grâce à la fonction du trait, mais il ne va pas jusqu'à affirmer clairement son accomplissement objectif. Enfin chez Lacan on trouve une formulation minimale de l’oeuvre et de la consistance : “ça tient”, c’est beau. Lacan pour qui “l’œuvre se fait autour d’un vide”. L’œuvre ne consiste pas à remplir un vide par une représentation adéquate ; elle se constitue autour d'un manque qui demeure structurant. En tout cas l’oeuvre témoigne qu'une unité a été obtenue à travers l'épreuve - du moins est-ce ce que l’on peut supposer (et cela reste insuffisant pour Juranville).
OEUVRE, Essence, Finitude, Création, PLATON
La philosophie de l’existence récuse ainsi la conception traditionnelle de l’œuvre, selon laquelle une fin conforme à un modèle préexistant est réalisée au moyen de procédés appropriés. Chez Platon, le Démiurge fabrique ainsi le monde conformément aux Idées éternelles : l’œuvre est la réalisation temporelle d’une essence intemporelle. Toute philosophie de l’art s’en tenant à cette logique du “faire” déterminée par les catégories de la fin et des moyens (ce que l’on constate encore chez Arendt), d’une part confond le faire et le créer, d’autre ignore la finitude radicale. La différence entre faire et créer est celle entre réaliser un modèle et recréer l’essence. Dans le premier cas, le temps ne fait qu’actualiser une vérité intemporelle ; dans le second, l’essence elle-même doit passer par le temps et l’épreuve de la finitude. Même lorsqu’il y a épreuve de finitude, dans le premier cas, elle demeure relative : on constate seulement que le produit réalisé ne correspond pas encore au modèle voulu. L’essence, elle, reste intacte, disponible avant et après la production. Une œuvre véritable n’existe au contraire que si quelque chose d’essentiel se constitue pendant son élaboration. Il faut que l’essence elle-même soit recréée. Pour l’homme existant, accepter de perdre l’essence déjà disponible signifie beaucoup plus que constater une imperfection dans son travail. Il doit donc traverser l’épreuve de la finitude jusqu’au bout au lieu de fuir cette tâche dans les formes du monde social.
ŒUVRE, Individu, Subjectivité, Grâce
L’œuvre est le moyen par lequel l’individu, constitué dans l’épreuve de sa finitude, donne une objectivité et une vérité à son identité. Cette identité n’est d’abord que supposée : l’existant doit d’abord devenir une unité réelle dans la finitude, une Chose, avant que cette unité puisse devenir identité. La Chose effectivement posée et recevant vérité est précisément l’œuvre. L’œuvre est donc la subjectivité de l’individu, et la solution de sa contradiction objective, puisqu’elle est le processus par lequel celui-ci donne objectivité à ce qu’il est. Cette objectivation suppose un travail : reprendre et assumer les éléments, d’abord dispersés, de la finitude afin de les nouer dans une nouvelle unité et consistance. La cure psychanalytique constitue à cet égard une ébauche d’œuvre, lorsqu’un sens parvient à se nouer. L’identité individuelle fait naître le désir d’immortalité (même lorsqu'elle n'est encore que supposée, l’identité entraîne déjà la possibilité de se penser comme individu durable), mais l’immortalité ne se confirme véritablement que par l’œuvre. L’œuvre n'est pas immortelle parce qu'elle serait simplement un objet conservé après la mort de son auteur. Elle confirme l'immortalité, paradoxalement, parce qu'elle représente l'achèvement du travail par lequel l'individu assume sa propre finitude - à commencer par l’inéluctabilité de sa propre mort. L’œuvre oblige à affronter la pulsion de mort. Autrement dit, l’immortalité véritable n'est pas le refus imaginaire de mourir ; elle est le résultat d'une transformation du rapport à la mort. Mais l’existant comme sujet social refuse cette confirmation de l’individu par l’œuvre : c’est la contradiction subjective de l’individu. Au lieu d’achever l’oeuvre et de la perfectionner, il pourrait se contenter, par exemple, de jouir d’un succès important et immédiat. Or le succès n’est pas la reconnaissance. Tant qu’un savoir philosophique ne peut garantir objectivement la consistance de l’œuvre, il reste incertain qu’elle soit véritablement une œuvre et que l’individu se soit véritablement confirmé par elle. La philosophie doit donc franchir cette limite - dans laquelle se cantonne l’ensemble de la pensée contemporaine - et justifier dans un savoir rationnel universellement reconnu l’œuvre par laquelle l’individu s’objective. La psychanalyse fournit le modèle, à son échelle, d’un tel processus : le sujet y reçoit de l’Autre une identité nouvelle (la sienne certes, mais retrouvée) et les conditions d’une autonomie également nouvelle. Or altérité et autonomie définissent la grâce, principe fondamental de l’analyse. Mais la grâce n’est véritable que si l’individu la communique à son tour à tout Autre auquel il se rapporte, et là encore la psychanalyse (idéalement) s’y soumet. Pour le sujet social, qui s’est engagé dans un vrai travail d’écriture, la grâce se communique précisément à travers l’œuvre. « La grâce est donc l'altérité absolue de l'individu et son essence, ce qui en résout la contradiction subjective » conclut Juranville. On obtient ainsi une sorte de boucle : l’Autre donne la grâce à l’individu qui devient autonome par son œuvre, laquelle communique à son tour la grâce à tout Autre.
ŒUVRE, Mémoire, Chose, Evénement
Le récit n’est pas simplement une narration d’événements passés. Il est lié à l’historicité, c’est-à-dire au fait que la vérité advient dans le temps, et il se détermine finalement comme mémoire. Mais cette mémoire n’est pas non plus une simple conservation du passé : elle implique événement, sens et réalité. Ce n’est pas seulement parce qu’il y a mémoire qu’un événement est conservé ; c’est l’événement essentiel qui introduit la mémoire comme telle. L’événement essentiel ou décisif - dont le modèle est le sacrifice du Christ - est celui où l’Autre se pose comme Autre. L’Autre se donne comme altérité véritable, et cette altérité ouvre une temporalité elle-même nouvelle, créatrice. Mais l’événement vrai, le sens véritable et la temporalité véritable ne sont pas spontanément reconnus par le monde social. Celui-ci possède déjà ses critères de reconnaissance, ses objets, ses œuvres, ses vérités. Il tend donc à rejeter ce qui pourrait réellement transformer son régime d’objectivité. C’est pourquoi Juranville parle de « la contradiction objective de la mémoire. » La mémoire doit garder quelque chose qui est vrai, mais ce vrai n’est précisément pas reconnu comme vrai par l’objectivité existante. Comment résoudre la contradiction de la mémoire ? Il s’agit pour l’existant d’assumer la temporalité véritable et d’abord d’accueillir ce que l’Autre lui donne : « l'unité et identité et autonomie qui lui a été par l'Autre dispensée » précise Juranville, « qui, pour lui, avant même son être d'individu, est son être de chose ». C'est exactement ce qui permet ensuite l’œuvre. Montrer que la chose a été donnée et qu’elle peut maintenant être posée, reconstituée objectivement. C’est ici que l’œuvre apparaît comme la « subjectivité absolue de la mémoire » : la mémoire garde l’événement ; l’existant assume ce que l’événement lui donne ; il devient chose ; la chose reçoit vérité ; cette chose vraie devient œuvre. L’œuvre est donc à la fois mémoire accomplie, vérité de la chose et objectivité conquise. Elle constitue finalement la trace objective d’une épreuve existentielle qui reproduit, à son niveau, la structure de la Passion du Christ.
ŒUVRE, Être, Écriture, Esprit
“L’œuvre se donne au savoir comme être”, énonce Juranville, car elle est la chose originelle qui se pose dans une vérité reconnue : l’essence est position de la chose et l’être son immédiateté. Mais cet être n’est d’abord que supposé à l’objet, et l’objectivité absolue de l’œuvre n’est pas encore effectivement constituée. Ce qui résout cette contradiction est l’écriture, vérité de la parole, par laquelle l’absolu peut véritablement prendre présence dans le langage. L’écriture est “la subjectivité absolue de l’œuvre” dit Juranville, c’est-à-dire le processus par lequel elle se constitue elle-même objectivement. Elle n’est pas un trait déjà achevé, mais un mouvement : trait après trait, elle recherche la consistance de l’ensemble et de la structure. Elle correspond ainsi au moment du sublime (moment de l’œuvre en train de se faire) qui vise le beau comme unité et consistance achevées ; mais elle est encore dans l'épreuve de sa propre contradiction. À la grâce qui caractérise l’œuvre faite succède l’élection, par laquelle celui qui écrit devient responsable devant tous des traits déjà tracés et de ceux qu’il ajoute. Mais il faut encore expliquer ce qui pousse l’existant à poursuivre ce travail malgré l’épreuve de la finitude, qui peut aussi bien plonger le sujet dans la mélancolie (ou “esprit charnel”). Cela se produit lorsque le sujet demeure captif de la Chose mythique, celle qui fascine le sujet et lui permet de préserver son unité immédiate : c'est l'objet absolutisé, le fétiche. La véritable Chose, au contraire, est celle qui accepte - par amour - d’entrer dans la finitude et de se donner comme objet pour l'existant. La liberté ainsi retrouvée doit être menée jusqu’au savoir d’elle-même, là où la Chose véritable est reconstituée objectivement pour tous. Ce savoir de la liberté définit l’esprit, qui rompt définitivement avec la mélancolie. L’esprit est ainsi “l’altérité absolue de l’œuvre et son essence” dit Juranville. Pourquoi « altérité absolue » ? Parce que l'esprit est précisément ce qui empêche l'œuvre de se refermer sur elle-même comme objet fascinatoire. L'esprit est ouverture à l'Autre, mais aussi liberté de l'Autre capable de reconnaître et de reconstituer l'œuvre.
ŒUVRE, Rupture, Politique, Conditions
Quelle est la puissance effective de l'œuvre ? Il ne suffit pas de dire que l'œuvre est différente du monde ordinaire ou qu'elle transforme celui qui la produit, il faut expliquer comment elle peut effectivement rompre avec l'ordre existant. Il faut montrer que l’œuvre ne produit pas seulement une rupture subjective ou éthique chez celui qui la crée ou chez celui qui la reçoit ; mais qu’elle possède nécessairement une visée politique, c’est-à-dire qu’elle tend à transformer les conditions objectives dans lesquelles chacun peut devenir individu et produire son œuvre. Juranville affirme un premier principe intangible : l’œuvre vraie dispense à tout Autre les trois conditions fondamentales de la création, à savoir grâce, élection et foi. Elle dispense sa grâce parce que, tout en étant matériellement sensible, elle ne vaut que pour celui qui l’accueille et la re-pose dans l’espace symbolique et spirituel ; elle dispense son élection en appelant l’Autre à la reconstituer dans sa propre œuvre, donc à devenir lui-même individu créateur; elle dispense enfin sa foi, condition permettant à l’Autre de s’engager dans le travail et de le mener jusqu’à son terme. Mais un second principe n’est pas moins vrai : l’Autre peut toujours refuser ces conditions et rester dans le monde sacrificiel. La transmission de l’œuvre ne suffit donc pas à elle seule à produire la rupture objective du monde. C’est pourquoi l’œuvre doit posséder en outre, nécessairement, une visée politique. Cette visée consiste à instituer un monde dans lequel les conditions de la création ne dépendent plus seulement de l'accueil individuel de l'œuvre. Le droit a précisément pour fonction de redonner sans cesse à chacun ces conditions, indépendamment de son éventuelle rencontre avec une œuvre particulière. Mais l’oeuvre elle-même doit porter cette exigence, si elle est consistante, et universellement reconnue. Le passage essentiel est donc celui du don de l’œuvre à l’institution politique de ses conditions. Heidegger avait déjà compris que l’œuvre « institue un monde » et qu’elle exige une « garde de l’œuvre », mais sa pensée ne conduit pas encore - c’est le moins que l’on puisse dire - à poser ce monde comme un monde objectivement juste.
ŒUVRE, Être, Écriture, Esprit
“L’œuvre se donne au savoir comme être”, énonce Juranville, car elle est la chose originelle qui se pose dans une vérité reconnue : l’essence est position de la chose et l’être son immédiateté. Mais cet être n’est d’abord que supposé à l’objet, et l’objectivité absolue de l’œuvre n’est pas encore effectivement constituée. Ce qui résout cette contradiction est l’écriture, vérité de la parole, par laquelle l’absolu peut véritablement prendre présence dans le langage. L’écriture est “la subjectivité absolue de l’œuvre” dit Juranville, c’est-à-dire le processus par lequel elle se constitue elle-même objectivement. Elle n’est pas un trait déjà achevé, mais un mouvement : trait après trait, elle recherche la consistance de l’ensemble et de la structure. Elle correspond ainsi au moment du sublime (moment de l’œuvre en train de se faire) qui vise le beau comme unité et consistance achevées ; mais elle est encore dans l'épreuve de sa propre contradiction. À la grâce qui caractérise l’œuvre faite succède l’élection, par laquelle celui qui écrit devient responsable devant tous des traits déjà tracés et de ceux qu’il ajoute. Mais il faut encore expliquer ce qui pousse l’existant à poursuivre ce travail malgré l’épreuve de la finitude, qui peut aussi bien plonger le sujet dans la mélancolie (ou “esprit charnel”). Cela se produit lorsque le sujet demeure captif de la Chose mythique, celle qui fascine le sujet et lui permet de préserver son unité immédiate : c'est l'objet absolutisé, le fétiche. La véritable Chose, au contraire, est celle qui accepte - par amour - d’entrer dans la finitude et de se donner comme objet pour l'existant. La liberté ainsi retrouvée doit être menée jusqu’au savoir d’elle-même, là où la Chose véritable est reconstituée objectivement pour tous. Ce savoir de la liberté définit l’esprit, qui rompt définitivement avec la mélancolie. L’esprit est ainsi “l’altérité absolue de l’œuvre et son essence” dit Juranville. Pourquoi « altérité absolue » ? Parce que l'esprit est précisément ce qui empêche l'œuvre de se refermer sur elle-même comme objet fascinatoire. L'esprit est ouverture à l'Autre, mais aussi liberté de l'Autre capable de reconnaître et de reconstituer l'œuvre.
ŒUVRE, Esprit, Foi, Usage
L’œuvre atteint son troisième et dernier moment lorsqu’elle devient esprit, après avoir été être puis écriture. L’être est l’œuvre faite, l’écriture l’œuvre en train de se faire, l’esprit l’œuvre à faire. L’esprit est liberté devenue savoir d’elle-même, capable de se savoir finalement reconnue par tous. L’œuvre comme esprit est donc occasion non plus par la grâce ou l’élection, mais par la foi. La structure trinitaire se précise : Père/Création/œuvre faite/grâce ; Fils/Révélation/œuvre en cours/élection ; Esprit/Rédemption/œuvre à faire/foi. La foi est autonomie et finitude : elle permet à l’existant de vouloir librement sa finitude et d’accéder à son autonomie véritable. Mais c’est parce qu’il croit/veut absolument la possibilité de l’accomplissement et de la reconnaissance. La foi intervient donc au moment où il faut maintenir la possibilité de l’œuvre au-delà de ce qui est déjà effectivement donné. À la valeur de l’œuvre faite répond le travail de l’œuvre en cours, puis l’usage créateur de l’œuvre déjà faite. L’esprit ne doit donc pas rester fasciné devant l’œuvre comme Chose matérielle, mais en faire l’usage qui permettra une nouvelle création. La foi ne commande pas directement une œuvre particulière : elle permet l’accueil et la reconnaissance de toutes les œuvres. Pour autant il ne faut pas en conclure que l’oeuvre à faire serait essentiellement une oeuvre collective. Rappelons que l’œuvre vraie suppose d’abord un Autre absolu vrai, qui se rapporte à l’existant comme à son Autre et lui donne les conditions de son œuvre propre, en tant qu’individu vrai. L’existant reçoit ainsi de l’Autre les conditions de création, mais l’œuvre devient réellement la sienne, absolument individuelle. Cette œuvre naît de l’épreuve de la finitude radicale et de l’effondrement des œuvres antérieures comme modèles absolus. Mais l’œuvre individuelle est simultanément une œuvre collective, puisqu’elle doit instituer un monde social nouveau et juste. L’État juste est justement celui qui donne à chacun les conditions sociales et politiques, les droits, de son œuvre propre. Il doit aussi assurer la reconnaissance de toutes les œuvres véritables, et les faire dialoguer entre elles. Ajoutons que selon Juranville la psychanalyse joue un rôle politique décisif comme quatrième discours constitutif du monde social. Ce discours vient après ceux du clerc, du maître et du peuple et affirme la possibilité de l’individu véritable.
ŒUVRE, Travail, Interprétation, Fantasme
Si la Chose vraie « parle », et si l’œuvre faite est parole, l’écriture est le processus par lequel cette parole retrouve sa vérité. L’œuvre faite est occasion par la grâce ; l’œuvre en train de se faire est occasion par l’élection. L’élection unit ainsi autonomie — accueil absolument libre — et singularité. Il faut bien comprendre que la parole vraie, que l’écriture reconstitue, est primordialement celle de l’Autre absolu et constitue pour tout existant la loi de cet Autre. Écrire suppose donc de recevoir librement l’exigence de reconstituer objectivement cette loi. Par ailleurs, l’œuvre faite apparaissait comme occasion parce qu’elle était reconnue comme valeur, immédiateté du bien. Elle faisait éprouver au fini l’exigence d’accéder à ce qu’il peut d’absolu et lui demandait un prix à payer : essentiellement, renoncer à la jouissance ordinaire et à accepter la finitude radicale. Le travail essentiel est précisément le processus par lequel ce prix est payé et par lequel s’accomplit la création. Autrement dit, comme la grâce donne l’être et la valeur crée le désir, l’élection donne la tâche et le travail paye le prix. Le travail est immédiateté de l’hétéronomie, car il met le sujet face à une exigence venue de l’Autre après son refus initial de la finitude. Mais “à quoi” travaille-t-on précisément ? A l’interprétation. Car la loi est d'abord dans l'Autre absolu, et le travail créateur consiste à l'interpréter, c'est-à-dire à en dégager la structure et à la reconstituer dans l’œuvre. Mais “qu’est-ce” qui doit être travaillé, dans ce but ? Le fantasme. D’abord le fantasme brut et ordinaire qui soutient l’objectivité fausse du monde, mais aussi le fantasme élevé à sa vérité où une représentation de l’Autre est donnée elle-même pour vraie. Mais qu’est-ce qui “porte” le travail et qui le soutient ? Le transfert. Le transfert qui est “disposition à accueillir ce qui de l’Autre peut venir comme occasion” écrit Juranville. Il y a toujours un transfert de travail, ou de création, depuis l’Autre - théologiquement depuis le Fils - donnant l’occasion pour l’existant. En tout cas il ne faut pas voir le travail comme une simple activité productrice, mais comme un processus existentiel par lequel l’individu vit la Passion essentielle, depuis l’angoisse jusqu’à la création de l’oeuvre.
ŒUVRE, Être, Grâce, Valeur, NIETZSCHE
L’œuvre est d’abord être, car la Chose originelle qui se pose elle-même dans une vérité nouvelle est à la fois Chose et position, donc essence. Or essence et immédiateté définissant l’être, l’œuvre se donne donc à l’existant comme être. Elle se distingue des autres étants du monde ordinaire en ce qu’elle « est » absolument. Cette même Chose met en question la vérité ordinairement reconnue par l’existant et constitue ainsi une épreuve - toujours douloureuse - de la venue de l’essence. Mais comment l’œuvre comme être devient-elle occasion pour l’existant ? Elle l’est d’abord par la grâce, qui appartient à la structure même de l’être. L’être se déploie comme identité, puis comme position spéculative de l’Autre et de son Autre (c’est l’acte propre de l’être), et enfin comme grâce. La grâce est ce qui, dans l’être, veut et donne l’être, ce qui « fait être ». L’œuvre surgissant comme être n’est véritablement œuvre que par l’Autre qui l’accueille et la contemple. Elle n’est rien en soi, mais entièrement par et pour l’Autre, auquel elle dispense sa grâce. Mais la grâce, à elle seule, n’appelle pas encore à une œuvre nouvelle : il faut donc une autre détermination. L’œuvre devient occasion de l’œuvre propre de l’existant lorsqu’elle lui apparaît comme valeur, comme quelque chose de désirable. Ainsi, de même que l’être est l’immédiateté de l’essence, la valeur est l’immédiateté du bien. Nietzsche a donné au concept de valeur sa portée véritable en affirmant que le bien suprême est la création, non la création de telle ou telle valeur, mais la création elle-même. C’est bien pourquoi l’oeuvre peut devenir occasion de la création de l’œuvre propre de l’Autre.
ŒUVRE, Écriture, Parole, Vérité
La Chose est, on le sait, unité de la réalité, mais également signifiance ; et même en tant que reconnue, vérité de la signifiance, c’est-à-dire parole. La Chose « parle » ainsi en tant qu’elle se pose objectivement dans sa vérité. Mais l’objectivité d’abord reconnue est fausse, car elle résulte de la falsification de la réalité par l’existant fini. Il s’agit donc, au niveau de l’oeuvre censée reconstituer objectivement la chose, d’affirmer ensemble la parole et la vérité, ce qui conduit à l’écriture. L’écriture est la parole qui advient ou réadvient comme vraie après avoir traversé sa falsification première par l’existant. Au-delà d’une simple (et vaine) transcription de la parole, cette écriture implique un travail qui consiste à répéter l’épreuve de la finitude et à en fixer progressivement les étapes dans le trait. Par cette répétition, l’écriture vise une structure qui possède consistance, unité et signifiance. L’écriture est ainsi le processus par lequel se constitue objectivement la vérité de la parole.
ŒUVRE, Passion, Individu, Judaïsme
Juranville se démarque d’une série de penseurs ayant explicitement reconnu l’importance existentielle de la passion dans le cadre de l’oeuvre essentielle. Heidegger d’abord reconnaît l’angoisse, la culpabilité et l’unité de l’œuvre, produite dans la lutte entre terre et monde. L’œuvre installe un monde, et ce monde est accueilli et conservé par les gardiens, le peuple des gardiens. Mais Heidegger ne veut pas que ce monde soit justifié par un savoir rationnel pur comme monde juste. Blanchot ensuite qui transforme la lutte heideggérienne monde/terre en une lutte entre lire/écrire, pouvoir/impossibilité, forme/illimité. L’écriture devient le lieu privilégié du travail de l’œuvre, mais le lecteur, comme sujet individuel, participe déjà à l’œuvre par la lecture. Et cette participation peut le conduire à l’écriture de sa propre œuvre. On retrouve donc l’idée du don. Malgré tout Blanchot maintient l’œuvre dans l’inachèvement, le désœuvrement et l’absence de garantie d’un accomplissement. Levinas enfin reconnaît l’œuvre ouverte à l’Autre, mais exige de l’Agent qu’il renonce à être contemporain de son accomplissement et à entrer lui-même dans la Terre promise. Juranville voit dans cette renonciation une limite inacceptable, car elle laisse subsister le monde sacrificiel et l’absence de reconnaissance objective de l’œuvre. Corrigeant Levinas, il relit alors l’histoire juive comme une Passion des Passions : prophétisme/angoisse, exil/culpabilité, messianisme/honte, Holocauste/peur. La peur ultime doit cependant conduire à la résurrection et à la Terre promise : le triomphe messianique exige que l’œuvre vraie soit finalement reconnue dans un monde juste, et que l’Agent veuille lui-même y entrer.
ŒUVRE, Vérité, Chose, Sexuation, HEIDEGGER
L’oeuvre, comme objectivité absolue, ne peut être posée comme telle que dans le savoir, puisque cette objectivité finalement doit être reconnue. Il faut donc un savoir de l’oeuvre et que ce savoir lui-même soit oeuvre. En tout cas consistance et unité sont le propre de l’oeuvre. La chose déjà possède une unité et une consistance originelles. L’œuvre fait que cette chose est reproduite dans l’espace de l’objectivité. « Elle est ainsi la vérité de la chose » dit Juranville, vérité tenant au fait que la chose est précisément créatrice. L’oeuvre devient ainsi la chose se répétant. A noter que le sujet créateur devient lui-même, dans cette opération, chose, recréateur comme chose. Le créateur ne produit donc véritablement que lorsqu'il se laisse porter par cette puissance de la Chose ; et pas n’importe comment, selon la structure quaternaire qui est celle de la chose se déployant métaphoriquement, et qui devient celle de l’oeuvre. Juranville reprend partiellement l’analyse heideggérienne de l’oeuvre, en tant que distincte de l’outil et de la chose. L’œuvre possède en effet à la fois le caractère fabriqué de l’outil et la consistance autonome de la chose. Heidegger comprend que l’œuvre est la chose ou la terre répétée dans le monde, et que la vérité y est « à l’œuvre ». Le monde est l'espace ouvert par la vérité ; la terre, elle, est caractérisée par la Verbergung, la réserve, le retrait : la vérité s'y retire et devient non-vérité. L’œuvre est donc, chez Heidegger, le lieu d'un « combat essentiel entre monde et terre », mais il ne peut poser que la terre/la chose est elle-même la vérité originelle et le principe créateur. Sinon, comment pourrait-on concevoir que le monde/l’oeuvre est l'espace où la vérité originelle peut être posée, puis répétée ? D’un côté Heidegger voit la métaphore mais ne la pense pas jusqu’au principe ; de l’autre il ne veut pas poser que la terre est elle-même la vérité originelle et le principe créateur. Pour bien marquer sa différence, Juranville rapporte au contraire la terre au principe théologique de la « Puissance créatrice du Père ». Dès lors le combat monde/terre prend la forme plus fondamentale du différend masculin/féminin au-delà de toute complémentarité mythique des sexes. Juranville écrit : « l’œuvre libère l’indifférence pure des sexes, la métaphore paternelle en tant que création libre, par la mère, du père — supposé lui-même créateur. » Qu’est-ce à dire ? La création authentique rompt avec la complémentarité sexuelle ordinaire qui permet biologiquement la reproduction. Au regard de la création pure, l’« indifférence des sexes » prime au sens où l’un n’est pas moins créateur que l’autre : le masculin n’y est pas spécialement « celui qui crée », et le féminin « celle qui reçoit ». La différence des sexes n’est pas effacée pour autant, le masculin et le féminin se redistribuent aux quatre pôles de la structure de l’oeuvre, comme objet et Chose pour le féminin, comme sujet et Autre pour le masculin, et tous sont les moments nécessaires de la création. Ce que dit Juranville corrigeant Heidegger c’est que la Terre/le féminin crée elle aussi, et même elle peut créer le Père comme Père (la “métaphore du Nom-du-Père” selon Lacan). Non que le Père et la Chose soient identiques, mais l’œuvre est précisément le lieu où cette puissance créatrice originelle se transmet et se répète : la Chose se recrée objectivement.
ŒUVRE, Esprit, Création, Chose
L’œuvre doit être conduite jusqu’à son terme par la position de l’esprit, qui est le savoir éveillé et la volonté de son accomplissement. L’esprit veut l’œuvre et la lettre, car il ne devient objectif qu’en s’exprimant matériellement dans elle. “Car l’esprit vivifie par la lettre” dit Juranville. La création humaine suppose ainsi une réalité matérielle de la signifiance, tandis qu’en Dieu l’unité absolue se donne dans les trois personnes de la Trinité. L’œuvre témoigne du renoncement à l’évidence immédiate de la Chose originelle et de la décision de la recréer à travers la finitude. En recréant la Chose, le sujet se constitue lui-même comme Chose vraie, existante et créatrice. L’esprit est surtout savoir ex-sistant de la liberté, c’est-à-dire liberté consciente de pouvoir être objectivement reconnue. Dans le monde ordinaire et la métaphysique, l’œuvre peut être reconnue, mais selon une objectivité conventionnelle et illusoire, dépourvue d’esprit. À l’inverse, la pensée de l’existence appelle à l’œuvre véritable, constituée dans l’épreuve de la finitude et de la solitude. Mais elle exclue qu’elle puisse être garantie comme objectivement reconnue par tous dans un monde nouveau et juste. Heidegger comprend que l’œuvre exige une « garde » qui la maintienne dans l’être, mais ne fonde pas cette garde sur une raison pure garantissant la justice du monde. Levinas pense l’œuvre comme mouvement du Même vers l’Autre et comme patience, allant jusqu’au renoncement à être contemporain de son accomplissement. Chez l’un comme chez l’autre le monde social effectif demeure finalement soumis à la reconnaissance conventionnelle. Et ainsi à la « folie du monde », comme le dit Alain Juranville, ne fait que répondre vainement la « folie de l’œuvre ».