FAMILLE, Nom, Père, Nom-du-père, LACAN

La famille n’apparaît dans sa vérité que si la séparation de l’individu n’est pas simplement supposée mais posée comme tâche à accomplir. Ce rôle revient au nom. Nommer n’est pas désigner : c’est s’engager à créer ce qui est nommé et appeler le nommé à créer à son tour. Le nom pose une unité à réaliser et introduit une exigence d’œuvre. Ainsi l’œuvre elle-même est à la fois nommée par son auteur et nommante, révélant le réel.
Dans la structure familiale, le nom correspond à la paternité. Le Nom-du-Père est introduit par la mère, non seulement comme “la métaphore qui substitue ce Nom à la place premièrement symbolisée par l’opération de l’absence de la mère”, comme le dit Lacan, mais comme un acte créateur ouvrant à la séparation. Le Nom-du-Père est une exigence absolue à laquelle seul l’Autre divin répond pleinement ; le père réel ne peut y répondre que relativement, mais suffisamment s’il reconnaît sa finitude. Devenir père, c’est devenir nommant : donner son nom, appeler les enfants à leur œuvre, les engager à racheter ce qui demeure inaccompli chez le père et à se faire un nom à leur tour. Le nom ne vaut que s’il fonde une objectivité réelle et appelle à traverser l’épreuve éthique de la finitude. Sinon il dégénère en puissance narcissique et mythique, totem ou phallus, instrument entièrement au service des mères, propre au monde traditionnel sacrificiel. 


“Répondre à l’exigence du nom, c’est alors, pour le sujet comme père réel, devenir celui qui peut donner nom - ainsi Jacob, après qu’il a lutté avec Dieu (Lacan parle du Nom-du-Père comme de « ce qui veut dire le père comme nom..., et non seulement le père comme nom, mais le père comme nommant »). C’est pouvoir donner nom, pour le père, à ses enfants, et donc les éduquer. Donner son nom (qui devient le nom de la famille), pour que chacun des enfants (et avant tout comme fils, car c’est l’homme qui est exposé socialement) entre dans son œuvre propre, où il rachètera, autant qu’il le peut, le péché du père, ce qu’il reste, en celui-ci, de toujours inaccompli, et lui pardonnera. Cette œuvre propre, au-delà de celle de fonder à son tour une famille, est alors de se faire un nom, d’acquérir du re-nom, de faire honneur au nom de sa famille, qu’il ait été ou non déjà illustré. Si la mère, pour la communication, donne sa grâce, le père, pour le nom, donne son élection. Lévinas et Lacan insistent donc bien sur la portée du nom et du père. Lévinas dit ainsi de la fécondité, et précisément en tant que le « rapport du fils avec le père » se noue « à travers [elle] », qu’elle « doit s’ériger en catégorie ontologique ». Lacan souligne, lui, à propos du Nom-du-Père, le « caractère fondamentalement transbiologique de la paternité, introduite par la tradition du destin du peuple élu »).”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

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