Dans la cure psychanalytique, l’inconscient apparaît comme l’Autre absolument autre par rapport à la conscience ordinaire. Il révèle la finitude radicale de l’existence, particulièrement présente dans la sexualité. Le patient, réduit par son symptôme à l’état de “déchet”, est pourtant posé par le psychanalyste comme capable de faire surgir une parole vraie. L’analyste ouvre cet espace en renonçant lui-même à la position de maître et de loi souveraine. La cure repose alors sur trois médiations fondamentales : la grâce, par laquelle l’analyste ouvre l’espace de la vérité ; l’élection, par laquelle le patient est supposé capable de s’arracher à la répétition du symptôme ; et la foi, par laquelle il peut croire que la vérité de l’inconscient finira par être reconnue malgré le rejet du monde social. Le psychanalyste donne ainsi toutes les conditions au patient pour qu’enfin, à l’issue de la cure, il puisse non seulement assumer sa finitude d’existant (ou sa “castration” de sujet désirant) mais aussi, au-delà de l’”argument kierkegaardien” excluant toute connaissance objective à partir de l’existence, en savoir quelque chose de suffisamment consistant et transmissible.
ANALYSE, Psychanalyste, Finitude, Connaissance
IDENTITE, Connaissance, Expérience, Intérêt
La connaissance, dans son acte même, est identité : connaître consiste à accueillir en soi l’unité et la vérité venues de l’extériorité, c’est-à-dire de l’Autre. Cette identité n’est pas immédiate, mais reconstituée à partir de la relation et de l’épreuve de la finitude radicale. En ce sens la connaissance n’est autre que l’expérience, comprise comme processus en trois moments : surgissement de la différence, constitution de l’objet, et position du sujet connaissant. Le moteur de cette expérience est l’intérêt, entendu non comme utilité empirique, mais comme saisie immédiate de la signification - et d’abord de l’occasion - offerte par l’Autre. Au-delà des conceptions classiques (jusqu’à Habermas), qui sacrifient la dimension créatrice, l’intérêt véritable est rapport à l’œuvre : l’existant doit s’effacer devant l’œuvre déjà là pour produire à son tour une œuvre nouvelle. L’identité vraie provient ainsi de l’Autre absolu et vise à être transmise universellement. Mais les philosophies contemporaines refusent de poser cette identité vraie comme objectivement reconnaissable. Ce refus a une conséquence majeure : il laisse triompher socialement l’identité fausse, qui se transforme en domination comme autant de figures du Surmoi. Contre Heidegger, qui n’a pas objectivé l’identité, et contre Adorno, qui identifie à tort l’identité absolue à la mort (Auschwitz), Juranville soutient que seule l’affirmation objective de l’identité vraie permet de fonder un monde juste.
HISTOIRE, Connaissance, Religion, Philosophie
L’histoire est, pour Juranville, le processus par lequel le savoir rationnel pur de la philosophie, d’abord rejeté, devient universellement reconnu. Elle s’appuie successivement sur les trois grandes Révélations : celle du christianisme, qui par la grâce rend possible l’exigence universelle de justice et la dénonciation du sacrifice ; puis celle du judaïsme, qui introduit l’élection et réalise déjà la loi juste ; et enfin celle de l’Islam ou islamisme, portée par la foi, pour ceux qui n’ont pas voulu explicitement la rupture historique mais peuvent l’accueillir implicitement. Sont concernées à ce titre toutes les grandes religions non révélées, notamment orientales, dont la vérité doit être reconnue. Car si le dénouement de l’histoire se joue dans une reconnaissance croisée entre l’élection judaïque et la grâce chrétienne, la philosophie n’accomplit son savoir qu’en s’ouvrant à l’universalisation religieuse. Pareille dialectique s’illustre également, dans l’univers des discours, entre la psychanalyse et la philosophie notamment : la psychanalyse, venant certes de l’élection juive historiquement, mais faisant porter sur l’analyste, dans son dispositif, la charge de dispenser sa grâce à l’analysant (en position d’élu), doit s’appuyer sur la philosophie et son discours de l’élection pour obtenir une pleine reconnaissance sociale. Le monde de la fin de l’histoire est un monde aussi juste que possible, où la finitude radicale est à la fois dénoncée dans sa forme sacrificielle et assumée dans ses formes minimales (sexualité, capitalisme). Ce monde n’est pas encore le Royaume, mais grâce à la connaissance philosophique il prépare la venue du Messie dont l’œuvre, en tant que Fils de l’homme est la connaissance même, et comme révélation ultime de l’Œuvre de l’Autre absolu et accomplissement de l’histoire.
ESPRIT, Symptôme, Une-bévue, Connaissance, LACAN
Dans ses derniers séminaires (notamment "L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre", 1976-77), Lacan tente d’aller « au-delà de l’inconscient ». L’« une-bévue » (lapsus volontairement déformé) représente cette dimension supplémentaire : elle n’est pas seulement un effet du langage, mais une manifestation de l’esprit — une « fulguration » de sens. L’esprit, ici, correspond à ce surgissement de sens au sein même du signifiant. Loin d’être seulement symbolique, il a une consistance réelle. L’imaginaire n’est donc pas un simple leurre : il constitue un autre réel. C’est dans ce contexte qu’il réintroduit, contre sa position antérieure, l’idée de connaissance : dans la cure, il s’agit pour le sujet de savoir faire avec son symptôme. Ce « savoir-faire », produit final de l’analyse, équivaut à une forme de connaissance pratique – ni savoir théorique, ni pure illusion. Juranville souligne alors l’hésitation de Lacan devant la notion d’esprit, qui reste implicite. Deux voies s’ouvrent à lui. Première possibilité (fidélité à Freud) : l’esprit est un symptôme. Tout ce qui est mental (psychique) relève du sintôme, du signe. Lacan affirme ainsi que toute invention, même la sienne (la théorie du réel), est une réponse symptomatique à Freud. Dans cette perspective, la création ou la pensée même sont de nature névrotique : nommer, c’est déjà répondre à une demande inconsciente (celle du Nom-du-Père). Seconde possibilité (que Lacan évite) : reconnaître dans cette invention quelque chose au-delà du symptôme, c’est-à-dire une véritable réalité de l’esprit, ou une sublimation. Mais en insistant sur la névrose et en ramenant toute invention au symptôme (y compris la religion ou la réparation symbolique), Lacan évite d’assumer le concept d’esprit.
CONNAISSANCE, Oeuvre, Occasion, Objectivité
Celui qui affirme l'existence suppose certes une oeuvre primordialement vraie, celle de l'Autre absolu, mais il exclut d'abord de poser son oeuvre propre en toute objectivité. Or il n'y a pas d'autre moyen de poser et de confirmer l'oeuvre primordiale que d'y répondre (et d'en répondre) par son oeuvre propre - laquelle recrée de quelque manière la consistance de l'oeuvre antérieure. C'est ainsi seulement que l'oeuvre devient connaissance. Et c'est ainsi que s'accomplit l'occasion, seulement quand l'oeuvre est posé dans son objectivité.
CONNAISSANCE, Métaphysique, Sujet, Existence
En matière de connaissance, la métaphysique évite la question de la finitude radicale, ainsi que la relation à l'Autre comme tel. A l'époque antique, en plaçant la vérité dans l'objet à connaître, indépendamment des limitations du sujet ; à l'époque moderne, en situant au contraire la vérité dans le sujet, à partir de quoi seulement l'objet peut être connu. Avec cette conséquence que la connaissance métaphysique s'accomplit sous la forme d'une auto-objectivation du sujet tendant à faire disparaître l'extériorité de l'objet... et donc, avec ce dernier, le principe même de toute connaissance objective au profit du seul savoir (intérieur). Il est facile de voir qu'une telle connaissance métaphysique, avec son sujet tout puissant, réalise un fantasme sexuel, pervers qui plus est, où l'objet est censé venir combler tout manque dans l'Autre. Inversement, c'est contre toute forme de connaissance absolue et vraie que se dresse la pensée de l'existence, au nom du choix existentiel (« Choisis-toi toi-même » énonce Kierkegaard) et de la confrontation avec la finitude, primant sur toute démarche de connaissance (y compris le « Connais-toi toi-même » de Socrate). Lacan en particulier, remet radicalement en question les préjugés liés au statut épistémique de l'objet aussi bien que celui du sujet, les ordonnant plutôt, du point de vue de la psychanalyse, à la cause de désir. Toutefois la question des conséquences sociales et politiques d'une telle position reste entière et non résolue.
CONNAISSANCE, Individu, Autre, Messie
L'individu est le principe subjectif de toute connaissance vraie. Car se vouloir individu, c'est affirmer son identité dans son unicité, et donc en faisant l'épreuve de la finitude, s'arracher aux lois ordinaires de ce monde. L’identité est l’acte de la connaissance, tandis que la chose est ce qui est à connaître, à travers l'oeuvre, et ce dans quoi s’accomplit la connaissance. L'oeuvre est connaissance dès lors qu'elle s'ouvre aux autres oeuvres, qui la précèdent, d'abord celle de l'Autre absolu, la création, ensuite toutes celles, humaines, avec lesquelles elle accepte d'entrer en dialogue. La reconnaissance pour son oeuvre, l'individu ne l'obtient pas immédiatement, c'est pourquoi dans ce chemin vers l'autonomie il est porté par la grâce qui lui permet d'anticiper cette reconnaissance - pour peu, une nouvelle fois, qu'il s'ouvre aux autres, qu'il accepte la grâce qu'ils peuvent lui communiquer. Mais l'existant préfère s'attacher, tout d'abord, à des formes de connaissance moins exigeantes. Il peut notamment choisir la connaissance empirique (scientifique et positive) en s'identifiant au sujet transcendantal en vigueur, avec ses maîtres et ses modèles socialement établis, dans le but de "produire" (non de créer) et surtout de "capitaliser" des connaissances utiles. Cette connaissance exclut toute relation à l'Autre comme tel, toute épreuve de la finitude radicale, et ne permet pas de créer l'oeuvre-chose dans son unité ; le travail de l'individu est toujours sacrifié à des fins collectives, monnayables, capitalisables. A contraire s'il accepte l'existence, et avec elle le principe d'une connaissance vraie, absolue, le sujet doit d'abord supposer cette connaissance à l'Autre absolu, et que cet Autre donne toutes les conditions à tout Autre pour y accéder à son tour. Mais, à cause de la finitude, il faut supposer également l'intervention en personne de cet Autre, par la médiation de son Fils incarné (c'est toujours d'un fils dont est attendue l'accès à la connaissance et au-delà la rédemption, ce fils initialement rejeté du microcosme sexuel parental - la fameuse "scène primitive") ; c'est pourquoi le Fils de l'Homme ne saurait être, d'abord et en même temps, que le Fils de Dieu. La connaissance vraie revêt donc, inévitablement, une portée messianique, puisqu'elle doit préparer, par l'instauration d'un monde juste, le retour du Messie.
CONNAISSANCE, Existence, Sens, Inconscient
La connaissance porte sur le particulier externe, même si elle en tire de l'universel, et elle est toujours oeuvre particulière, certes tournée vers l'universel. Affirmer l'existence, c'est donc toujours viser une connaissance particulière, mais aussi essentielle. En effet en posant l'extériorité de l'Autre absolu, aussi bien que son identité, l'existant suppose sa propre extériorité séparée et la possibilité de l'exposer dans son oeuvre propre, ayant alors valeur de connaissance. Mais la pensée de l'existence juge d'abord inconciliables l'existence, vécue authentiquement, et l'extériorité objective de la connaissance, sans se rendre compte que l'existence soi-disant authentique n'est alors que le reflet idéaliste et donc la continuation complaisante du monde social, avec son faux savoir écrasant. C'est en affirmant l'inconscient, en plus de l'existence, que l'on peut éviter le piège de l'idéalisme et parvenir à une connaissance objective. Seule la science de l'inconscient laisse place au non-sens constitutif de l'existence, et lui donne un sens finalement à la (dé)mesure du sens que l'Autre absolu a donné à son Oeuvre. A la condition de s'identifier, dans son oeuvre, à cet Autre absolu, l'oeuvre peut délivrer un sens qui soit connaissance essentielle et universelle.
CHOSE, Oeuvre, Commerce, Connaissance
"Cette chose vraie ou œuvre, l’existant ne peut s’y rapporter, et la saisir comme occasion pour son œuvre propre, pour la connaissance, que s’il se veut lui-même une telle chose vraie. Et donc s’il s’arrache à son rencoignement initial de chose fausse, close sur soi, mélancolique, et s’il s’établit en relation avec cette chose vraie qui est occasion. Ce qui caractérise le commerce. De même que l’intérêt montre qu’on a saisi l’occasion, de même le commerce est ce qui fournit, qui offre des occasions à saisir. De même que la connaissance dans son acte, l’identité, ne peut aller jusqu’au bout d’elle-même que dirigée par l’intérêt – et si l’existant s’est intéressé à l’Autre qui toujours déjà s’intéresse à lui et duquel vient l’identité –, de même la connaissance dans ce par quoi elle s’accomplit, la chose, ne peut aller jusqu’au bout d’elle-même que déployée par le commerce – et si l’existant s’est établi dans le commerce des choses existantes et s’y est fait lui-même chose."
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
BONHEUR, Sujet, Finitude, Connaissance
L'existant ne peut rencontrer le vrai bonheur (au-delà du seul bonheur sexuel) qu'en allant jusqu'au bout de la connaissance, c'est-à-dire jusqu'à l'objectivité absolue. Cela implique d'assumer toute la finitude, son être d'objet pour l'Autre, y compris la finitude (radicale) se fuyant dans la sexualité. Mais assumer celle-ci, la revouloir, s'y engager notamment dans l'oeuvre, signifie devenir sujet, et c'est en tant que sujet qu'il éprouve le bonheur (dans l'éternité de la connaissance) de même que c'est en tant qu'objet qu'il éprouve le plaisir (dans l'instantanéité de l'expérience).
CONNAISSANCE, Bonheur, Autre, Objectivité
"L’expérience, on l’a vu, est vérité de l’identité, identité constituée comme objective, pour tout Autre, à partir de la différence qui surgit (l’instant). Du savoir nous dirons qu’il est vérité de l’intériorité. La connaissance, elle, est vérité de l’extériorité. Elle pose l’identité comme toujours d’abord présente en l’Autre, toujours d’abord celle de l’Autre, à l’extérieur, et comme devant, à partir de cet Autre, devenir celle du sujet qui, à la fois, pourra poser l’Autre comme extérieur à lui et lui-même comme extérieur à l’Autre – l’un et l’autre ayant, dans cette relation qui se retourne, leur identité et consistance et autonomie vraie."
JURANVILLE, ALTER, 2000