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DISCOURS DU MAÎTRE, Institution, Rupture, Justice

Si le discours du maître peut apparaitre comme le discours princeps, c’est en tant qu’il laisse venir la raison elle-même, provoquant et justifiant la rupture de l’histoire. Le discours du maître se manifeste historiquement sous la forme de l'institution, comme le discours du peuple se manifeste dans la tradition. L’institution est définie comme l'unité d'une rupture et d'une vérité reconnue par tous : elle ne consiste pas d'abord en une organisation, mais en un acte fondateur qui transforme durablement le monde commun. De plus une institution authentique conserve la mémoire vivante de son acte fondateur et rappelle continuellement les possibilités inédites qu'il a rendues accessibles. Pour autant il convient de distinguer soigneusement création et institution : la création manifeste la vérité de l'autonomie du créateur à travers son œuvre, tandis que l'institution manifeste la vérité de la rupture historique qui ouvre des possibilités nouvelles pour tous. Elle substitue ainsi le « temps essentiel » de l'événement au temps ordinaire de la répétition. Enfin, l'institution véritable est toujours une institution de la justice, parce qu'elle ne stabilise pas seulement un ordre social, mais crée les conditions d'une autonomie partagée.


Le discours du maître est d’abord, dans son phénomène, institution. Laisser venir le discours, qui est raison et en même temps vérité, et donc laisser venir la raison en tant qu’elle a tenu compte de toutes les objections et que chacun est en position de la reconstituer à partir de soi, ou encore (car la raison est elle-même totalité et en même temps vérité) de reconstituer à partir de soi la totalité vraie et juste, laisser venir le discours, c’est laisser venir la rupture de l’histoire. Mais laisser venir le discours comme tel en tant qu’il introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, c’est laisser venir la rupture en tant qu’elle introduit pareille vérité, la rupture et en même temps la vérité. Or rupture et vérité, cela définit selon nous l’institution.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAÎTRE, Discours, Subjectivité, Occasion

La pratique philosophique véritable ne peut déployer toute sa portée qu'en étant soutenue par un discours. Cette pratique implique d'abord un « silence vrai », où celui qui agit renonce à toute demande de reconnaissance explicite, laissant la vérité se manifester par ses effets. Mais ce silence doit lui-même être justifié par un discours universellement reconnaissable : c'est le « discours du Maître ». Le Maître n'est pas un dominateur ; il est celui qui, ayant saisi une occasion décisive et réalisé son œuvre propre, devient à son tour une occasion pour que d'autres accèdent à leur autonomie. Son discours institue un monde juste où chacun peut reconstruire intérieurement la loi à laquelle il est soumis. À la différence de la philosophie et de la psychanalyse, qui partent de la contradiction et de la souffrance, le discours du Maître part déjà de la solution et constitue l'horizon vers lequel elles tendent. L'événement historique n'y est plus reçu comme un fait accompli mais comme une occasion créatrice qui appelle une décision subjective. Juranville rapproche d’une part, cette structure de la rationalité en finalité de Weber, où les fins sont librement instituées plutôt que découvertes, et d’autre part du discours du Maître décrit par Lacan. Pour ce dernier le maître introduit le signifiant-maître (S1), qui réorganise les signifiants existants (S2), fait surgir le sujet ($), et révèle l'objet a, c'est-à-dire la finitude radicale. Toutefois le Maître ne peut jamais faire devenir autonome celui auquel il s'adresse : il peut seulement lui ouvrir cette possibilité. La liberté ne se transmet pas. Elle se décide.


Ce qu’il faut donc, pour donner toute sa portée à la pratique, c’est affirmer que le discours en lui-même, le discours vrai, peut être reconnu de tous, poser le discours et en même temps la vérité. Mais discours et vérité, cela définit, face au discours du peuple comme discours et finitude, ce que nous appellerons le discours du maître puisque le maître a en propre qu’ayant saisi l’occasion et, à partir de là, accédé à son œuvre propre, il se donne comme occasion à saisir à l’autre existant pour que celui-ci y accède à son tour. Discours qui ordonne le monde juste où chacun peut reconstituer, soi, la loi à laquelle il est assujetti. Discours qui n’est ni celui de la philosophie, ni celui de la psychanalyse, l’une et l’autre partant de la contradiction radicale éprouvée par l’existant, alors que le discours du maître part de la solution. Mais discours que l’une et l’autre supposent nécessairement, comme celui qui ordonne le monde vers lequel elles dirigent et où elles auront leur place garantie.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

JUSTICE, Philosophie, Psychanalyse, Discours, PLATON, SOCRATE

La justice est déjà présente dans la pratique philosophique inaugurée par Socrate. Celui-ci ne transmet pas un savoir tout fait : il oblige chacun à reconstruire la vérité à partir de lui-même. La justice ne consiste donc pas simplement à appliquer des règles ou à répartir des biens, mais à rendre possible l'autonomie réelle de chacun à partir de la recherche du vrai. Platon exprime cette justice lorsqu'il affirme que chacun doit accomplir son œuvre propre et recevoir ce qui lui revient. Cependant la portée la plus profonde de Platon est implicite : tout homme doit pouvoir reconstituer lui-même la loi et la vérité en accueillant les objections venues d'autrui. La justice devient ainsi l'union de l'autonomie et de l'hétéronomie. La cité platonicienne est relue par Juranville à travers les quatre discours fondamentaux : philosophes (clercs), guerriers (maîtres), producteurs (peuple) et interlocuteurs socratiques (individus). La philosophie apparaît alors comme le lieu où la justice est déjà pratiquée. Socrate soutient qu'il vaut mieux subir l'injustice que la commettre, parce que l'homme juste demeure fidèle à la nécessité de la loi véritable. Le philosophe doit donc défendre la justice même contre l'opinion commune, comme dans le Gorgias face à Calliclès. Reste que l'idéal platonicien des philosophes-rois ne peut être accompli qu'à travers une articulation nouvelle entre philosophie et psychanalyse : la psychanalyse prolonge la pratique socratique du dialogue individuel, tandis que la philosophie conserve la fonction théorique et universelle que Platon lui assignait. Ainsi la philosophie peut finalement réaliser son projet fondamental : l'institution d'une société véritablement juste.


La justice, la véritable justice, est déjà présente dans la philosophie, dans le réel de sa pratique. Car la philosophie dans sa pratique suppose depuis Socrate que chacun soit en mesure, pour autant qu’il accueille les objections venues de tout Autre, de reconstituer le savoir, le savoir vrai à partir de soi, dans l’autonomie. Socrate certes se présente en proclamant son non-savoir, le non-savoir. Mais un non-savoir qui fait sa sagesse – cette sagesse de Socrate affirmée comme suprême par la Pythie de Delphes selon l’Apologie de Socrate, et qui tient à ce que lui-même, ne sachant pas, ne croit pas qu’il sait, alors que la plupart, ne sachant pas, croient savoir. Mais que chacun puisse reconstituer tout savoir, tout contenu à partir de soi, en ayant laissé venir les objections de tout Autre, que chacun ne se soumette à aucun contenu qu’il ne puisse reconstituer ainsi, dans une autonomie réelle, cela caractérise la justice, la véritable justice.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

JEU, Société, Masque, Œuvre

Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux. 


Si le contrat est bien, en soi, ce qui institue la société juste, comment éviter, quand on en vient à affirmer un contrat vrai, ouvrant chacun à son autonomie elle-même vraie, comment éviter de retomber dans le contrat ordinaire et son fond sacrificiel ? Mais cette finitude est ce que, par excellence, l’existant tend à rejeter et, décisivement, à rejeter du monde social. Il lui faut dès lors revouloir la finitude ; la revouloir objectivement, puisque c’est par l’objectivité et le savoir que le monde social ultimement « se protège » ; et la revouloir à partir de la signifiance, puisque celle-ci est, dans l’objectivité, le principe. Or finitude et en même temps signifiance définissent, on le sait, le jeu. C’est donc pour autant qu’elle est posée comme jeu que la société est, par le contrat, instituée dans sa vérité et dans sa justice.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

INSTITUTION, Histoire, Discours, Religion

L’institution se distingue de l'histoire : l'institution est la vérité de la rupture fondatrice qui inaugure une époque, tandis que l'histoire est le savoir de cette rupture, savoir qui se constitue à travers les résistances et les refus qu'elle rencontre. Chaque grande époque historique naît ainsi d'une institution fondamentale. La Grèce inaugure l'histoire avec l'État ; l’Eglise introduit ensuite la grâce et la reconnaissance universelle des personnes ; la modernité institue la science et l'élection, permettant à chacun de reconstruire rationnellement la loi ; la démocratie introduit la foi dans la capacité du peuple à accueillir la justice ; enfin l'époque actuelle est marquée par le capitalisme, compris comme institution de la mesure et du don. À chacune de ces institutions - à partir du moment où elle génère un savoir historique universel (ce qui n’est pas le cas de l’Etat antique) - correspond un type de discours fondamental et la référence, à travers ce discours, à une grande tradition religieuse. A l’Eglise correspond le discours psychanalytico-individuel, faisant référence au christianisme (religion de l’individu) ; à la science correspond le discours philosophico-clérical, faisant référence au judaïsme via la réforme (religion du Livre) ; à la démocratie correspond le discours empirico-populaire, faisant référence à l’islam (religion du peuple) ; enfin au capitalisme, correspond le discours métaphysico-magistral, faisant référence aux religions orientales (religions de maîtres). Cependant chaque institution rencontre un refus constitutif : l'État ne suffit pas à faire participer chacun à la loi ; la science se heurte à l'échec politique de la rationalité moderne ; la démocratie se heurte au refus de l'individualité véritable et au retour du paganisme sacrificiel. Le capitalisme apparaît alors comme le dernier dispositif historique permettant de concentrer les tendances idolâtriques tout en ouvrant un espace pour l'œuvre et le don véritable. L'homme préfère pourtant toujours l'institution traditionnelle, qui le protège de la finitude et de l'altérité mais organise le système sacrificiel en désignant des victimes. Toute institution véritable est donc d'abord rejetée, toute parole de maître instituante. Contre la pensée de l'existence et contre Weber, qui refusent qu'une institution puisse être démontrée comme rationnellement juste (ni que le discours du maître puisse apparaître dans sa vérité), Juranville soutient qu'il existe une institution vraie, compatible avec la finitude radicale, et que la philosophie, assumant une forme de maîtrise, peut en produire le savoir objectif.


Ainsi le monde juste, avec tous les discours fondamentaux et toutes les grandes religions qui sont liées à ces discours, peut -il être définitivement institué. Comme le voulait et le veut la philosophie. Mais par le discours du maître. Car toute institution se fait par le maître et par son discours. Certes une telle institution, l’existant d’abord la refuse. D’où la contradiction objective à laquelle on se heurte quand on veut donner sa vérité au discours du maître. L’existant en fait ne voit comme effective qu’une institution qui serait ce qui aurait établi le monde traditionnel, ou ordinaire. Mais cette institution exclut toute finitude radicale et toute relation à l’Autre comme tel. Elle exclut donc le discours vrai qui, ayant tenu compte de toutes les objections légitimement avancées d’abord contre ce qui se donne comme raison, pourrait montrer cette institution comme vraiment juste. Et alors que, dans l’institution vraie, la fin (la justice) ne devait se réaliser, imprévisiblement, que par le moyen essentiel du maître dispensant sa grâce et, par son élection, appelant l’existant à recréer cette fin, dans l’institution telle que l’existant se la représente ordinairement, la fin se réalise selon le finalisme où le moyen, et tout ce qui survient, n’est rien d’essentiel. Or cette institution n’est pas simplement une représentation fausse que se fait l’existant, c’est aussi et surtout une effectivité mauvaise qu’il veut, pour tenter de se protéger le plus « efficacement » de la finitude radicale qui demeure. Institution qui est alors la structure fondamentale ordonnatrice du monde social traditionnel.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PHILOSOPHIE, Grâce, Discours, Psychanalyse

Le discours philosophique dispense sa grâce au sujet social, tout comme le discours psychanalytique le fait pour le sujet individuel, à cette différence près que ledit sujet social s’inscrit d’emblée dans un discours, qu’il tient et qu’il assume plus ou moins, en concurrence avec d’autres discours. Dispenser sa grâce, pour le discours philosophique, revient à reconnaître une vérité et un savoir dans les autres discours, à partir du moment où il le fait à partir de ses propres principes et de ses propres raisons. Mais il doit tenir compte également d’une forme de finitude, d’une impuissance qui lui est propre : l’incapacité à imposer ses principes (et ses valeurs) dans le cadre d’une pure autoréférence. En effet, s’il peut reconnaître la vérité des autres discours auquel il s’adresse, et faire reconnaître la sienne, c’est en faisant référence à un Autre absolu (celui de la Révélation) duquel lui-même dépend, et ceci par le truchement des grandes religions infusant leur savoir dans chacun des discours fondamentaux. Historiquement, c’est seulement avec l’advenue du discours psychanalytique, en tant que discours de l’individu, que la vraie finalité, sociale et historique, du discours philosophique peut être dégagée.


Là aussi il y aura vérité supposée en celui auquel la grâce est dispensée : c’est celle du savoir qui s’énonce dans les divers discours et qui leur vient des religions. A partir de quoi les tenants de tous les discours pourront reconnaître, au moins implicitement, le savoir proprement philosophique. Dans lequel l’inconscient est présenté comme l’essence de l’existence, comme cette identité originelle qui sans cesse, renonçant à elle-même, s’ouvre à l’Autre en espérant pouvoir se recréer à partir de ce qui viendra de cet Autre.”
JURANVILLE, 2019, FHER

INCONSCIENT, Identité, Existence, Discours

Si avec Lacan la psychanalyse apparait comme discours, au même titre que la philosophie, et non comme science, c’est en raison du fait que l’inconscient est langage, inséparable de sa mise en acte sous transfert, et non un simple dépôt de représentations refoulées dont il faudrait retrouver la signification dans l’espoir de lever les symptômes (retour du refoulé). Le discours psychanalytique est censé dans son acte produire un effet de sens, c’est-à-dire faire émerger une signification comme nouvelle. Mais elle ne vient pas de nulle part, elle est pour le sujet recréation d’une identité originelle communiquée par l’Autre, à partir de laquelle il ex-siste, à savoir une identité sous condition d’altérité.


“Freud apparaît, aux yeux de la philosophie, comme ayant, par son affirmation de l'inconscient, introduit ce qui constitue l'identité et le principe essentiel de l'existence. L’inconscient est l’identité originelle à partir de laquelle on existe – qui se reconstitue à partir de ce qui lui vient imprévisiblement de son Autre.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

INCONSCIENT, Existence, Psychanalyse, Discours, LACAN

Non seulement l’inconscient peut être énoncé dans un discours, le discours psychanalytique, mais encore il ne peut être reconnu comme tel, voire mis en acte, que dans les conditions de ce discours, autrement dit de la cure effective. C’est en quoi l’inconscient se rapproche de l’existence, qui pour sa part est affirmée et ne saurait l’être que dans le cadre du discours philosophique. Les fameux “quatre discours” de Lacan se déduisent d’ailleurs de la structure même de l’inconscient, lequel recoupe la structure de l’existence selon Juranville. Les discours philosophique et psychanalytique poursuivent chacun des fins différentes, et s’adressent à des sujets différents, respectivement au sujet social et au sujet individuel. Ces deux discours dispensent, chacun à leur manière, une forme de “grâce”, c’est-à-dire qu’ils font passer à leur autre la vérité de ce qu’ils énoncent, la supposant initialement en l’autre. Le discours psychanalytique de façon plus directe sans doute, dans une finalité éthique, mais aussi plus limitée, et le discours philosophique plus indirectement mais de façon plus globale, dans une finalité politique. De toute façon le discours philosophique de l’existence ne s’accomplit vraiment que lorsqu’il affirme l’inconscient, donc grâce à la psychanalyse d’une certaine façon, dont il démontre en retour, aux yeux de tous cette fois, l’entière rationalité.


“L'inconscient, qui comporte, ontologiquement, la même hétéronomie fondamentale et la même autonomie créatrice que l'existence, se confond donc, en quelque manière, avec elle. Or, s'il peut être, selon Lacan, énoncé dans un discours, précisément le discours psychanalytique, il ne peut l'être, toujours selon lui, dans un discours philosophique.”
JURANVILLE, FHER, 2019

IDEOLOGIE, Discours, Totalité, Raison

Il faut distinguer une idéologie fausse, qui nie la finitude, et une idéologie vraie, qui l’intègre : elle est savoir de la totalité. Cette totalité véritable, d’abord rejetée par le savoir reconnu, ne peut réapparaître que comme raison, c’est-à-dire comme discours (raison et vérité) : une objectivité ouverte à l’Autre, exposée à la contradiction, et reconstructible par chacun dans l’épreuve de la vérité. Le discours devient ainsi la forme objective d’une vérité qui ne s’impose pas mais se propose, supposant en l’autre la capacité de raison. Reprenant et réarticulant les registres lacaniens, Juranville situe le discours philosophique (ou philosophico-clérical) comme lieu d’explicitation de cette vérité, là où la psychanalyse (ou discours de l’individu) ne fait que la déployer implicitement (le discours du maître ainsi que le discours du peuple, selon Juranville, doivent également être reconnus dans leur vérité, respectivement comme pouvoir et comme superstition vrais). Mais le sujet social refuse un tel discours, car il exige une totalité close, sans finitude ni contradiction, ce qui reconduit les formes d’idéologie fausse et la logique sacrificielle. Dès lors, refuser qu’un discours vrai puisse être objectivement reconnu revient à nier la possibilité même de l’individu comme être de finitude, et à maintenir l’ordre social dans une structure de clôture et de sacrifice.


“Face à quoi on peut, au nom de l'altérité en général et précisément de l'existence, et de l'individu qui les assume, proclamer un discours vrai. Un discours qui serait relation à l'Autre et acceptation, de ce fait, de l'épreuve pour soi de la finitude, et qui thématiserait cette relation et cette épreuve. Tant qu'on exclut qu'aucun discours, y compris le discours philosophique, puisse se poser comme objectivement reconnu, on conforte l'idée que l'individu ne peut pas être accepté comme tel par le monde social, on conforte l'évidence sacrificielle.”
JURANVILLE, FHER, 2019

HISTOIRE, Sphère, Discours, Mystique

Juranville propose une théorie stratifiée de l’histoire organisée en trois sphères — scientifique, métaphysique et philosophique — auxquelles correspond une quatrième dimension mystique située hors dialectique. Chaque sphère se définit par un mode d’apparition de l’événement : comme fait objectivé (scientifique), comme appel à une prise de position subjective (métaphysique), et comme rupture surgissant de l’Autre dans sa vérité (philosophique), exemplifiée par le Sacrifice du Christ et prolongée dans l’exigence révolutionnaire formulée par Marx. À ces sphères correspondent des discours sociaux fondamentaux (peuple, maître, clerc), inspirés de la théorie des discours de Lacan et articulés aux types d’action de Weber. Toutefois, chacun de ces discours est initialement aliéné ou insuffisant : le peuple déforme l’objectivité, le maître reconduit l’ordre établi, et le clerc ne peut instaurer une objectivité nouvelle qu’en se rapportant à un quatrième discours — celui de l’individu, identifié au discours psychanalytique. Ainsi, l’histoire véritable ne s’accomplit qu’au moyen d’un acte subjectif, tandis que la sphère mystique échappe à l’histoire en relevant d’un rapport immédiat à l’Autre absolu et d’un choix existentiel individuel.


Nous distinguerons ces trois sphères de l’histoire, scientifique, métaphysique et philosophique, la sphère philosophique étant celle où l’événement du Sacrifice du Christ peut être dégagé comme tel, et accueilli jusqu’à sa conséquence suprême, proclamée comme une exigence indépassable par Marx, la Révolution. Au-delà de ces sphères, il y en aurait bien une quatrième, la sphère mystique (comme nous avions montré une quatrième sphère de l’existence, au-delà des trois dégagées par Kierkegaard) ; mais cette sphère mystique n’apparaît pas dans la dialectique de l’histoire, dès lors qu’elle ne suppose aucun événement, toujours d’abord venu de l’Autre absolu, mais montre l’histoire voulue, ou rejetée, par l’existant comme individu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

FIN DE L’HISTOIRE, Individu, Psychanalyse, Sens, SOCRATE

La fin de l’histoire devient véritablement concevable avec l’apparition du discours psychanalytique, car celui-ci permet enfin l’émergence du discours vrai de l’individu, condition même du déploiement historique. L’histoire avait commencé lorsque, en Grèce, le discours individuel (incarné par Socrate) et le discours du clerc devenu philosophique (avec Platon) étaient apparus dans leur vérité, mais cette vérité était restée sans efficacité face à la répétition de la violence sacrificielle. L’affirmation socratique de l’idée introduisait bien un sens vrai, opposé au non-sens du discours ordinaire, mais ce sens ne parvenait pas à être reconnu universellement. Dès lors, le non-sens persistait, prenant la forme du péché à l’époque médiévale, sans que le sens puisse être objectivement établi. L’époque moderne voit surgir la conscience, qui prétend produire un sens nouveau en toute liberté, mais échoue à reconnaître qu’elle demeure elle-même prise dans le non-sens, ce qui conduit à son effondrement dans l’époque contemporaine. C’est seulement avec Freud que la solution, anticipée dans l’idée, devient effective : l’inconscient révèle que le non-sens est interne au sujet, tandis que le sens véritable surgit de l’Autre et doit être accueilli à travers une épreuve existentielle. La psychanalyse réalise ainsi ce que la philosophie grecque avait seulement esquissé. Dès lors, l’histoire atteint sa fin lorsque le discours psychanalytique devient le discours vrai de l’individu et que la philosophie peut en reconnaître la portée. Contrairement à la dialectique hégélienne où les contradictions sont internes à la raison et résolues comme telles, les contradictions de l’histoire sont ici absolues et ne trouvent leur résolution que dans l’ouverture à l’Autre. La fin de l’histoire correspond ainsi à l’accomplissement de cette ouverture et à la reconnaissance universelle du sens qui en procède.


“L’histoire commence quand le discours de l’individu, au lieu d’en rester à sa fausseté ordinaire par quoi il veut et reveut le système sacrificiel, surgit dans sa vérité. Et quand le discours du clerc, sur fond de ce discours primordial à partir duquel l’existant se fixe dans l’un ou l’autre des discours, apparaît lui aussi dans sa vérité de discours philosophique (philosophico-clérical), celui qui déploie l’histoire. C’est le cas en Grèce avec Socrate et Platon. Socrate est en effet l’individu pur taisant son savoir et communiquant sa grâce à son interlocuteur pour que lui aussi advienne comme individu pur, et s’établisse lui aussi dans son a-topia, dans son être de dé-placé, dans son unicité. Mais l’histoire ne faisait alors que commencer, puisque la philosophie – Platon – n’a rien pu dire vraiment ni faire réellement face à la répétition, sur Socrate, de la violence sacrificielle.” 
JURANVILLE, 2010, ICFH

EVENEMENT, Fait, Occasion, Rupture

Il y a différentes façons, pour l’existant, de répondre à l’appel de l’événement et d’accueillir l’exigence de l’histoire : ce sont les “sphères de l’histoire” (par référence aux “sphères de l’existence” de Kierkegaard) et les “structures historiales” (comme discours sociaux) qui chacune composent avec la finitude à des degrés divers. La “sphère scientifique” pose l’événement comme “fait” objectif, et cela correspond au “discours du peuple” en tant que structure historiale s’en tenant au savoir ordinaire (soit l’« activité sociale déterminée de façon traditionnelle, par coutume invétérée » selon Max Weber). La “sphère métaphysique” pose l’événement comme “occasion”, subjectivement éprouvée, et cela correspond au discours du maître en tant que structure historiale priorisant la vérité sur le simple savoir (caractéristique de l’« homme d’action » selon Weber ou du « grand homme de l’histoire » selon Hegel). Enfin la “sphère philosophique” pose l’événement comme rupture provenant - imprévisiblement - de l’Autre et devant être accompli à nouveau par l’existant se faisant l’Autre de l’Autre, et cela correspond au “discours du clerc” où l’on s’identifie cette fois à l’altérité (seul discours capable de porter la Révolution comme événement terminal répondant à l’événement primordial du Sacrifice du Christ).


“De même que nous avons déterminé le fait en lui-même comme l’histoire, et que nous déterminerons l’occasion en elle-même comme l’œuvre, de même nous déterminerons la rupture en elle-même comme le sacrifice, toute œuvre, et éminemment l’œuvre historique, supposant le sacrifice essentiel. Pareil sacrifice, d’autre part, doit alors, sauf à laisser régner le système sacrificiel, être accueilli dans toute sa portée de rupture, l’existant constituant, à partir de l’existence, et avec toutes les contradictions qu’elle implique, un savoir nouveau et vrai, ordonnateur d’un monde nouveau et juste, comme Marx en a sans cesse rappelé l’exigence – c’est un tel savoir qui caractérise la sphère philosophique de l’histoire. Et pareil sacrifice doit enfin, avec son aboutissement humain dans le savoir philosophique, être accompli par l’existant se voulant individu, individu véritable, en position d’abord de celui qui eût été la victime du système sacrificiel.”

JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

UNIVERSEL, Révélation, Paganisme, Discours

L'universel ne doit pas être conçu comme une abstraction logique, mais comme le prolongement direct de la Révélation sinaïtique, dont les commandements constituent les premiers concepts philosophiques. Si la philosophie grecque a formalisé l'universel, c'est le peuple hébreu qui en a porté la charge effective. Initialement, l'humanité étant captive de la violence sacrificielle et du paganisme, l'individu isolé ne pouvait rompre seul avec cette clôture ; il fallait l'élection d'un peuple entier pour sauvegarder cet universalisme, quitte à subir le rejet des nations. Pour que cet universalisme devienne effectivement universel, l'intervention du christianisme fut nécessaire : par la Grâce, il a permis la diffusion de la rupture avec l'idole, mettant en mouvement l'histoire comme un combat constant contre la re-paganisation jusqu'à l'avènement de la justice. L'universel se définit alors dynamiquement comme la position de la "totalité vraie" contre la "totalité fausse". La totalité fausse, traditionnelle ou totalitaire, est régie par la figure féroce du Surmoi (le rejet de la parole) et structure les liens sociaux autour de la soumission à l'idole. Le maître prétend que la totalité est bonne ; le peuple (hystérique) se soumet et s'anéantit devant l'idole. Dans cette fausse totalité, l'universel s'abat de l'extérieur (science/économie) ou est intériorisé par les clercs (universel concret hégélien). L'individu ici n'est qu'une singularité close (individualisme) qui évite l'épreuve de la finitude, contrairement à l'individu véritable. À l'inverse, la totalité vraie, qui correspond à l'État de droit de la fin de l'histoire, permet l'avènement de l'individu véritable. Elle s'organise selon une séparation des pouvoirs qui rectifie les discours fondamentaux : l'exécutif incarne un maître soumis à la loi, le judiciaire exerce le pouvoir au nom du peuple, et le législatif assume la discussion philosophique de la norme. Au fondement de cet édifice politique se trouve l'individu (Socrate, l’analysant) capable d'assumer son autonomie et sa finitude, conformément à l'éthique des commandements qui tient à distance la jouissance mortifère. Cette réalisation historique advient lorsque se réconcilient implicitement la vérité du judaïsme (l'élection) et celle du christianisme (l'universalisation), notamment à travers l'existence de l'État d'Israël et la reconnaissance du droit. Cependant, cette responsabilité pour l'autre ne doit pas dériver vers un messianisme humain absolu où le sujet se ferait pure victime expiatoire. La position de l'individu véritable exige de poser des limites à la substitution à autrui, laissant au seul Christ la fonction de Messie absolu, pour permettre à chacun d'exister sans se détruire dans une culpabilité infinie (ce que Levinas lui-même ne manque pas de préciser).


“La totalité juste de la fin de l’histoire est assumée et portée  finalement, et doit l’être nécessairement, par un quatrième  discours. Fondamentalement discret, puisque c’est celui  de l’existant en tant qu’il accepte et veut, en deçà même  de la collectivité, pour lui-même et pour l’autre homme, l’individualité véritable. C’est l’essentiel discours de l’individu. Au commencement de l’histoire, celui de Socrate et, à sa fin, le discours psychanalytico-individuel. Discours hors pouvoir, mais qui met chacun en position de jouir de ses droits de citoyen et d’exercer un pouvoir. Il répond et correspond à  la Révélation en tant qu’elle énonce les commandements  à observer pour devenir individu véritable. Redisons que, pour Lacan qui associe la formation du Surmoi au rejet des  « commandements de la parole », l’éthique de la psychanalyse est caractérisée par les commandements du Décalogue qui « constituent à peu près tout ce qui, contre vents et marées, est reçu  comme commandements par l’ensemble de l’humanité civilisée et  qui règle la distance du sujet à la Chose [la Chose maternelle, maintenue dans une illusoire et sacrificielle absoluité de Mère-Nature par le paganisme], pour autant que cette distance est justement la condition de la parole » (Lacan).é
JURANVILLE, 2025,PHL

DROIT, Individu, Démocratie, Discours

Le droit ne se réduit pas à un ensemble de règles organisant les rapports entre les membres du corps social et avec l’État : il a pour sens et pour fin l’individu. Il constitue un savoir qui, prenant acte de la finitude humaine, donne à chacun les conditions d’une autonomie véritable, par la grâce dans le droit civil et par l’élection dans le droit politique. Le droit progresse historiquement en fonction des régimes politiques, jusqu'à la démocratie représentative qui garantit au mieux la liberté individuelle. Elle correspond au principe libéral d’organisation ou d’équilibre des pouvoirs — législatif, exécutif et judiciaire —, chacun renvoyant à un discours fondamental du monde social : discours du clerc (fondé sur l'altérité), du maître (subjectivité réalisée) et du peuple (objectivité établie). Mais un quatrième discours, celui de l’individu affirmant l’identité, est décisif pour la démocratie : il assure que les sujets puissent, au-delà du simple droit abstrait, trouver socialement l’espace concret où exercer leurs droits, condition de la volonté générale et de l’individualité accomplie.


"Rappelons simplement, d’une part, à propos du droit, qu’il ne se borne pas, selon nous, à être formellement un ensemble de règles qui organisent les relations entre eux des membres du corps social (c’est le droit civil) et leurs relations au Tout de ce corps, de ce monde (c’est le droit politique) : le droit a un sens et une fin qui résident dans l’individu. Le droit est savoir dans lequel on tient absolument compte de la finitude de l’homme en lui donnant à partir de là, contre le système sacrificiel, toutes les conditions pour accéder à son autonomie réelle d’individu véritable (grâce quant au droit civil, élection quant au droit politique)."
JURANVILLE, 2017, HUCM 

DENEGATION, Analyse, Discours, Monde

Le procédé linguistique propre de la cure, qui fait apparaître l'inconscient dans le discours, est la dénégation. Le sujet y tient la place du Père symbolique, puisque telle est l'identification imaginaire suscitée par l'analyse. Le sujet cherche à produire la signification, à reconstituer la consistance du monde dans l'élément du discours et de la parole signifiante, mais à ce niveau sans interaction avec le monde. C'est la négation qui permet cela, et plus précisément la dénégation, qui souligne l'hétérogénéité, voire la contradiction, entre le signifiant et le monde : "ce n'est pas cela, cela ne peut pas être ainsi". C'est un processus d’évitement de la castration, au même titre le refoulement névrotique, le déni pervers, ou la forclusion psychotique, mais au lieu que le signifiant du désir apparaisse intrusivement comme symptôme, comme objet fétiche, ou comme hallucination, il apparaît exclusivement (en tant qu'autre) dans le discours, où le sujet le pose comme contradictoire avec la consistance du monde. Ce qui n'est pas sans effets réels, car comme l'écrit Juranville "ce qu’on tend de mieux en mieux à démontrer comme impossible, apparaît de plus en plus comme réel, conformément à la thèse de Lacan que l’impossible, c’est le réel".


"La dénégation s’oppose donc au refoulement en ce qu’elle ne pose pas le signifiant comme exclu, dans le symptôme. Elle le « pose » (ce qui est encore méconnaissance, incompressible) comme contradictoire avec la cohérence du monde. Elle s’oppose bien plus encore au déni pervers, encore que la différence soit plus difficile à manier, comme le montre la proximité des termes. Le déni est de l’ordre, non du discours, mais de l’acte, et il dénie le signifiant et la loi, en érigeant l’objet comme signifiant et en faisant une nouvelle loi transgressive. La dénégation ne dénie pas, parce que niant le signifiant, elle le laisse être comme autre, dans la négation, et déploie, dans l’élaboration de la consistance du monde, la loi qu’il édicte. C’est uniquement parce qu’il est acte, voulu comme opposé à la parole et au discours, que le déni s’oppose à la dénégation. Il pose le signifiant comme inclus, ce qui n’est nullement le laisser être comme autre."
JURANVILLE, 1984, LPH  

DEMOCRATIE, Discours, Pouvoir, Politique

Le monde démocratique a pour vertu de reconnaître la vérité du discours psychanalytico-individuel que le monde sacrificiel, au contraire, rejetait en bloc. Or tel qu'il est apparu historiquement à l'époque moderne, l'Etat démocratique s'appuie plus précisément sur le discours philosophico-clérical, le seul capable de concevoir et de mettre en acte la "volonté générale" à travers le pouvoir législatif. Mais il reconnait aussi la vérité des deux autres discours qui, comme lui, correspondent à l'exercice d'un pouvoir politique, ce qui permet de garantir constitutionnellement la séparation des trois pouvoirs ou au moins leur équilibre. Ainsi le discours clérical ou philosophico-clérical, dont on parle, correspond au pouvoir législatif (aspect artistocratique du système) ; le discours du maître correspond au pouvoir exécutif (aspect monarchique) ; et le discours du peuple correspond au pouvoir judiciaire (aspect populaire donc), pouvoir que Montesquieu dit « pour ainsi dire invisible et nul » puisqu'il ne fait qu'appliquer la loi (fort heureusement car son essence "pénale" l'expose particulièrement au risque sacrificiel). Le quatrième discours, psychanalytico-individuel, ne correspond à aucun pouvoir, si ce n'est celui que Platon reconnaissait à la science réthorique pour épauler, de concert avec le discours philosophico-clérical, le pouvoir législatif.


"Le système politique de la société juste a donc à fixer, dans le cadre de la démocratie représentative ou parlementaire, la présence du discours vrai de l’individu ou discours psychanalytico-individuel, toujours d’abord rejeté sacrificiellement du monde social – et risquant toujours à nouveau de l’être. Ce qui se fait par ce que Schmitt appelle le deuxième « principe de la composante libérale de toute constitution moderne », le principe d’organisation, c’est-à-dire la séparation des pouvoirs, ou encore leur division, ou encore leur équilibre. Principe dont nous allons voir à nouveau qu’il appartient en fait au système politique. Car le pouvoir qui s’impose dans l’histoire, là où un État véritable est institué, est celui qui veut poser ce que Rousseau a désigné si exactement comme la volonté générale. C’est le pouvoir du discours clérical ou philosophico-clérical – pouvoir législatif, l’aspect aristocratique de la démocratie véritable."
JURANVILLE, 2010, ICFH

PHILOSOPHIE, Justice, Discours, Critique, LEVINAS

Levinas conçoit la philosophie comme une quête de justice, en opposition à la pensée de Heidegger, qu’il associe à un enracinement ontologique païen et sacrificiel. Contre toute sacralisation de l’Être, la philosophie doit se tourner vers l’Autre et viser une justice fondée sur la reconnaissance éthique : reconnaître en Autrui un maître. Le savoir véritable ne se réduit ni au savoir scientifique ni à une vérité identitaire, anticipable : il suppose l’ouverture à l’Infini, une origine en-deçà de toute origine, révélant un sujet créé et investi par l’Autre. Le discours philosophique doit donc rester profondément diachronique, fondé sur un rapport au Dire toujours instable, toujours à redire, qui ne se referme jamais sur le dit. Ce Dire n’est pas contenu dans un système : il est une parole qui doit se dédire, car vouloir la rassembler reviendrait à la trahir, à ramener l’Autre à l’Être. Le Moi, chez Levinas, est toujours déjà substitué par l’Autre, dans une relation d’obsession, de persécution, qui le prive de toute possibilité de repli identitaire. Il est voué à une an-archie, à une absence de fondement qui empêche toute clôture du savoir ou de la conscience.
Cependant, cette altérité radicale ne se limite pas à la relation au prochain. Levinas introduit la notion de tiers, figure essentielle pour penser la société, la justice et la politique. Le tiers, c’est l’autre du prochain, mais aussi un autre prochain, par lequel surgit la nécessité de l’égalité, de la comparaison, et d’un ordre commun. Cette dimension n’est pas empirique : elle est d’emblée inscrite dans la relation à Autrui, et appelle une justice qui dépasse la simple proximité éthique. Elle introduit la pensée, l’histoire, l’écriture, et suppose un juge souverain entre les incomparables. Ainsi, la philosophie devient la mesure – non de la charité, mais de l’amour transformé en sagesse politique. Toutefois, Levinas contesterait toute tentative de clore cette justice dans un système. Un savoir universellement reconnu et anticipable par tous serait incompatible avec l’ouverture imprévisible à l’Autre. La justice, même politique, reste chez lui une exigence éthique, une orientation, non une institution achevée. Elle ne rompt pas avec le monde sacrificiel par une fondation nouvelle, mais persiste comme question : celle de savoir si la nécessité rationnelle peut être principe, ou si elle suppose un en-deçà, un au-delà de tout principe, fondé sur la transcendance de l’Autre.



"La critique devrait, chez Levinas, conduire à un savoir absolument rationnel fondé sur un principe. Car elle est, par lui, identifiée à la philosophie et dite l’essence du savoir. Elle viserait le savoir vrai, donnant place, en lui, à l’Autre comme tel; un savoir allant au-delà du savoir ordinaire qui reste, lui, dans les limites de l’identité anticipative et fausse, que ce soit celui du monde traditionnel païen ou celui de la science... La critique semble bien conduire à assumer, dans le cadre du discours comme Dire et comme Dit, ce moment de critique radicale exercée contre le discours lui-même. À l’assumer comme une conséquence nécessaire de l’existence essentielle et de sa finitude radicale en l’homme. À l’assumer comme vérité supposée en l’autre homme et en sa parole surgissant imprévisiblement. De là ce qu’on peut appeler le discours philosophique au sens propre, comme tiers discours. On serait passé par le discours ontologique avec sa réduction du Dire au Dit; puis par le discours sceptique s’en tenant au Dire contre le Dit; et enfin on en viendrait à un Dire dont le Dit assumerait ce passage – et qui exprimerait le savoir de l’existence... Mais la critique ne peut aucunement, aux yeux de Levinas, en venir à proposer un savoir qui se poserait comme tel, à partir d’un principe."
JURANVILLE, 2024, PL

CRITIQUE, Discours, Philosophie, Existence, LEVINAS

La pensée de Levinas se rapproche de la doctrine critique de Kant par son refus de poser un savoir ontologique définitif, cette fois au nom de la finitude de l'existence. Il distingue d'abord le discours ontologique basé sur l'essence (attitude dogmatique chez Kant), puis le discours sceptique contestant l'unité et la vérité de l'essence au nom de la différence énonciative (attitude sceptique chez Kant), et enfin le discours philosophique conditionnant le savoir ontologique au légitime jeu des discours (attitude critique chez Kant). Sauf qu'il s'agit d'un jeu sans fin car, malgré la rationalité reconnue du discours philosophique, il est exclu que ce discours puisse déboucher sur un savoir universel, ce qui hypothèque la possibilité d'une justice réelle. La responsabilité de l'homme devant l'erreur demeure absolue.


"Le discours philosophique, proprement philosophique, apparaît alors comme un tiers discours qui, gardant le savoir ontologique, y ajoute la nécessité existentielle de cette succession de discours, de ce passage du Dire au Dédire (« Faut-il rappeler l'alternance et la diachronie comme temps de la philosophie ?») mais sans que cette nécessité puisse être posée comme telle et que ce nouveau discours (attitude critique chez Kant) puisse se présenter comme la synthèse et la justification définitive de cette succession. Or, conséquence de ce rejet d'un véritable savoir philosophique, Lévinas ne peut que récuser le christianisme qui, avec le judaïsme, eût fondé dans l'absolu cette limite et mesure mise, pour l'homme, à la responsabilité."
JURANVILLE, UJC, 2021

CAPITALISME, Religion, Discours, Paganisme, WEBER

C'est en tant qu'être fondamentalement religieux, donc païen à la racine, que le sujet social actuel adopte le système capitaliste. Mais s'il représente un paganisme minimal, épuré de toute croyance, le capitalisme requiert aussi toutes les grandes religions, sans quoi il ne pourrait pas assumer ce fond de péché qu'enseignent précisément ces religions ; corrélativement il requiert d'être accepté par celles-ci, au moins implicitement, et par les grands discours sociaux auxquels elles correspondent. En effet les trois religions révélées (judaïsme, christianisme, islam) correspondent respectivement aux discours du clerc, de individu, et du peuple, tandis que le bouddhisme comme principale religion instituée est lié au discours du maître. Quant aux trois autres religions asiatiques instituées - confucianisme, taoïsme, hindouisme - elles font écho, respectivement, aux trois religions occidentales révélées.


"Si, comme le souligne Weber, ces religions [asiatiques] n'ont pas porté initialement le capitalisme, elles sont parfaitement capables de l'accueillir et de se l'approprier, ce que Weber doit lui-même reconnaître. Et cela, d'une part, parce qu'elles fixent le non-sens fondamental sous le nom de vide, de nirvana (Freud y a relié sa pulsion de mort) — malgré l'attachement taoïste au « jardin enchanté » que serait le monde. Et, d'autre part, parce qu'elles donnent la plus grande place au maître, et précisément, sous sa figure religieuse, au saint. Ces religions ne relèveraient pas d'une « prophétie de mission » (agir dans le monde) comme les religions révélées, mais d'une « prophétie exemplaire », où les prophètes s'offrent comme exemples et modèles. Le capitalisme apparaît donc bien comme le paganisme minimal, dévoilé dans son fond de péché - ce dont le paganisme brut ne voulait certes rien savoir."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

ALIENATION, Discours, Maitrise, Capitalisme

Le discours psychanalytique reconnait l'aliénation comme inévitable, comme conséquence de la pulsion de mort, et il la relie nécessairement à l'institution sociale dont c'est la nature même de promouvoir la jouissance (et le travail), à savoir le discours capitaliste. L'aliénation se constitue ordinairement dans le capitalisme par la production de la plus-value, qui est en fait la part de jouissance qui revient au maitre - et non au travailleur qui a consenti à ce travail faute d'avoir pu ou voulu entreprendre lui-même, travailleur qui est donc dispensé de ce risque d'avoir à énoncer un désir, une vérité première. Il n'y a donc pas eu extorsion comme l'affirme Marx, puisque ce supplément n'est nullement le produit de sa "pure" force de travail, de son désir propre, mais seulement d'un savoir formel et d'un dispositif technique mis à sa disposition, dont certes il a acquis l'expertise. Cela ne rend pas son travail plus authentique ou plus satisfaisant pour autant, c'est même le contraire ; ce n'est pas la pulsion de vie qui est mise en oeuvre ici mais bien la pulsion de mort. Cette aliénation réelle et inévitable peut cependant être supportée dans les limites du droit, sans lequel le capitalisme lui-même ne fonctionnerait pas. Ordinairement, elle est pourtant, inévitablement, contestée par deux autres types de discours. Le discours de l'hystérique, ou discours du peuple, conteste l'aliénation devenue symptôme en se tournant vers un Autre sachant - clerc, scientifique ou professeur - pour le délivrer de son aliénation au maître politique. Sauf que ce pivotement plaçant maintenant le savoir en position de maître ne modifie pas sa propre relation fascinée avec la maîtrise, puisque l'hystérique (le peuple) attend maintenant tout d'un supposé savoir qui, d'être sans sujet et sans destination, ne le satisfait pas davantage que l'énoncé primordial du maître - d'autant plus que ce savoir reste son produit, comme tout à l'heure la plus-value, simplement récupéré par l'Autre. Reste alors le discours universitaire, ou discours du clerc, dont nous voyons déjà comment il s'auto-justifie en se revendiquant comme seul véritable savoir, seule source (littéralement autor-isée) de vérité, alors qu'il trompe l'étudiant en lui faisant croire que s'il s'assujettissait à ce savoir il pourrait s'affranchir du maître et même de toute aliénation - alors que lui-même, ce faisant, ne fait que collaborer activement au pouvoir du maître.

"Dans le discours de l’universitaire, celui (l’universitaire, le clerc) qui semble s’être éloigné de la jouissance ordinaire et avoir accédé au savoir vrai se tourne vers tous les hommes en leur faisant croire que, s’ils s’assujettissent eux aussi à ce savoir, ils seront délivrés du maître auprès duquel ils s’aliènent. Mais cette lutte ne fait que transformer celui qui la mène en maître d’un type nouveau, en maître qui n’est que le ministre d’un maître suprême (les grands auteurs, le Moi idéal , ultimement Dieu lui-même). Et elle ne fait qu’absolutiser l’aliénation dans laquelle tous sont pris. Diffusion générale de l’aliénation dont on prétendait se délivrer."
JURANVILLE, ICFH, 2010