Affichage des articles dont le libellé est Famille. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Famille. Afficher tous les articles

FOI, Mariage, Autre, Individu

Le VIᵉ commandement n’est pas seulement une interdiction morale : il appelle à garder la foi jurée devant l’Autre divin au profit d’un autre humain dans l’engagement de fonder une famille, décrite par Juranville comme “la forme la plus simple et la plus fondamentale de l’œuvre”. Cette fidélité s’ordonne selon trois niveaux : foi en l’Autre divin, source du commandement ; foi en l’œuvre commune ; foi en l’autre humain lié par le mariage. Les deux dernières formes, dépendantes des conditions humaines et de la réciprocité, peuvent être fragilisées, si bien que le commandement ne doit pas être compris de manière purement littérale. Tout commandement venant de l’Autre absolu vrai laisse place à une liberté responsable d’interprétation. Garder la foi signifie alors maintenir l’engagement fondamental, en tenant compte des faiblesses propres et de celles d’autrui. Tel est le propre de l’individu véritable : assumer sa solitude essentielle tout en sachant la présence de l’Autre divin et celle des autres humains avec lesquels il est définitivement lié dans l’œuvre commune.


“Le VI° commandement appelant à ne pas commettre d'adultère peut donc ne pas être respecté absolument «à la lettre». Or garder sa foi en l'Autre divin - et de même en l'œuvre dans laquelle on s'est engagé, et de même encore en l'autre humain avec qui on s'est marié, avec qui on s'est engagé dans l'œuvre prime qu'est la famille et que, par là, on a supposé lui-même individu gardant sa foi, mais en tenant compte des faiblesses de l'autre humain comme de soi -, c'est le propre de l'individu véritable. Qui a besoin, pour pouvoir aller au fond de la solitude essentielle, de savoir et la présence de l'Autre divin et celle d'autres humains avec lui définitivement liés.”
JURANVILLE, UJC, 2021  

FAMILLE, Communication, Autonomie Mère

Le sujet fini doit vouloir sa solitude d’individu, condition de son autonomie, mais il en éprouve simultanément l’horreur. Il a donc besoin d’un Autre qui lui donne, sans cesse à nouveau, les conditions d’une séparation heureuse. La famille est le lieu de cette médiation : elle n’abolit pas la solitude, mais la rend vivable par l’échange de grâce entre le sujet et l’Autre. La famille est ainsi définie comme communication, non au sens d’un échange d’informations, mais comme transmission de l’ouverture à l’Autre. Communiquer, c’est d’abord communiquer la possibilité même de la communication, puis signifier à l’Autre un sens déterminé librement constitué dans l’autonomie. Ce qu’avait avancé Kierkegaard : « le secret de la communication consiste justement à rendre l’autre libre ». Celui qui communique renonce alors à la maîtrise et devient chose, permettant à l’Autre d’advenir à son tour comme être de chose. Originairement, la famille assurant la communication est, pour le sujet, la mère. Elle occupe la place centrale de la Chose, telle que Lacan l’a mise en évidence : lieu premier de l’accueil, de la grâce et de la possibilité d’une séparation non destructrice.


“La communication communique à l’Autre l’autonomie, la reconstitution du sens dans l’autonomie, la jouissance pure prise à ce sens. Dans cette communication, celui qui communique est alors chose - et il fait advenir, en l’Autre, l’être de chose. Ce qui débouche certes sur la communication du savoir, et donc sa reconnaissance objective. Mais d’abord la famille en tant qu’elle communique et reçoit la communication est, pour le sujet, la mère. C’est la mère avant tout qui occupe, pour lui, la place centrale, soulignée  comme centrale par Lacan, on l’a vu, de la chose.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FAMILLE, Don, Fraternité, Oeuvre

Le sujet reçoit un nom qui est en même temps élection : il est appelé à un travail spirituel qu’il doit accomplir en tant que « Moi ». L’accomplissement véritable de cette vocation se manifeste par le don. Mais le don n’est ni abandon du superflu ni sacrifice pur de soi ; il comporte une intention explicite – « JE te le donne » – par laquelle le sujet affirme vouloir pleinement la relation à l’Autre et assumer la finitude qu’elle implique. Le don doit être objectif, et même absolument objectif, afin d’éviter toute complaisance narcissique. Il est donc essentiellement don de l’œuvre : œuvre par laquelle le sujet témoigne qu’il s’est établi dans une séparation réussie et ouvre aux autres l’espace pour une séparation semblable. Ainsi la famille prend une structure ternaire. Par la communication et la grâce, elle est maternité : elle libère le sujet pour son autonomie. Par le nom et l’élection, elle est paternité : elle appelle le sujet à son œuvre. Par le don de l’œuvre, elle devient fraternité : espace où les sujets séparés se donnent mutuellement la foi nécessaire pour accomplir leur vocation malgré les rejets et les conflits. Le père garantit l’éthique de cette fraternité en rappelant l’élection personnelle de chacun. La figure exemplaire en est le Christ, Fils absolu qui, par son sacrifice, ouvre à tous l’espace d’une fraternité humaine universelle.


“C’est le père seul qui, au-delà de tous les frères, assure, par l’élection à laquelle il appelle chacun séparément, la vérité éthique de cette fraternité. Le don, don de l’œuvre, est ainsi fondamentalement, dans la famille, don de la foi. Par la grâce, la famille comme communication libère le sujet pour sa séparation et pour son œuvre. Par l’élection, la famille comme nom, nomination et donation du nom, appelle expressément le sujet à sa séparation et à son œuvre. Par la foi, la famille comme don montre au sujet comment, malgré les rejets divers, plus ou moins violents, que ses « frères » lui feront subir, il pourra mener à bien son travail spirituel, et donner à son tour, « leur » donner. Comme, éminemment, le Christ en tant que Fils absolu, Fils de l’homme, fils qui n’est jamais père, et qui ouvre à tous les hommes, par son sacrifice, l’espace de la fraternité humaine.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FAMILLE, Nom, Père, Nom-du-père, LACAN

La famille n’apparaît dans sa vérité que si la séparation de l’individu n’est pas simplement supposée mais posée comme tâche à accomplir. Ce rôle revient au nom. Nommer n’est pas désigner : c’est s’engager à créer ce qui est nommé et appeler le nommé à créer à son tour. Le nom pose une unité à réaliser et introduit une exigence d’œuvre. Ainsi l’œuvre elle-même est à la fois nommée par son auteur et nommante, révélant le réel.
Dans la structure familiale, le nom correspond à la paternité. Le Nom-du-Père est introduit par la mère, non seulement comme “la métaphore qui substitue ce Nom à la place premièrement symbolisée par l’opération de l’absence de la mère”, comme le dit Lacan, mais comme un acte créateur ouvrant à la séparation. Le Nom-du-Père est une exigence absolue à laquelle seul l’Autre divin répond pleinement ; le père réel ne peut y répondre que relativement, mais suffisamment s’il reconnaît sa finitude. Devenir père, c’est devenir nommant : donner son nom, appeler les enfants à leur œuvre, les engager à racheter ce qui demeure inaccompli chez le père et à se faire un nom à leur tour. Le nom ne vaut que s’il fonde une objectivité réelle et appelle à traverser l’épreuve éthique de la finitude. Sinon il dégénère en puissance narcissique et mythique, totem ou phallus, instrument entièrement au service des mères, propre au monde traditionnel sacrificiel. 


“Répondre à l’exigence du nom, c’est alors, pour le sujet comme père réel, devenir celui qui peut donner nom - ainsi Jacob, après qu’il a lutté avec Dieu (Lacan parle du Nom-du-Père comme de « ce qui veut dire le père comme nom..., et non seulement le père comme nom, mais le père comme nommant »). C’est pouvoir donner nom, pour le père, à ses enfants, et donc les éduquer. Donner son nom (qui devient le nom de la famille), pour que chacun des enfants (et avant tout comme fils, car c’est l’homme qui est exposé socialement) entre dans son œuvre propre, où il rachètera, autant qu’il le peut, le péché du père, ce qu’il reste, en celui-ci, de toujours inaccompli, et lui pardonnera. Cette œuvre propre, au-delà de celle de fonder à son tour une famille, est alors de se faire un nom, d’acquérir du re-nom, de faire honneur au nom de sa famille, qu’il ait été ou non déjà illustré. Si la mère, pour la communication, donne sa grâce, le père, pour le nom, donne son élection. Lévinas et Lacan insistent donc bien sur la portée du nom et du père. Lévinas dit ainsi de la fécondité, et précisément en tant que le « rapport du fils avec le père » se noue « à travers [elle] », qu’elle « doit s’ériger en catégorie ontologique ». Lacan souligne, lui, à propos du Nom-du-Père, le « caractère fondamentalement transbiologique de la paternité, introduite par la tradition du destin du peuple élu »).”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FAMILLE, Héritage, Individu, Finitude

Le IV° commandement (« Honore ton père et ta mère ») indique aujourd’hui comment devenir un individu véritable. Il ne s’agit pas d’obéir, mais de cesser de reprocher à ses parents la finitude qu’ils nous auraient imposée. Ils n’ont transmis que la condition humaine : ils n’en sont pas l’origine. Devenir individu, c’est assumer cette finitude dans son œuvre propre et répondre par une création personnelle à l’œuvre première qu’a été la fondation de la famille. L’individu n’est jamais auto-engendré : il est héritier. Mais l’héritage n’est pas possession, ni même capital ; il est injonction. Hériter, c’est recevoir une tâche ; c’est être appelé à témoigner, par son œuvre, de ce que l’on a reçu. On retrouve ici la structure : grâce (don initial), élection (appel), foi (réponse active). Ainsi le IV° commandement prend toute sa portée : reconnaître son origine, assumer d’être né de la différence des sexes, et transformer cet héritage en œuvre. L’individu véritable honore ses parents non par soumission, mais en accomplissant créativement ce qu’ils ont inauguré.


“Par le IV° commandement, l'homme est donc appelé à répondre par son œuvre propre à l'œuvre première qu'a été la fondation, par ses parents, de sa famille. Mais produire une œuvre en réponse à une œuvre antérieure, c'est le propre de l'individu véritable. Car, pas plus qu'un tel individu n'est fermé sur lui-même, pas plus il ne s'est fait tout seul. C'est toujours un héritier, quoi qu'il ait fait de neuf, dans sa solitude, à partir de son héritage.”
JURANVILLE, UJC. 2021  

FAMILLE, Spiritualité, Immédiateté, Jouissance

Beaucoup voient dans la famille le lieu d’une jouissance première, mythique et œdipienne, dont le sujet doit se détacher pour accéder à son individualité. Or la vérité de la famille n’est pas jouissance mais principe spirituel. Il n’y a famille qu’entre sujets capables de séparation : les êtres naturels ne sont pas « en famille ». La famille est donc spiritualité, mais une spiritualité immédiate — ce que Hegel nomme la « substantialité immédiate de l’esprit ». Elle est unité spirituelle avant la séparation accomplie. Historiquement cependant, l’immédiateté tend à évincer la spiritualité véritable. La famille primitive s’élargit alors jusqu’à recouvrir le monde social traditionnel, produisant une communauté fusionnelle où la séparation individuelle est empêchée. 


Or, qu’est-ce que cette vérité de la famille ? Mais, si ce principe doit ouvrir à l’existence d’un véritable individu, radicalement séparé, d’un individu qui pourra le reconstituer dans l’autonomie, il faut que ce soit un principe spirituel, et non matériel. Il n’y a de « famille des iridées » que pour le botaniste ; les iris ne sont pas « en famille ». La famille est donc spiritualité et - puisqu’on ne parle de famille que là où la séparation n’est pas encore effective - en même temps immédiateté. Ou encore, pour reprendre la définition de Hegel, la « substantialité immédiate de l’esprit ». On peut dès lors comprendre ce qu’il advient, dans l’histoire, de la famille. Toujours d’abord l’immédiateté tend à rejeter la spiritualité vraie. D’où la famille « primitive ». Famille élargie de diverses manières, et qui s’étend finalement à l’ensemble du monde social traditionnel.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

COMMUNAUTE, Sacrifice, Peuple, Etranger

La communauté sacrificielle se caractérise par la violence qu'elle fait subir à certains individus, voire à l'individu comme tel, sur lesquels s'est déportée la haine de l'Autre, de l'altérité comme telle. Ce système sacrificiel se réalise sous trois formes de communautés successives. D'abord le couple des amants : fermée et exclusive par définition, cette communauté est tout entière consacrée à la jouissance sexuelle, plus ou moins élevée à la passion, mais surtout elle exclut l'Autre comme tel (l'Autre absolu d'une part, par crainte de l'interdit, l'autre fini d'autre part, l'enfant qui pourrait y être procréer, par crainte de la finitude qu'il faudrait alors assumer). Ensuite la famille : c'est une communauté où cette fois règne l'interdit et la mesure, l'éducation et la responsabilité, mais une communauté qui peine à s'ouvrir à la fraternité universelle, étant elle aussi tentée d'exclure tout étranger (en répétant d'une certaine façon le mythe inconscient de la "scène primitive", soit le "parfait" rapport sexuel dont l'enfant était le premier exclu), mais tentée aussi, corollairement, d'empêcher chacun de ses membres de devenir "étranger" et pleinement individu, dans la solitude et la séparation. Enfin le peuple : cette communauté devrait poser sa spiritualité propre en assumant son rôle dans l'histoire, elle est pourtant aussi le théâtre par excellence du sacrifice, par la communauté entière, de l'Etranger comme tel (c'est la condamnation du Fils de Dieu envoyé sur Terre pour laver les péchés des hommes, la perpétuation de la haine et le refus de toute rédemption).


"Le système social sacrificiel où le sacrifice est violence subie par une victime sur laquelle s’est déplacée la haine contre l’Autre absolu vrai, contre le vrai Dieu... Communauté où se répète et s’« extrêmise » la haine contre l’enfant (le fils) exclu de la scène primitive et contre l’étranger rejeté par la famille. Communauté qui se fixe par la violence exercée en commun contre l’Autre comme tel, devenu victime du « sacrifice »."
JURANVILLE, 2000, ALTERITE