Le discours du maître effectif, historiquement dominant, paraît promouvoir la subjectivité et rompre avec le monde traditionnel, mais il ne le fait qu'au prix du rejet de la finitude radicale. Il fixe socialement ce refus, organise le maintien du système sacrificiel et conduit l'homme à se fabriquer un Autre absolu faux, auquel il se réduit lui-même comme simple instrument. Le maître historique devient alors paradoxalement la première victime potentielle de ce système qu'il contribue à maintenir. À la place de la révélation, qui dévoilerait le péché et ouvrirait une véritable rupture, ce discours substitue l'idée de progrès ; progrès qui, au-delà de son indéniable réalité, et même utilité, tend à effacer l'événement, la rupture et le surgissement imprévisible du sens. À l'inverse, le discours du maître vrai apparaît dès que l'on affirme l'existence : il suppose qu'un Autre absolu véritable donne à chacun, par la révélation, les conditions de son œuvre propre et appelle chacun à transmettre ces mêmes conditions aux autres. Il est donc à la fois discours et vérité. Ce discours n'abolit pas la finitude radicale ; il reconnaît notamment que le capitalisme constitue la forme moderne, irréductible, sous laquelle subsiste la dimension sacrificielle de l'existence humaine. L'erreur, et même le péché, consiste alors à croire qu'un tel discours ne pourrait jamais devenir effectif ni instituer un monde juste ; ce scepticisme ne fait que réintroduire la superstition ultime, la croyance en un Dieu indifférent ou hostile. En somme le véritable discours du Maître serait : révolutionnaire, mais non utopique ; marxien, mais non marxiste ; philosophique, mais nourri de la révélation ; démocratique, mais conscient de l'irréductibilité de la finitude et du capitalisme.
DISCOURS MAÎTRE, Révélation, Progrès, Capitalisme
DISCOURS DU MAÎTRE, Révélation, Subjectivité, Religion
Si le phénomène du discours du maître réside dans l'institution et son identification dans la subjectivité, son principe subjectif se tient dans la révélation, comprise comme articulation de l'hétéronomie et de l'autonomie. Le problème est que l'existant identifie spontanément toute subjectivité affirmée à une volonté de puissance analogue à celle de la métaphysique moderne, où le sujet se croit maître de lui-même et du monde ; en réaction, il peut être tenté d’abandonner toute subjectivité essentielle, ou bien encore d’affirmer l'hétéronomie sans autonomie comme y tendent les philosophies de l'existence. Pour sortir de cette confusion, il faut penser ensemble une hétéronomie essentielle, par laquelle le sujet reçoit son appel de l'Autre, et une autonomie non moins essentielle, rendue possible précisément par cette hétéronomie : c’est alors la fonction de la révélation. Grâce à elle, le discours du maître peut conduire réellement l'autre jusqu’au bout de la subjectivité, et permettre l'accès à une objectivité véritable qui s'incarne historiquement dans l'institution d'un monde juste. Historiquement la révélation juive est la première en révélant la loi vraie et l'élection ; puis la révélation chrétienne communique la grâce qui permet à chacun d'assumer cette vocation ; enfin la révélation islamique rappelle l'importance irréductible de la communauté historique et de l'attachement aux traditions, dont toute démocratie devra tenir compte. Chacune correspond à un moment nécessaire de l'histoire de la philosophie, sans toutefois réaliser pleinement le discours du maître, qui demeure encore seulement désiré. Celui-ci trouverait son expression religieuse adéquate dans les grandes traditions d'Asie, puisque ce sont elles qui portent traditionnellement le discours métaphysico-magistral.
DISCOURS DU MAITRE, Subjectivité, Jouissance, Finitude
L’existant refuse spontanément la subjectivité véritable du discours du Maître et préfère une subjectivité socialement reconnue, déjà présente dans les institutions. Cette subjectivité ordinaire comporte certes une relation à la loi, à l'Autre et à la responsabilité, mais elle demeure enfermée dans une identité qui exclut la finitude radicale et ne cherche finalement qu'à prendre conscience d'elle-même. Ainsi le veut la dialectique du maître et de l'esclave : le maître accèderait d'abord à la reconnaissance par le risque de la mort, puis l'esclave deviendrait véritablement maître grâce au travail et à la culture. Cependant, Hegel demeure prisonnier d'un finalisme où les individus ne sont finalement que les instruments de l'Esprit universel conduisant nécessairement l'histoire vers le savoir absolu. Marx détruit cette illusion en révélant la violence réelle du système social et le mécanisme de la plus-value, mais il n’explique pas véritablement pourquoi les dominés consentent eux-mêmes à leur domination. C’est Lacan qui vend la mèche en mettant au jour la logique de la jouissance : l'esclave préfère conserver sa jouissance immédiate plutôt que d'affronter la finitude radicale et accepte pour cela de céder au maître le plus-de-jouir. Le discours du Maître (certes sous la forme du capitalisme) apparaît alors impuissant à transformer véritablement le sujet, qui reste fixé à la position d'objet-déchet ; mais de son côté le marxisme ne fait qu’exacerber le discours du maître, en prétendant l’abolir, sous la forme du totalitarisme où plus aucun sujet n’a droit de cité. Or n’en déplaise à Lacan et a fortiori à Marx, une subjectivité authentique permet toujours à l'existant de devenir lui-même maître, de communiquer cette même possibilité aux autres, d'accéder à une objectivité véritable et d'instituer un monde juste. Sans réintroduise quelque finalisme ou quelque déterminisme historique, il faut reprendre ensemble l'exigence de justice de Marx et l'idée hégélienne d'un savoir absolu. Le savoir absolu n'est pas un terme nécessaire de l'histoire : il est une conquête obtenue par la répétition indéfinie du combat contre la pulsion de mort et contre l’injustice. Ainsi, loin de supprimer la finitude radicale, la justice et le savoir véritable ne peuvent naître qu'en l'assumant sans cesse.
DISCOURS DU MAITRE, Subjectivité, Sujet, Objectivité
Si le phénomène du discours du Maître est l'institution, comme le phénomène du discours du peuple est la tradition, son mode d'identification propre est la subjectivité, comme celui du discours du peuple est l’objectivité. Mais justement : le monde social tend à reconnaître uniquement une objectivité finie, déjà constituée, alors que l'objectivité véritable ne peut être atteinte qu'à travers l'activité du sujet. La subjectivité n'est donc pas une simple intériorité ; elle est le mouvement par lequel l'existant pose l'altérité, assume sa relation à l'Autre et déploie progressivement l'objectivité jusqu'à son fondement essentiel. Cette subjectivité constitue, sur le plan historique, l'identification propre au discours du Maître, comme la névrose constitue, sur le plan existentiel, la structure du sujet individuel appelé à dépasser les identifications ordinaires. Par sa grâce puis par son élection, le Maître appelle chacun à devenir sujet absolu (cela ne signifie évidemment pas être Dieu, mais assumer pleinement la responsabilité de son œuvre), à dépasser le fantasme, à reconnaître la finitude radicale et à instituer librement la justice.
MAITRE, Occasion, Connaissance, Événement
Le Maître est défini comme celui qui conduit l'occasion jusqu'à sa pleine vérité en faisant reconnaître universellement la connaissance qu'elle rend possible. L’occasion est comprise comme un événement fondateur venu de l'Autre absolu qui ne prend tout son sens qu'en étant ré-effectué par l'œuvre libre de l'existant ; l'événement appelle donc toujours une réponse créatrice. La connaissance essentielle apparaît comme l'œuvre produite par cette réponse, tandis que le savoir désigne cette connaissance une fois reconnue collectivement et intégrée au monde commun. Encore faut-il distinguer ici deux niveaux d'objectivité : celui de la science, qui porte sur les faits d'une histoire déjà accomplie, et celui de la métaphysique, qui porte sur les occasions encore ouvertes et sur la transformation du monde qu'elles rendent possible. C’est dans cette sphère que la tâche du maître prend tout son sens : il veille à ce que la réponse à l’événement fondateur puisse devenir une vérité reconnue par tous et ainsi entrer durablement dans l'histoire commune.
MAITRE, Justice, Instruction, Foi
La justice se présente comme le troisième aspect essentiel du Maître et comme son principe subjectif. Après le modèle, qui correspond à l'œuvre accomplie, et l'ordre, qui accompagne l'œuvre en train de se faire, la justice concerne l'œuvre à venir. Sans elle, l'ordre risque de retomber dans l'autorité sacrificielle du Surmoi, faute de pouvoir être reconnu comme vrai par tous. La justice est donc l'unité de la loi et de la vérité : elle consiste à créer les conditions permettant à chacun de vérifier, de comprendre et de reconstruire l'œuvre à partir de sa propre autonomie. Si la grâce anime d'abord l'individu, elle demeure insuffisante tant qu'elle n'est pas complétée par l'élection et par la foi. Cette foi n'est pas une croyance aveugle ; elle reconnaît la finitude radicale, source de l'injustice et du refus de l'œuvre, tout en affirmant qu'un savoir véritable peut néanmoins être atteint à partir de cette finitude. Le passage du Maître à l'élève prend alors la forme de l'instruction. Instruire consiste à conduire progressivement de l'immédiateté des pulsions vers des formes déjà élaborées du savoir, afin de préparer une œuvre future. L'instruction ne constitue pas encore le savoir vivant, mais elle en fournit les conditions de possibilité, en permettant à chacun de reconstruire ensuite par lui-même une vérité éprouvée. L'apprentissage fait découvrir, l’enseignement appelle, l’instruction prépare, et les trois ensemble rendent possible l'autonomie. Ainsi, le Maître accomplit pleinement sa mission lorsqu'il fait de la justice le cadre commun de l'autonomie créatrice.
MAITRE, Ordre, Commandement, Enseignement
Le Maître n’est pas seulement modèle, mais aussi ordre, c'est-à-dire appel vivant qui accomplit ce que le modèle rend seulement visible. Le modèle correspond à l'œuvre déjà réalisée ; l'ordre correspond à l'œuvre encore en train de se faire. Pour que le modèle ne devienne pas une simple idole, il doit être accompagné d'une altérité qui invite chacun à créer à son tour. L'ordre possède deux dimensions inséparables : il est à la fois commandement et arrangement, car tout ordre durable procède d'un appel fondateur. Cet appel vient ultimement de l'Autre absolu et se manifeste comme une élection, non au sens d'un privilège, mais d'une responsabilité : celui qui reçoit l'ordre est appelé à assumer personnellement l'œuvre en cours. Juranville s'appuie sur Rosenzweig pour montrer que le commandement, en particulier le commandement d'aimer, ne contraint pas un sujet déjà constitué mais fait surgir une identité nouvelle capable d'aimer. Levinas en affirme la portée universelle et montre que l'ordre véritable oriente toujours vers le prochain. Le passage du Maître à l'élève prend explicitement la forme de l'enseignement. Contrairement à l'apprentissage, centré sur la découverte d'un effet, l'enseignement pose l'enseignant comme cause et appelle l'élève à devenir lui-même cause de son œuvre.
MAITRE, Modèle, Forme, Grâce
Si le Maître est assurément un modèle, ce n’est pas au sens d'un idéal à copier ou d’un contenu à imiter, mais comme une forme vivante qui permet à l'existant de dépasser son identité fausse et fermée sur elle-même. L'identité nouvelle naît de l'accueil d'une extériorité essentielle qui, tout en apportant une unité, introduit une différence créatrice ; le Maître transmet ainsi une forme plutôt qu'un contenu. Ayant saisi l'occasion jusqu'au bout, il s'est entièrement extériorisé dans son œuvre, où il se donne à voir comme possibilité offerte à tous. Son œuvre ne demande pas à être reproduite, mais recréée par chacun à partir de sa propre expérience. Cette transmission prend la forme d'un apprentissage essentiel. Apprendre ne consiste pas seulement à découvrir le lien entre une action et son effet, mais, dans le cas de l'œuvre, à reconnaître que toute création conduite jusqu'à son terme débouche sur l'épreuve de la finitude radicale, qu'il faut pourtant accepter et vouloir. Un tel apprentissage suppose la grâce : le Maître ne produit pas mécaniquement l'élève, mais s'efface comme cause afin que celui-ci puisse avoir le sentiment de découvrir lui-même la vérité. Cependant, l'existant refuse spontanément d'apprendre parce qu'il résiste à la finitude. Le rôle du Maître est précisément de le libérer de ce refus en lui ouvrant l'espace où il pourra devenir sujet de sa propre œuvre.
DISCOURS DU MAÎTRE, Institution, Rupture, Justice
Si le discours du maître peut apparaitre comme le discours princeps, c’est en tant qu’il laisse venir la raison elle-même, provoquant et justifiant la rupture de l’histoire. Le discours du maître se manifeste historiquement sous la forme de l'institution, comme le discours du peuple se manifeste dans la tradition. L’institution est définie comme l'unité d'une rupture et d'une vérité reconnue par tous : elle ne consiste pas d'abord en une organisation, mais en un acte fondateur qui transforme durablement le monde commun. De plus une institution authentique conserve la mémoire vivante de son acte fondateur et rappelle continuellement les possibilités inédites qu'il a rendues accessibles. Pour autant il convient de distinguer soigneusement création et institution : la création manifeste la vérité de l'autonomie du créateur à travers son œuvre, tandis que l'institution manifeste la vérité de la rupture historique qui ouvre des possibilités nouvelles pour tous. Elle substitue ainsi le « temps essentiel » de l'événement au temps ordinaire de la répétition. Enfin, l'institution véritable est toujours une institution de la justice, parce qu'elle ne stabilise pas seulement un ordre social, mais crée les conditions d'une autonomie partagée.
MAITRE, Finitude, Identité, Extériorité
Le maître est l'Autre véritable pour un autre existant. Pourquoi ? Parce qu'il manifeste concrètement ce que peut devenir un homme : celui qui ne laisse plus les circonstances extérieures ni sa finitude déterminer passivement son identité, mais les « reveut » librement et en fait le fondement même de son être. Cette identité, entièrement extériorisée dans l'œuvre et dans l'action, est communicable à tous : le Maître ne possède aucun secret essentiel, puisqu'il est tout entier dans ce qu’il enseigne. Il domine non parce qu'il exerce un pouvoir sur les autres, mais parce qu'il a déjà traversé l'épreuve de la finitude et peut en transmettre le sens. Lui aussi a d'abord connu, intérieurement, la dépendance et la souffrance avant de rencontrer un autre Maître qui lui a appris à accueillir la finitude, à construire son identité dans la relation à l'Autre et à devenir d'abord serviteur. Cette identité de serviteur précède toute maîtrise véritable. Le Maître humain renvoie, au-delà de lui-même, vers l'Autre absolu, qui est le Maître suprême parce qu'il veut librement la finitude dans la création, mais aussi le Serviteur suprême parce qu'en créant il se met au service de la créature.
MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion
Qu'est-ce qui fait qu'un individu devient véritablement un maître ? Ce n'est ni son génie, ni son autorité, ni l'originalité de son œuvre. C'est le moment où il renonce à considérer son œuvre comme incommunicable et où il comprend que ce qu'il a accompli est, en droit, accessible à tous. Le maître n’est pas simplement l’individu exceptionnel qui cultive sa singularité ; il est celui qui transforme cette singularité en possibilité universelle. Car la connaissance essentielle s’articule à l’événement comme occasion créatrice, et à son accomplissement, non au simple fait et à sa contemplation. L'événement devient une œuvre adressée à l'existant, qui reçoit alors la possibilité d'y répondre par une œuvre nouvelle, laquelle devient ainsi la véritable connaissance de l'œuvre initiale. Toutefois, l'existant qui cherche à s'arracher au monde ordinaire commence par croire que son œuvre est irréductiblement singulière et ne peut être universellement reconnue. En cultivant cette incommunicabilité, il reste prisonnier d'un individualisme qui reconduit la logique même qu'il voulait dépasser. La véritable libération exige de renoncer à cette complaisance envers une prétendue richesse intérieure et d'accepter l'épreuve de l'extériorisation. L'identité du créateur ne réside alors plus dans son unicité, mais dans cette extériorité partagée de son œuvre. C'est précisément ce qui définit le Maître véritable : celui qui saisit pleinement l'occasion contenue dans l'événement, en tire toutes les conséquences créatrices et montre, par son propre accomplissement, que chacun peut à son tour vérifier cet événement dans une œuvre qui lui est propre.
MAÎTRE, Discours, Subjectivité, Occasion
La pratique philosophique véritable ne peut déployer toute sa portée qu'en étant soutenue par un discours. Cette pratique implique d'abord un « silence vrai », où celui qui agit renonce à toute demande de reconnaissance explicite, laissant la vérité se manifester par ses effets. Mais ce silence doit lui-même être justifié par un discours universellement reconnaissable : c'est le « discours du Maître ». Le Maître n'est pas un dominateur ; il est celui qui, ayant saisi une occasion décisive et réalisé son œuvre propre, devient à son tour une occasion pour que d'autres accèdent à leur autonomie. Son discours institue un monde juste où chacun peut reconstruire intérieurement la loi à laquelle il est soumis. À la différence de la philosophie et de la psychanalyse, qui partent de la contradiction et de la souffrance, le discours du Maître part déjà de la solution et constitue l'horizon vers lequel elles tendent. L'événement historique n'y est plus reçu comme un fait accompli mais comme une occasion créatrice qui appelle une décision subjective. Juranville rapproche d’une part, cette structure de la rationalité en finalité de Weber, où les fins sont librement instituées plutôt que découvertes, et d’autre part du discours du Maître décrit par Lacan. Pour ce dernier le maître introduit le signifiant-maître (S1), qui réorganise les signifiants existants (S2), fait surgir le sujet ($), et révèle l'objet a, c'est-à-dire la finitude radicale. Toutefois le Maître ne peut jamais faire devenir autonome celui auquel il s'adresse : il peut seulement lui ouvrir cette possibilité. La liberté ne se transmet pas. Elle se décide.
MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion
“La connaissance essentielle serait ce dans quoi s’accomplit l’occasion– et dans quoi, par là même, s’accomplit l’événement ; elle serait ce dans quoi l’événement est accueilli jusqu’au bout par l’existant, jusqu’à instituer le monde juste. Ou encore : l’événement se serait donné comme occasion et, précisément, comme œuvre à l’existant ; ce dernier aurait reçu toutes les conditions pour répondre, à et d’une telle œuvre initiale, dans une œuvre nouvelle ; dans cette œuvre nouvelle, l’extériorité pure de l’œuvre initiale serait reconstituée et recevrait donc vérité ; et cette œuvre nouvelle serait connaissance, connaissance essentielle, de l’œuvre initiale, et de celle avant tout bien sûr de l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
LOGIQUE, Vérité, Forme, Théorie, ARISTOTE, HEGEL
La théorie authentique naît lorsque le sujet dépasse l'objectivité immédiate et fausse, qui repose sur une identité simplement donnée d'avance. La vérité ne peut apparaître qu'à travers une différence qui détruit cette identité première. Mais cette différence n'est pas une simple séparation : elle est déjà porteuse d'une nouvelle identité plus vraie. Cette unité nouvelle produite par la différence caractérise la forme. La forme est l'unité envisagée du point de vue de l'Autre : elle n'est donc pas une structure vide, mais la manière dont une vérité se construit objectivement. De même la théorie ne vise pas seulement une objectivité mais aussi, pleinement, une vérité. C'est pourquoi la théorie essentielle est finalement la logique, laquelle se définit comme forme et en même temps vérité. Aristote a mis en place la science de la logique avec sa théorie du syllogisme : le syllogisme possède une validité indépendante du contenu particulier des propositions ; sa force, disons même sa vérité, vient de sa forme simplement correcte. L’on peut alors considérer la logique aristotélicienne comme un simple Organon, c'est-à-dire un outil de la science. Mais elle n’est pas essentielle, au sens où les relations logiques n'émanent pas du mouvement propre de la chose ; elles sont seulement un instrument permettant de raisonner sur elle. Avec Hegel, au contraire, le mouvement logique est désormais celui de la réalité elle-même. Toute chose passe dialectiquement par trois moments : identité immédiate, différence, puis identité réconciliée (le fondement spéculatif). Ces trois moments correspondent également aux trois formes du concept : universel, particulier et singulier. Le raisonnement cesse alors d'être un simple procédé démonstratif : il exprime le développement même du réel. La logique est dialectique parce qu'elle dépasse les oppositions abstraites (forme/contenu, universel/particulier), puis spéculative parce qu'elle montre comment une unité nouvelle surgit de cette négation.
JEU, Société, Masque, Œuvre
Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux.
JEU, Existence, Langage, Objectivité
Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux.
INSTITUTION, Histoire, Discours, Religion
L’institution se distingue de l'histoire : l'institution est la vérité de la rupture fondatrice qui inaugure une époque, tandis que l'histoire est le savoir de cette rupture, savoir qui se constitue à travers les résistances et les refus qu'elle rencontre. Chaque grande époque historique naît ainsi d'une institution fondamentale. La Grèce inaugure l'histoire avec l'État ; l’Eglise introduit ensuite la grâce et la reconnaissance universelle des personnes ; la modernité institue la science et l'élection, permettant à chacun de reconstruire rationnellement la loi ; la démocratie introduit la foi dans la capacité du peuple à accueillir la justice ; enfin l'époque actuelle est marquée par le capitalisme, compris comme institution de la mesure et du don. À chacune de ces institutions - à partir du moment où elle génère un savoir historique universel (ce qui n’est pas le cas de l’Etat antique) - correspond un type de discours fondamental et la référence, à travers ce discours, à une grande tradition religieuse. A l’Eglise correspond le discours psychanalytico-individuel, faisant référence au christianisme (religion de l’individu) ; à la science correspond le discours philosophico-clérical, faisant référence au judaïsme via la réforme (religion du Livre) ; à la démocratie correspond le discours empirico-populaire, faisant référence à l’islam (religion du peuple) ; enfin au capitalisme, correspond le discours métaphysico-magistral, faisant référence aux religions orientales (religions de maîtres). Cependant chaque institution rencontre un refus constitutif : l'État ne suffit pas à faire participer chacun à la loi ; la science se heurte à l'échec politique de la rationalité moderne ; la démocratie se heurte au refus de l'individualité véritable et au retour du paganisme sacrificiel. Le capitalisme apparaît alors comme le dernier dispositif historique permettant de concentrer les tendances idolâtriques tout en ouvrant un espace pour l'œuvre et le don véritable. L'homme préfère pourtant toujours l'institution traditionnelle, qui le protège de la finitude et de l'altérité mais organise le système sacrificiel en désignant des victimes. Toute institution véritable est donc d'abord rejetée, toute parole de maître instituante. Contre la pensée de l'existence et contre Weber, qui refusent qu'une institution puisse être démontrée comme rationnellement juste (ni que le discours du maître puisse apparaître dans sa vérité), Juranville soutient qu'il existe une institution vraie, compatible avec la finitude radicale, et que la philosophie, assumant une forme de maîtrise, peut en produire le savoir objectif.
ANALYSE, Psychanalyste, Finitude, Connaissance
Dans la cure psychanalytique, l’inconscient apparaît comme l’Autre absolument autre par rapport à la conscience ordinaire. Il révèle la finitude radicale de l’existence, particulièrement présente dans la sexualité. Le patient, réduit par son symptôme à l’état de “déchet”, est pourtant posé par le psychanalyste comme capable de faire surgir une parole vraie. L’analyste ouvre cet espace en renonçant lui-même à la position de maître et de loi souveraine. La cure repose alors sur trois médiations fondamentales : la grâce, par laquelle l’analyste ouvre l’espace de la vérité ; l’élection, par laquelle le patient est supposé capable de s’arracher à la répétition du symptôme ; et la foi, par laquelle il peut croire que la vérité de l’inconscient finira par être reconnue malgré le rejet du monde social. Le psychanalyste donne ainsi toutes les conditions au patient pour qu’enfin, à l’issue de la cure, il puisse non seulement assumer sa finitude d’existant (ou sa “castration” de sujet désirant) mais aussi, au-delà de l’”argument kierkegaardien” excluant toute connaissance objective à partir de l’existence, en savoir quelque chose de suffisamment consistant et transmissible.
INCONSCIENT, Autre, Identité, Grâce
L’inconscient est véritablement l’Autre pour la conscience ordinaire du sujet, et même l’Autre absolu “qui peut l’annuler lui-même” (Lacan), “lui faire éprouver sa finitude radicale” (Juranville). Cet Autre inconscient, que suppose la présence de l’analyste (au-delà de sa personnalité et de ce qu’il pourrait représenter d’abord pour l’analysant, soit un idéal-du-moi, une conscience souveraine), n’est finalement rien d’autre que l’identité originelle du sujet. Et réciproquement, la présence et l’écoute de l’analyste fait de l’analysant un Autre vrai, le lieu même de la vérité parlante. Au lieu du simple déchet (objet ‘a’) qu’il eût pu demeurer, l’analysant s’identifie à cet Autre vrai. C’est ce que Juranville appelle la grâce de l’analyste, en tant qu’il ouvre, par son acte, à une pure altérité (la vérité est supposée en l’Autre) ; à charge pour l’analysant de jouer le “jeu” de l’élection, d’accomplir le travail de recréation nécessaire ; soutenu en ceci par le travail propre de l’analyste, d’ordre spirituel, qui doit communiquer sa foi dans la possibilité qu’émerge objectivement un savoir dudit inconscient.
IDENTITE, Connaissance, Expérience, Intérêt
La connaissance, dans son acte même, est identité : connaître consiste à accueillir en soi l’unité et la vérité venues de l’extériorité, c’est-à-dire de l’Autre. Cette identité n’est pas immédiate, mais reconstituée à partir de la relation et de l’épreuve de la finitude radicale. En ce sens la connaissance n’est autre que l’expérience, comprise comme processus en trois moments : surgissement de la différence, constitution de l’objet, et position du sujet connaissant. Le moteur de cette expérience est l’intérêt, entendu non comme utilité empirique, mais comme saisie immédiate de la signification - et d’abord de l’occasion - offerte par l’Autre. Au-delà des conceptions classiques (jusqu’à Habermas), qui sacrifient la dimension créatrice, l’intérêt véritable est rapport à l’œuvre : l’existant doit s’effacer devant l’œuvre déjà là pour produire à son tour une œuvre nouvelle. L’identité vraie provient ainsi de l’Autre absolu et vise à être transmise universellement. Mais les philosophies contemporaines refusent de poser cette identité vraie comme objectivement reconnaissable. Ce refus a une conséquence majeure : il laisse triompher socialement l’identité fausse, qui se transforme en domination comme autant de figures du Surmoi. Contre Heidegger, qui n’a pas objectivé l’identité, et contre Adorno, qui identifie à tort l’identité absolue à la mort (Auschwitz), Juranville soutient que seule l’affirmation objective de l’identité vraie permet de fonder un monde juste.