L'écriture scientifique repose sur des lois générales, mais elle présuppose toujours une existence qui lui échappe. Lacan reprend les quatre propositions fondamentales de la logique classique (universelle affirmative, particulière affirmative, universelle négative, particulière négative) et les transforme afin de montrer les limites internes de toute écriture logique. L'universelle affirmative (« tous les x... ») exprime simplement la loi. La particulière négative (« il existe un x qui échappe à la loi ») donne sens à cette loi en rappelant qu'elle suppose toujours une existence extérieure au système : le Nom-du-Père. En revanche, Lacan modifie profondément les deux autres propositions. L'universelle négative ne signifie plus simplement que la loi est fausse ; elle affirme qu'il existe quelque chose qui ne peut même pas être entièrement inscrit dans le réseau des lois. La particulière affirmative cesse d'être la simple constatation d'un cas particulier ; elle désigne au contraire ce qui demeure irréductiblement extérieur à toute démonstration logique. À partir de cette réécriture, Lacan distingue deux couples de modalités : le nécessaire et le possible, qui organisent le domaine de la science et des lois ; le contingent et l'impossible, qui désignent ce qui surgit depuis le réel et excède toute formalisation. Le contingent correspond à la rencontre imprévisible, que l'écriture scientifique est structurellement impuissante à codifier. L'impossible désigne ce qui ne peut jamais être complètement intégré dans le langage ou la logique : c’est le réel ou le signifiant pur, représenté ici par le phallus. Le mathème psychanalytique devient alors l'écriture même des limites de toute écriture scientifique. La science écrit le monde ; la psychanalyse écrit ce qui échappe à cette écriture. La science dit comment fonctionne le langage ; la psychanalyse dit pourquoi le langage ne peut jamais tout dire.
MATHEME, Logique, Existence, Négation, LACAN
MATHEME, Écriture, Parole, Sublimation, LACAN
Juranville affirme volontiers que le mathème de la psychanalyse se tient tout entier dans le schéma L, en tant que “schéma quaternaire de la structure signifiante fondamentale de l’inconscient”. C’est d’autant plus convainquant qu’il réalise et assume un télescopage entre le schéma L initial de Lacan (faussement “intersubjectif”) et la structure logique qui résulte de la réinterprétation, par le même Lacan, plus tardivement, des propositions de base de la logique formelle. Le schéma L de Lacan était destiné à représenter : le sujet, le moi, l'Autre, l'autre imaginaire ; plaqué sur le carré logique, avec Juranville, il prend une dimension beaucoup plus compréhensive, d’où ressort une opposition franche entre l’écriture et la parole. Les modalités du nécessaire et du possible correspondent au domaine où s'organise l'écriture scientifique : le réel est progressivement mis en forme, ordonné, symbolisé. Les modalités du contingent et de l’impossible indiquent les limites de cette même écriture : d'un côté ce qui demeure sans relation dans l’écrit et résiste au symbolique, de l'autre ce qui échappe entièrement à l’écriture et surgit, imprévisiblement, dans la parole. Cette opposition permet à Juranville de distinguer deux positions subjectives - qu’il attribue respectivement à l’homme et à la femme - irréductibles l’une à l’autre et deux rapports foncièrement différents à la sublimation. Qu’il s’identifie au père symbolique ou bien au père réel, celui qui écrit est seulement engagé dans le travail de la sublimation, il produit une œuvre qui n'est pas encore pleinement accomplie. Qu’il s’identifie à la Chose en tant qu’objet ou à la Chose en tant que phallus (hors monde), celui qui parle réalise vraiment la sublimation et produit une œuvre que l’on peut dire « parlante », en ceci qu’elle porte désormais sa vérité propre (elle est devenue vivante, elle parle toute seule).
LOGIQUE, Science, Modalité, Ecriture, LACAN
À partir de là, Lacan réorganise complètement la théorie aristotélicienne des modalités. Le nécessaire devient ce qui soutient durablement l'écriture symbolique : la loi et le Nom-du-Père. C'est « ce qui ne cesse pas de s'écrire ». Le possible désigne ce qui peut être inscrit dans cette loi, tout sujet susceptible d'y prendre place. C'est « ce qui cesse de s'écrire », c'est-à-dire ce qui peut toujours être réécrit. Le contingent est l'événement imprévisible qui surgit dans le monde sans être déductible des lois existantes. Il « cesse de ne pas s'écrire ». L'impossible est le réel pur, irréductible à toute symbolisation : « ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire ». Contrairement à Aristote, les oppositions changent complètement. Le possible ne s'oppose plus à l'impossible mais au nécessaire. Le contingent s'oppose à l'impossible. Cette nouvelle logique permet de penser ce qui intéresse finalement Juranville : l'histoire. L'histoire authentique n'est pas la simple application de lois générales. Elle est le lieu où surgissent des événements véritablement nouveaux, impossibles à prévoir d’après les règles existantes. Chaque création historique est une contingence qui « cesse de ne pas s'écrire » avant de pouvoir éventuellement être intégrée dans un nouvel ordre symbolique. Cette nouvelle logique ne décrit plus seulement le raisonnement scientifique : elle devient une logique de l'histoire, de la création et de l'émergence de l'événement.
LECTURE, Œuvre, Autre, Sens
Penser n'est jamais commencer absolument : toute pensée répond à un appel déjà présent dans une œuvre. La pensée est donc essentiellement lecture, qui n’est pas tant compréhension qu’avant tout recréation. Ce qui nous est destiné à travers l’oeuvre, le destin, n'est jamais reçu passivement. Chaque lecture authentique produit une œuvre nouvelle. Pour ce faire la lecture implique un deuil, celui de ses certitudes et de ses symptômes d’abord, à conditions précisément de les impliquer, de les inscrire dans la lecture de l’oeuvre. La lecture n’ouvre pas seulement à un monde, ou à une autre version du monde ; elle ouvre vers quelque chose qui dépasse tout monde. Ceci parce qu’elle manifeste, fondamentalement, l’absence de l’Autre - vers lequel elle renvoie néanmoins. C'est cette absence qui fait vivre la lecture. En témoigne significativement la lecture à voix haute : dès que quelqu’un lit, il prononce des mots qui ne s’adressent à personne en particulier (à l’inverse de la conversation), et lui-même s’efface comme locuteur. Nous entrons dans une temporalité qui n’est pas celle du monde ordinaire. Le temps imaginaire de la lecture a ceci de particulier qu’il nous fait éprouver le temps réel de l’absence. Il s’agit de cette absence de l’Autre qui rend perceptible son ex-sistence même, hors du monde… tout en appelant à recréer un monde. La lecture suppose donc une altérité que l’herméneutique classique, toujours trop “circulaire”, ne voit pas : pour elle le tout se comprend par les parties et les parties se comprennent par le tout. D’où une sacralisation de l’oeuvre qui rend impensable le destin et la rupture, et toute création nouvelle. Le sens véritable n’est pas interne : le sens, certes reconstruit par la lecture, vient toujours d'un extérieur, d’un Autre. Tant qu’on est dans l’acte de lecture, le sens n’est jamais clôt, la compréhension nous échappe. « Lire, c’est accepter de ne pas comprendre » affirme même Juranville. La lecture apparaît ainsi comme l'expérience fondamentale par laquelle l'homme entre en relation avec l'Autre (en allant du texte vers l’Autre, quand l’écriture va de l’Autre vers le texte) et devient lui-même créateur d'une œuvre nouvelle.
JOUISSANCE, Autre, Phallus, Femme, LACAN
Outre la jouissance prise au signifiant phallus, jouissance phallique, il existe une jouissance non sexuelle, une jouissance du signifiant proprement verbal - sous sa forme aussi bien orale que écrite -, et donc finalement jouissance au savoir. Il s’agit de la jouissance de l’Autre, qui apparaît en même temps que la jouissance phallique, au moment de “l’éclatement de la Chose, précise Juranville, lorsqu’elle énonce le signifiant de la loi, et introduit à la valeur signifiante du phallus”. Cette autre jouissance n’est pas soumise au même semblant que la première, elle est pure jouissance au sens où le signifiant verbal, sur lequel elle repose, “suscite réellement l’illusion de la présence de l’objet absolu, et l’épreuve du manque n’est pas supposée, mais à faire” renchérit Juranville. Cette jouissance n’est pas corporelle au sens phallique, quand le corps ne connait qu’une jouissance partielle, laissant la plus grande partie de l’être en souffrance (précisément parce que le phallus n’est pas l’organe lui servant d’instrument) ; elle serait plutôt “mentale”, non pas jouissance de telle partie du corps ou de tel corps particulier ; elle demeure pourtant corporelle dans un sens plus englobant où le corps est pris dans une unité. Par opposition à la jouissance phallique (qu’elle suppose néanmoins), qui est la jouissance du sujet, elle mérite d’être désignée “jouissance de l’Autre”, jouissance prise au signifiant comme tel, dans sa matérialité évidemment ; et l’on ne parlerait pas de jouissance si le corps n’en était pas le substrat, voire la substance (Lacan définit le corps comme “substance jouissante”). Lacan la caractérise également comme “jouissance supplémentaire” ou “jouissance de la femme”, femme qui n’est “pas-toute” précisément dans la jouissance phallique. “Autre jouissance”, ou bien “jouissance de l’Autre” ? et dans ce cas en quel sens du génitif, objectif ou subjectif ? Juranville fait remarquer que certaines formulations de Lacan, à ce sujet, peuvent prêter à confusion. Pour Juranville il faut partir de la dualité originelle du sujet et de la Chose. Initialement c’est la Chose maternelle, comme “écriture parlante”, qui nomme le signifiant paternel pour le sujet et ainsi éprouverait la jouissance de poser le signifiant de l’Autre : en ce sens la jouissance de l’Autre serait la jouissance que l’on prend à l’Autre. Avec le risque que le sujet, de son côté, ne fasse de la Chose (maternelle) son objet réel de jouissance (retour à la jouissance du “même”). Si généralement cela ne se produit pas, c’est que la femme, pour l’homme, est également cette Chose, cet Autre réel. C’est bien pourquoi la “jouissance de l’Autre” est également “l’autre jouissance”, cette jouissance que la femme éprouve en tant que telle, et toujours singulièrement. La jouissance de l’Autre est dont bien essentiellement la jouissance qui caractérise l’Autre (génitif subjectif).
JOUISSANCE, Sexualité, Phallus, Semblant, LACAN
Pour qui se confronte au réel, au-delà des mots, la jouissance sexuelle (ou phallique) est l’épreuve d’une première vérité, mais qui demeure partielle voire leurrante, “solidaire d’un semblant” dit Lacan. L’acte sexuel est inséparable d’une angoisse, y compris et significativement dans l’orgasme, puisque le sujet traverse alors l’épreuve de sa castration. Mais cette castration peut être contournée et la jouissance du semblant peut-être prolongée, par exemple dans le symptôme du névrosé, qui n’est rien d’autre qu’une forme de jouissance sexuelle, voire d’un “semblant” de rapport sexuel : cela maintient « l’illusion que le rapport sexuel cesse de ne pas s’écrire » comme le dit Lacan, un semblant de rapport sexuel aux couleurs de l’amour, lui-même illusoire.
JOUISSANCE, Castration, Chose, Phallus, LACAN
La jouissance sexuelle ne désigne rien d’autre que la jouissance phallique. Dans sa relation avec l’Autre, quand le désir du sujet rencontre le désir de l’Autre, c’est en réalité la Chose, cela dont on jouit, qui lui apparaît ponctuellement tandis que lui-même se fait phallus, celui qui jouit. Mais il n’est phallus jouissant qu’en tant que posé comme signifiant par l’Autre. Et en même temps que la Chose, c’est aussi la mort qui se présente au sujet, c’est la castration qui lui est infligée, car la jouissance phallique en tant que sexuelle demeure partielle et limitée, le reste du corps restant en souffrance. “C’est en même temps qu’il y a accès à la Chose et castration” écrit Juranville.
JOUISSANCE, Signifiant, Temps, Corps, LACAN
La jouissance a bien un rapport avec le sensible et avec le corps, mais dans la mesure où celui-ci est le lieu d’une signifiance. “Un corps, cela se jouit. Cela ne se jouit que de se corporiser de façon signifiante” dit Lacan. Or la plénitude de la jouissance se déroule dans une temporalité non mondaine qui est épreuve du temps réel, une temporalité différente de celle du bonheur, laquelle se déroule dans le temps imaginaire. La jouissance du corps est donc toujours une jouissance du signifiant, qui “ne consiste pas simplement à être selon le signifiant, mais à poser le signifiant comme signifiant... c’est l’épreuve de la signifiance comme telle” précise Juranville.
INCONSCIENT, Jouissance, Savoir, Vérité
Il n’y aurait pas d’inconscient sans la possibilité d’un savoir insu ; l’inconscient c’est que du sens puisse se produire en dehors du monde de la conscience, que l’on puisse en jouir sans le savoir, que l’on jouisse précisément de ce savoir insu. C’est pourquoi “l’inconscient n’a de sens et de vérité pour un sujet que comme jouissance” écrit Juranville.
INTERPRETATION, Analyse, Parole, Ecriture, LACAN
Il faut distinguer la parole analytique immédiate et l'écriture créatrice sur laquelle elle débouche. Fondamentalement, l’analysant est celui qui écrit et accède au savoir, tandis que l'analyste (même s’il semble écrire ou “prendre des notes” pendant que l’analysant parle) occupe une position d'accueil comparable à une page blanche sur laquelle cette écriture peut se déployer. En revanche son acte interprétatif relève d’une parole authentique. L'interprétation analytique est essentiellement poétique : elle agit par métaphore, équivoque et jeu de mots pour défaire le symptôme et ouvrir un nouvel espace de sens. Cependant, malgré son caractère créateur, l'interprétation ne produit pas encore une oeuvre véritable, encore moins du côté de l’analyste. Celui-ci travaille pour qu'une œuvre advienne chez un autre sans pouvoir se l'approprier lui-même. Il passe d'un analysant à l'autre, ouvrant des possibilités de création qui ne lui appartiennent pas. Quant à l'analysant, il entre bien dans un processus d'écriture et de création de soi, mais l'œuvre ne peut s'accomplir entièrement dans le cadre analytique dont la finalité est avant tout la résolution du symptôme. Elle ouvre la voie de la création mais ne constitue pas elle-même le lieu où cette création peut recevoir son accomplissement objectif dans une œuvre achevée ou dans un savoir universel.
INCONSCIENT, Sens, Monde, Symptôme, FREUD
Déjà pour Freud l’inconscient ne s’oppose pas à la conscience comme le non-sens s’opposerait au sens. Précisément l’inconscient, et ses manifestations comme les symptômes, ont un sens supposable mais non anticipable selon une temporalité ordinaire. L’inconscient n’est pas hors-sens, il est plutôt hors-monde. Le monde est le domaine des signes (les symptômes, au sens médical, sont de tels signes) accessibles à la conscience, tandis que l’inconscient est le domaine de signifiants dont le signifié (résultat de l’opposition des signifiants entre eux) ne saurait être anticipé.
IMAGINAIRE, Désir, Manque, Temps, LACAN
Le manque fondamental de l’objet absolu s’éprouve certes d’abord dans le temps pur, le temps réel, mais il s’éprouve aussi dans un temps anticipatif qui est propre à l’imaginaire. Et cela parce que le manque dans le réel de la plénitude désirée court-circuite le processus même du désir, le tord dans le mouvement d’un retour sur soi, qui caractérise l’imaginaire. L’Autre, l’altérité de l’Autre n’apparaît plus comme ouverture temporelle et moteur principal du désir, mais laisse la place à son substitut, l’objet ‘a’ pulsionnel que le sujet détache imaginaire du corps de l’autre.
IMAGE, Signifiant, Temps, Jouissance
Juranville définit le langage comme un comportement particulier, non nécessairement verbal, qui consiste à poser un comportement comme signifiant en anticipant un autre comportement. Le langage n’est donc pas constitué par des mots isolés mais par une dynamique temporelle d’anticipation entre propositions et comportements. Il distingue plusieurs niveaux : la sensation, liée au passé et correspondant aux phonèmes ; la perception, liée au présent et aux structures grammaticales ; et l’imagination, rapport du corps au futur. Cette imagination produit l’image, non comme reproduction du réel mais comme structure signifiante anticipatrice composée de traits symboliques. L’image constitue le mode fondamental par lequel le langage anticipe son propre déploiement. En produisant l’image, le corps éprouve une jouissance propre qui définit le sujet comme sujet du signifiant. Le poète enchante parce qu’il communique, à travers les images produites par les mots, une jouissance du langage lui-même. Ainsi, le langage apparaît comme une structure temporelle, corporelle et imaginaire, fondée sur l’anticipation et la jouissance du signifiant plutôt que sur la simple transmission d’un sens.
IDENTIFICATION, Castration, Structure existentiale, Phallus, LACAN
Les structures existentiales reposent sur des identifications imaginaires aux quatre places de la chaîne signifiante, lesquelles - en tant qu’imaginaires justement - ont toutes en commun d’éviter la castration, c’est-à-dire la reconnaissance pleine du manque et de la finitude. L’identification au phallus, où le sujet se confond avec ce qui ne peut être castré, caractérise la psychose et constitue la forme la plus radicale d’évitement. L’identification à la mère en tant qu’objet primordial correspond à la perversion : le sujet se pose comme objet et nie sa subjectivité ; le manque existe existe mais il censé réparable. Avec l’identification au père réel ou Idéal du Moi, structure de la névrose, le sujet n’”est” plus le phallus” mais “a’” le phallus, ce qui implique séparation et finitude. Il se pose cette fois comme sujet mais nie sa dépendance à l’objet. La castration reste donc partiellement refusée, le sujet acceptant d’avoir un manque sans admettre qu’il est lui-même marqué par ce manque, et cherchant à maintenir sa position de sujet de la loi. La quatrième position, celle du père symbolique, introduit une relation à la loi comme instance impersonnelle permettant une forme d’assomption de la castration, dans la mesure où elle reconnaît la finitude et engage le sujet à devenir pour autrui une référence, au prix d’un renoncement. Cette position ouvre le domaine de la sublimation, sans toutefois supprimer entièrement la dimension imaginaire.
IDENTIFICATION, Analyse, Père symbolique, Imaginaire
Le processus de la cure, en tant que forme de sublimation, conduit l’analysant à une identification IMAGINAIRE au père symbolique, lui permettant de faire émerger le signifiant du désir. Il ne s’agit rien d’autre que d’une forme d’amour, la plus haute qui soit, du lieu de l’Autre - répondant au pur amour de l’analyste, placé en position de la Chose (Autre réel). A noter que cet amour, don absolu par lequel le sujet se fait Père symbolique, donc pure référence, implique d’endosser en quelque sorte le rôle du mort (ce qui explique la tentation persistante, pour l’analysant, de retomber dans les stratégies de l’amour névrotique - identification, cette fois, au père imaginaire). Mais cette identification imaginaire au Père symbolique doit être distinguée de l’identification SYMBOLIQUE qui constitue le sujet en tant que parlant. Car cette identification symbolique, qui implique l’aphanisis (disparition) du sujet, se fait en direction du père réel en tant que représentant de la loi, dont on assume alors la fonction. C’est donc d’une perte d’être qu’il s’agit dans cette identification. Tandis que l’identification imaginaire au père symbolique, comme en toute sublimation, offre une consistance propre au sujet, une quasi immortalité au-delà de la vie : “Dans la cure, l’analysant ne cesse d’être situé à la place du père symbolique, sans qu’aucune interruption le menace dans sa consistance imaginaire. Identification purement imaginaire, mais qui a des effets réels” écrit Juranville.
HOMME, Souci, Désir, Sujet, HEIDEGGER, LACAN
Si Heidegger et Lacan s’accordent pour placer au principe du monde une altérité, Autre chose que l’”homme”, en revanche leurs anthropologies demeurent incompatibles. Chez Heidegger, l’homme est “jeté” dans l’ouverture de l’être et entièrement déterminé par elle : le monde est l’éclaircie de l’être, et le rapport fondamental de l’homme est le souci, anticipation de son être propre. Heidegger pense l’être comme un don, mais un don paradoxal puisque l’être se retire en donnant - structure que Heidegger appelle “destination” : à homme échoit en propre le souci de l’être. Cette structure exclut le désir, orienté vers les étants, et conduit à refuser toute conception de l’homme comme sujet (il n’y a pas de “sujet du souci”), la relation sujet-objet étant dérivée et secondaire pour Heidegger. À l’inverse, pour Lacan, il y a sujet parce qu’il y a désir (et donc proprement “sujet du désir”), non pas au niveau abstrait de l’être mais de l’être de l’étant, et parce que ce désir se déploie dans l’horizon de l’acte de parole. Ainsi, là où Heidegger dissout le sujet dans la dépendance à l’être et le souci, la psychanalyse réintroduit une subjectivité constituée par le désir et le langage.
HISTOIRE, Sublimation, Maîtrise, Névrose
Le monde historique n’accomplit en aucun cas la vérité mais en ouvre seulement la possibilité, exposant ainsi l’individu à une liberté exigeante marquée par un travail de deuil et par des illusions d’accomplissement total. Loin de supprimer la violence, la modernité la déplace vers des formes psychologiques, certes valorisant l’amour mais exacerbant simultanément les affects de haine et d’envie. Cette situation engendre une dépression spécifique, portant non sur un objet perdu mais sur la valeur du sujet lui-même, en raison de l’écart entre l’idéal d’une sublimation achevée et la réalité d’une sublimation toujours partielle. Entre monde traditionnel et monde historique, il n’y a nul progrès et nulle décadence, car tous deux restent structurés par une sublimation inaccomplie. Les dérives modernes, notamment les totalitarismes, proviennent du fantasme illusoire d’un retour au passé. L’histoire ne réalise donc aucune maîtrise croissante, mais révèle au contraire l’existence d’une plénitude au-delà de la maîtrise, impliquant un rapport au réel irréductible. Même la critique nietzschéenne de l’idéal ascétique demeure prise dans l’illusion de la maîtrise, puisque la sublimation elle-même suppose une névrose irréductible, dont l’idéal de maîtrise constitue une expression.
HISTOIRE, Inconscient, Historicité, Réel, HEIDEGGER
L’inconscient et l’histoire sont mutuellement impliqués. Du côté de l’existence individuelle, la pratique psychanalytique introduit une véritable historicité : elle fait événement, ouvre des possibles, et permet au sujet de transformer son identité imaginaire sans modifier les structures inconscientes elles-mêmes, qui demeurent constantes. L’histoire consiste ainsi dans une modification du rapport du sujet à son inconscient. Réciproquement, l’histoire ne peut être pensée sans l’inconscient. Celui-ci interdit toute conception téléologique de type hégélien, où l’histoire s’accomplirait dans une totalité ou une plénitude finale. L’histoire doit être comprise comme épreuve du réel ouvrant des possibles, sans nécessité ni clôture. Dès lors, la « fin de l’histoire » ne désigne pas un accomplissement absolu, mais, écrit Juranville, “la fin de l’entrée du monde social dans l’histoire”, c’est-à-dire le moment où le réel est pleinement reconnu sans que les possibilités de transformation disparaissent. Cette historicité repose sur une structure fondamentale : d’un côté un invariant transhistorique, l’inconscient, qui ne fait pas monde et situe le sujet hors de l’histoire ; de l’autre, des rapports variables à cet invariant, qui donnent lieu à différentes formes de sublimation. Le monde traditionnel se caractérise par une sublimation partielle sans émergence du réel, tandis que le monde historique introduit au contraire la faille du réel, ouvrant des possibilités de sublimation totale.
HALLUCINATION, Psychose, Nom-du-Père, Castration
Il y a d’un côté l’hallucination fondamentale de la Chose, primordiale, et de l’autre l’hallucination psychotique, “secondaire” en quelque sorte, portant sur le Nom-du-Père. La première conditionne toute perception, la seconde l’exclut radicalement (l’hallucination n’est pas une perception). Ce n’est donc pas que le signifiant y fasse défaut tout à fait, mais plutôt que le signifié s’est dissous : le signifiant est là, dans le réel (le monde effondré tout autour), et plus aucun signifié n’a de sens (là où le signifié reste énigmatique chez le névrosé, faute d’en retrouver, inversement, le signifiant). L’hallucination implique que le signifiant assurant la consistance du monde, et du signifié en général, soit le “Nom-du-Père”, n’assume plus cette fonction. Pourquoi ? Parce que celui-ci redevient directement, dans la psychose, le signifiant de la Chose et de la jouissance, et non le signifiant de la loi et de la castration, qui régit normalement le signifié.
HALLUCINATION, Signifiant, Perception, Réel, LACAN
Le langage structure toute expérience perceptive, jusque dans l’hallucination. Primordialement, c’est le signifiant qui suscite le désir. Mais ce désir vise un objet absolu qui s’avère manquant. Le réel est alors défini comme l’épreuve de ce manque ; plus précisément là où la plénitude était attendue, surgit un vide. Juranville définit le réel comme un temps vide qui, du fait de ce vide, se transforme en espace imaginaire. Dans l’hallucination, c’est un substitut de la Chose manquante, objet absolu du désir, qui surgit dans ce réel. Mais toute perception en général présuppose l’hallucination originaire de la Chose (elle n’est pas seulement un accident de la perception, ou une non-perception, mais sa condition fondamentale), comme elle présuppose le signifiant auquel fait référence la Chose, le signifiant de la loi ou Nom-du-père selon Lacan, absolument structurant pour le monde de la perception. A telle enseigne que, si ce signifiant fait défaut dans le registre symbolique du sujet, se produit l’hallucination psychotique, c’est-à-dire que ce signifiant surgit alors dans le réel, en lieu et place de la Chose.

