Quelle est la puissance effective de l'œuvre ? Il ne suffit pas de dire que l'œuvre est différente du monde ordinaire ou qu'elle transforme celui qui la produit, il faut expliquer comment elle peut effectivement rompre avec l'ordre existant. Il faut montrer que l’œuvre ne produit pas seulement une rupture subjective ou éthique chez celui qui la crée ou chez celui qui la reçoit ; mais qu’elle possède nécessairement une visée politique, c’est-à-dire qu’elle tend à transformer les conditions objectives dans lesquelles chacun peut devenir individu et produire son œuvre. Juranville affirme un premier principe intangible : l’œuvre vraie dispense à tout Autre les trois conditions fondamentales de la création, à savoir grâce, élection et foi. Elle dispense sa grâce parce que, tout en étant matériellement sensible, elle ne vaut que pour celui qui l’accueille et la re-pose dans l’espace symbolique et spirituel ; elle dispense son élection en appelant l’Autre à la reconstituer dans sa propre œuvre, donc à devenir lui-même individu créateur; elle dispense enfin sa foi, condition permettant à l’Autre de s’engager dans le travail et de le mener jusqu’à son terme. Mais un second principe n’est pas moins vrai : l’Autre peut toujours refuser ces conditions et rester dans le monde sacrificiel. La transmission de l’œuvre ne suffit donc pas à elle seule à produire la rupture objective du monde. C’est pourquoi l’œuvre doit posséder en outre, nécessairement, une visée politique. Cette visée consiste à instituer un monde dans lequel les conditions de la création ne dépendent plus seulement de l'accueil individuel de l'œuvre. Le droit a précisément pour fonction de redonner sans cesse à chacun ces conditions, indépendamment de son éventuelle rencontre avec une œuvre particulière. Mais l’oeuvre elle-même doit porter cette exigence, si elle est consistante, et universellement reconnue. Le passage essentiel est donc celui du don de l’œuvre à l’institution politique de ses conditions. Heidegger avait déjà compris que l’œuvre « institue un monde » et qu’elle exige une « garde de l’œuvre », mais sa pensée ne conduit pas encore - c’est le moins que l’on puisse dire - à poser ce monde comme un monde objectivement juste.
ŒUVRE, Rupture, Politique, Conditions
LIBERTE, Finitude, Pulsion, Conditions
“La finitude élevée à sa vérité, la finitude essentielle, est finalement foi. Foi de l'Autre divin dans les créatures, dans les hommes, et en ce qu'ils en viendront, par leurs œuvres, à confirmer son œuvre à lui qu'est la Création, qui recevra alors tout son sens. Foi des hommes dans les œuvres qu'ils entreprennent et, consciemment ou non, dans l'Œuvre divine. Cette foi (par nous définie comme autonomie et en même temps finitude) est, pour les hommes, ce par quoi d'abord ils accueillent la grâce reçue qu'ils auront, comme nous l'avons dit, à accomplir en élection, mais en élection qui aura à s'accomplir à son tour en une grâce nouvelle. Face à la finitude radicale comme pulsion de mort, la foi est la véritable pulsion de vie. D'une vie qui se déploie en existence, vers l'Autre, pour devenir suprêmement vie spirituelle.”
JURANVILLE, 2025, PHL
DROIT, Finitude, Savoir, Liberté
Le droit est le moyen que se donne l'Etat pour réaliser la justice et donc, autant que possible, réduire la violence parmi les hommes. Il est donc savoir de la finitude. Par son aspect savoir, le droit rationalise, pense et octroie les libertés (civiles et politiques) nécessaires à l'homme pour se réaliser comme individu ; sous l'angle de la finitude, il limite ces mêmes libertés, en se faisant droit pénal. Le savoir juridique porte sur les conditions qu'il faut donner à l'existant pour qu'il assume justement son existence, qu'il résiste à la tentation de la fuir (finitude radicale). Ces conditions sont, comme toujours, la grâce, l'élection et la foi. La grâce reconnaît en l'homme une volonté libre, "naturelle", et octroie des droits réels portant surtout sur les biens (comme la liberté de propriété). L'élection exige en outre que cette liberté soit justifiée, pensée collectivement : elle statue sur les personnes et octroie des droits politiques (comme la liberté d'enseignement...). La foi accorde finalement que ces droits doivent s'appliquer à tous, autrement dit elle les pose comme universels (c'est l'aspect cosmopolitique du droit). Mais constamment la finitude se rappelle au droit, le fait que les libertés sont régulièrement transgressées ou empêchées : le savoir porte alors sur les moyens répressifs et coercitifs pour rappeler à chacun son devoir de respecter les droits de tout autre, et les peines encourues s'il s'y refuse (ce qui revient toujours à refuser les conditions de sa propre autonomie, de sa propre existence d'homme libre.)
DIEU, Existence, Finitude, Conditions, KIERKEGAARD
Pour Kierkegaard l'existence est envisagée comme essentielle en tant que radicalement finie, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes. En outre la finitude est radicale parce qu'elle n'est pas une faiblesse, un simple défaut dans le bien, mais un désir du mal pour le mal, un péché. L'acceptation de ce paradoxe ne se fait qu'en entrant dans la "sphère religieuse" où l'on reconnait en l'Autre absolu le siège unique de la vérité, et corollairement en soi-même le siège du péché, de la non-vérité. Or l'homme ne pourrait se rapporter ainsi à l'existence et s'ouvrir à la vérité s'il n'en recevait pas de l'Autre toutes les conditions, à commencer par la grâce : l'Autre se soustrait lui-même de la relation de maîtrise, de soumission fascinatoire dans laquelle le fini voudrait l'enfermer et s'enfermer avec lui, et bien plus il transmet au fini cette disposition à s'ouvrir à l'Autre et à donner lui-même sa grâce. Là réside l'opposition radicale entre l'Autre absolu faux du paganisme et l'Autre absolu vrai de la révélation. Le Dieu vrai du christianisme n'accorde pas seulement sa grâce au fini, mais également le moyen de fixer pour lui la vérité, de se l'approprier, c'est-à-dire d'accomplir son oeuvre et de devenir individu sur le modèle de l'Unique : cette condition est la foi, tout autre chose par conséquent qu'un simple sentiment immédiat d'union avec Dieu. Modèle pour le fini, le Christ l'est enfin et encore s'agissant de se préparer à oeuvrer, non plus à s'abaisser mais cette fois à s'élever pour le bien de l'humanité : ce qui s'appelle l'élection, ou encore "rendre grâce" puisqu'à travers son oeuvre le fini offre à tout Autre, rend d'une certaine manière, la grâce qu'il avait reçue.