Le problème relève de la pensée et du savoir, il vise une solution objective, il se résout conceptuellement. Le paradoxe, lui, implique contradiction, ne se « résout » pas, doit être assumé. Le discours vrai du paradoxe ne supprime même pas la contradiction : il la déploie. Dès lors la foi est principe subjectif du paradoxe, comme la pensée est principe subjectif du problème. La foi n’est pas d’abord connaissance d’une proposition, mais confiance en la parole de l’Autre. Elle donne vérité, non à la proposition en soi, mais à la proposition en tant que dite par un Autre en qui l’on a foi. La foi est donc relation, finitude fixée dans la relation. Mais la foi ne doit pas devenir hétéronomie passive. Elle serait fausse si elle ne supposait pas que l’Autre donne les conditions de l’autonomie, si elle n’impliquait pas intériorisation. La foi authentique suppose qu’on puisse reconstituer soi-même la vérité reçue, qu’on puisse se l’approprier librement. Affirmer simultanément finitude et autonomie, c’est affirmer la foi. D’où son caractère d’acte (et non d’abord de sentiment) : on donne sa foi, on jure sa foi, comme on donne sa parole. Elle rend possible l’assomption du paradoxe, mais le discours qui accomplit cette assomption doit d’abord venir de l’Autre absolu lui-même. La foi est dès lors foi en l’Autre comme Fils : accueil de la parole de sacrifice, de la renonciation qui arrache à l’objectivité ordinaire, de l’amour qui fonde le discours vrai, et de la révélation qui donne à cette objectivité une portée universelle. Par la foi, le paradoxe peut devenir effectivement reconnu comme objectivité vraie.
FOI, Autonomie, Paradoxe, Parole
FAIT, Evénement, Histoire, Science, KIERKEGAARD
L’événement (sens et réalité) n’est ni un simple surgissement, ni un donné brut : il devient fait (totalité et réalité) uniquement lorsqu’il est repris, voulu, reconstitué par l’existant. Cela suppose une structure en deux temps : un événement primordial venant de l’Autre absolu (le Sacrifice du Christ), un événement terminal, réponse de l’existant (la Révolution). Le fait vrai peut alors se constituer comme totalité effective, unifiant Autre absolu et existant à condition que celui-ci accepte de devenir l’Autre de l’Autre, c’est-à-dire d’entrer dans une relation non sacrificielle de totalité. Le fait vrai s’assimile bien à histoire accomplie, objectivée par l’expérience, subjectivement portée par la société juste (cf. analyse conceptuelle du fait). Mais l’existant commence par rejeter ce fait vrai au profit d’un fait reconnu, objectivable et socialement validé. C’est le fait tel que le vise la science positive : un ensemble de relations constantes, formulables en lois, excluant toute référence à la finitude radicale et à l’Autre. Comme le dénonce Kierkegaard, le “positif” (“savoir sensible, savoir historique, résultat spéculatif”) est précisément ce qui manque le vrai, car il supprime la dimension existentielle de rupture, de décision et de risque.
FAIT, Histoire, Expérience, Société
FAIT, Histoire, Rupture, Totalité
Si le fait vrai se constitue comme totalité nouvelle, à partir du réel de la finitude, c’est grâce à la rupture et au savoir de cette rupture qui caractérise l’histoire. Il faut bien que chaque existant, grâce au savoir, puisse reconstituer par soi l’identité vraie advenant de l’Autre (effet de la rupture). Sinon reviendra à cette place l’identité fausse, niant la finitude, anticipée par la totalité également fausse du monde païen traditionnel.
FAIT, Totalité, Finitude, Christ, KIERKEGAARD
La conception kierkegaardienne initiale de l’existence, définie par la possibilité constante de la mort, voue l’existant au négatif et rend suspecte toute forme de totalité positive. Le réel le plus réel — la finitude radicale et la relation authentique à l’Autre — est alors rejeté, mais subsiste sous une forme faussée : celle d’un Autre absolu devenu idole, produisant une totalité injuste et sacrificielle, dans laquelle l’individu se perd. Une rupture devient possible lorsque l’existant proclame, au nom de l’existence, un fait vrai. Ce fait intègre la finitude radicale dans une totalité juste, découverte dans la relation à l’Autre comme tel. Chez Kierkegaard, ce fait est par excellence le Sacrifice du Christ, événement imprévisible où l’Autre absolu existe comme homme et appelle l’existant à vouloir la totalité ainsi constituée. Cependant, la pensée de l’existence tend à refuser que cette totalité puisse être reconnue objectivement, au nom de la finitude. Pour Juranville, cette exclusion laisse intacte la domination du « fait brut » et reconduit l’évidence du monde social traditionnel. Proclamer véritablement le fait vrai exige au contraire d’intégrer le rejet existentiel de ce fait et de montrer comment le fond du fait brut peut être revoulu dans une totalité objectivable. Cette tâche conduit à la structure historiale du discours du peuple, lieu où l’événement peut finalement s’accomplir dans sa vérité.
EXPERIENCE, Vérité, Identité, Fait
Affirmer le fait vrai, c’est affirmer une identité vraie, ouverte à l’Autre et universalisable, à partir de laquelle peut se déployer le savoir : identité et vérité, cela définit l’expérience. Par l’expérience, l’existant donne sa vérité à l’histoire, s’approprie le savoir qu’elle est devenue à son terme, et accomplit le fait vrai. L’expérience ne vaut parce qu’elle est épreuve de la finitude radicale dans la rencontre de l’Autre. Elle provoque l’effondrement de l’identité immédiate et fausse, et ouvre, pour celui qui la traverse jusqu’au bout, à une identité nouvelle et vraie, accessible à tous ceux qui acceptent d’en payer le prix. L’expérience doit être distinguée à la fois de la raison et du don. Elle précède la raison (totalité et vérité), car la falsification première vient de la totalité sociale qui fixe l’identité fausse ; mais elle doit conduire à une raison nouvelle, sous peine de se fausser elle-même. Elle suppose le don, car la falsification première vient aussi de l’identité individuelle qui refuse l’altérité ; mais le don se fausse s’il ne conduit pas à une expérience, c’est-à-dire à une œuvre où l’identité vraie se reconstitue effectivement.
EXPERIENCE, Sujet, Sens, Objectivité
L’expérience s’accomplit enfin par le sujet, la subjectivité. Pour échapper à l’objectivité ordinaire et fausse (pour lui et pour les autres), l’existant doit s’engager dans quelque expérience “autre” qui fasse sens (pour lui et pour les autres), mais dont l’objectivité n’apparaît pas encore. C’est donc, de la part de l’existant, mettre son identité dans le sens, ce qui définit le sujet, la subjectivité vraie, prête à accueillir l’expérience essentielle proposée par l’Autre.
EXPERIENCE, Objet, Identité, Signifiance
D’abord pure différence, l’expérience est ensuite objet, dans quoi elle s’accomplit. Sinon l’existant ne pourrait poser aucune identité vraie impliquée par la différence absolue, et retomberait dans la différence ordinaire et fascinatoire imposée par le maître tradiitionnel. Il s’agit de poser l’identité nouvelle comme signifiante pour tout autre existant, ce qui définit l’objectivité même.
EXPERIENCE, Différence, Identité, Autre
L’expérience se donne d’abord comme différence : négation de l’identité fausse et, par là même, introduction de l’identité vraie. Existentiellement, la différence est première, car l’identité est ce par quoi l’existant refuse d’abord l’existence et l’altérité. L’expérience essentielle surgit ainsi comme différence introduite par l’Autre comme tel, faisant s’effondrer l’identité ordinaire et ouvrant la possibilité d’une identité vraie à reconstituer objectivement. Mais l’existant rejette d’abord cette différence radicale. Il cherche soit une différence socialement reconnue, reconduisant une identité fausse, soit — dans la pensée de l’existence — une différence essentielle fondée sur la finitude radicale. Toutefois, au nom même de cette finitude, il exclut alors que l’identité vraie puisse jamais être posée dans une vérité socialement reconnue.
EXPERIENCE, Histoire, Savoir, Autre
La pensée de l’existence a reconnu l’histoire comme rupture radicale et événement venu de l’Autre absolu. Mais cette rupture ne peut être pleinement radicale que si elle débouche sur un savoir nouveau. Sans savoir, l’histoire ne peut devenir un fait vrai. C’est donc par l’expérience que l’existant doit accéder à ce savoir et donner à l’histoire toute sa portée. Or l’expérience ordinaire, reconnue socialement, reste enfermée dans une identité anticipative : elle accepte la différence sans affronter la finitude radicale ni la relation à l’Autre comme tel. Elle réduit l’objet et l’existant à de simples moyens et suppose un Autre absolu faux, mythique. C’est ce rapport négatif à l’histoire que Juranville appelle la sphère “mystique” de l’histoire (par analogie avec la sphère “métaphysique” de l’existence) dans laquelle baigne le monde social ordinaire - et c’est aussi ce qu’Adorno dénonçait comme articulation d’une objectivité oppressive et d’une subjectivité mythique. La pensée de l’existence oppose à cela une expérience dite vraie, où l’existant s’ouvre à l’Autre absolu et voit s’effondrer toute identité anticipative. Mais elle refuse que l’identité vraie puisse jamais être reconnue objectivement dans un monde social nouveau. Ce refus maintient en réalité le monde sacrificiel qu’elle prétend dépasser. Dès lors, on peut douter que l’expérience de l’Autre comme tel ait été réellement accomplie jusqu’au bout.
EXISTENCE, Savoir, Identité, Inconscient
Comment peut-on parler d’un savoir de l’existence ? Tout existant est d’abord enfermé dans une existence fausse, structurée par une identité anticipative et illusoire qui exclut toute altérité essentielle et réduit l’Autre au Même. La critique de cette identité fausse constitue bien une première figure du savoir de l’existence, mais seulement comme savoir négatif. Le savoir positif de l’existence ne devient possible qu’à partir de la position explicite de l’identité vraie, communiquée par l’Autre absolu, à partir de laquelle la finitude peut être librement voulue et objectivement sujette à savoir. Par ailleurs ce savoir ne peut être consistant et objectif qu’à condition de se fonder sur l’inconscient, entendu non comme donnée psychologique, mais comme essence de l’existence et principe structural du savoir de l’existence.
EXISTENCE, Finitude, Subjectivité, Objectivité
Si le terme d’”existence” apparaît au Moyen Âge, la pensée scolastique, non libre philosophiquement parce qu’adossée à la théologie, ne peut en faire un objet de savoir. Elle en suppose la vérité sans la penser. C’est avec la philosophie moderne que l’existence entre véritablement dans la pensée philosophique, lorsque la vérité cesse d’être définie comme pure objectivité et devient subjectivité. Le sujet moderne découvre la finitude de l’objet, s’arrache à son illusion d’absoluité, et suppose au-delà de lui une essence ou subjectivité absolue, qu’il s’engage à reconstituer. D’où le rôle central, chez Descartes, de l’existence de Dieu et de l’existence du sujet. Mais cette vérité moderne de l’existence demeure formelle. L’existant refuse l’existence vraie, celle qui assumerait la finitude radicale et la relation constitutive à l’Autre, et s’arrête à une existence fausse, caractéristique du monde ordinaire et culminant dans le système sacrificiel. Cette existence fausse repose sur une identité immédiate et anticipative, qui se développe et se réalise dans le réel sans jamais s’effondrer. Elle exclut toute altérité véritable et toute reconstitution de l’identité dans la relation à l’Autre. L’existence vraie ne peut dès lors venir que de l’Autre absolu, non plus par l’Incarnation, mais par la Passion du Christ, qui révèle la finitude radicale et appelle chacun à un amour pur. Pourtant, même lorsqu’il affirme ou suppose cette existence vraie, l’existant refuse d’en faire un savoir et d’en tirer les conséquences politiques. Ainsi persiste le monde sacrificiel, fondé sur une existence réelle mais fausse, qui confirme indéfiniment l’identité immédiate au lieu de la laisser s’effondrer et se reconstituer dans la relation à l’Autre.
EVENEMENT, Fait, Occasion, Rupture
Il y a différentes façons, pour l’existant, de répondre à l’appel de l’événement et d’accueillir l’exigence de l’histoire : ce sont les “sphères de l’histoire” (par référence aux “sphères de l’existence” de Kierkegaard) et les “structures historiales” (comme discours sociaux) qui chacune composent avec la finitude à des degrés divers. La “sphère scientifique” pose l’événement comme “fait” objectif, et cela correspond au “discours du peuple” en tant que structure historiale s’en tenant au savoir ordinaire (soit l’« activité sociale déterminée de façon traditionnelle, par coutume invétérée » selon Max Weber). La “sphère métaphysique” pose l’événement comme “occasion”, subjectivement éprouvée, et cela correspond au discours du maître en tant que structure historiale priorisant la vérité sur le simple savoir (caractéristique de l’« homme d’action » selon Weber ou du « grand homme de l’histoire » selon Hegel). Enfin la “sphère philosophique” pose l’événement comme rupture provenant - imprévisiblement - de l’Autre et devant être accompli à nouveau par l’existant se faisant l’Autre de l’Autre, et cela correspond au “discours du clerc” où l’on s’identifie cette fois à l’altérité (seul discours capable de porter la Révolution comme événement terminal répondant à l’événement primordial du Sacrifice du Christ).
REVOLUTION, Capitalisme, Etat, Religion
Par rapport à l’événement primordial que fut le Sacrifice du Christ, le sujet social a répondu par l’événement terminal de la Révolution, par lequel il se libère définitivement du système sacrificiel païen - mais non pas totalement du paganisme. En effet si le Capitalisme marque la première étape et condition de cette libération, à la fois historique et systémique, il n’en relève pas moins, socialement, du paganisme et perpétue sa violence constitutive - l’individu sacrifié à l’idole du Capital, réduit à une “force de travail” voire à un déchet social. La deuxième étape et condition de cette libération intervient avec l’Etat et le Droit, conçus entre autres pour limiter les effets pervers du capitalisme, permettre à l’individu de traverser sa passion propre (ce qui implique l’efficience du discours psychanalytique) et de mener son oeuvre librement. La troisième étape et condition de cette libération est constituée par la Religion, car seule la relation à un Autre absolu permet à l’individu d’assumer la finitude radicale, que la Révolution a mise à nu historiquement et socialement.
PAGANISME, Idole, Terreur, Supersitition
L’enferment du sujet social dans le système sacrificielle du paganisme se présente sous trois formes. D’abord la soumission à l’Idole, qui est “l’Autre absolu faux ou Surmoi que l’existant se fabrique, par haine de l’Autre absolu vrai” dit Juranville, et aussi pour ne pas se confronter à la finitude radicale de l’existence. Cette finitude que l’individu réalisé veut et reveut, à l’image de l’Autre absolu lui-même. L’idole lui fait éprouver une finitude aliénante qu’il est impossible d’assumer vraiment, d’autant plus que l’idole elle-même est censée se situer au-delà de toute finitude. Ensuite la Terreur, que lui inspire moins l’idole que le devoir de s’affronter à ladite finitude radicale, précisément de devenir individu. Cette terreur - inspirée elle-même de la haine du Dieu vrai, et transformée en violence collective - se trouve déplacée sur la victime expiatoire du sacrifice, victime “déchet de la scène primitive, le fils éminemment” n’hésite pas à écrire Juranville. Enfin la Superstition, qui sert à justifier la puissance de l’idole et à prévenir toute dénonciation de la violence collective - l’existant individuel y étant réduit au rôle de survivant par rapport à ces modèles idolâtrés ou totémisés que sont les figures des ancêtres.
EVENEMENT, Histoire, Existence, Dialectique
“Contradiction entre, d’une part, le réel imprévisible, sans lequel il ne peut y avoir d’événement essentiel – réel imprévisible auquel s’attache la pensée de l’existence. Et, d’autre part, le sens, sans l’objectivité duquel il ne peut y avoir d’événement essentiel qu’abstrait et illusoire – sens objectif que rejette cette pensée, et qui ne peut être affirmé qu’avec l’inconscient. Nous montrerons, en suivant le mouvement par lequel se résout cette contradiction, qu’il y a une dialectique de l’histoire, et exactement des rapports à l’histoire ou « sphères de l’histoire », de même qu’il y a une dialectique de l’existence, et exactement des rapports à l’existence ou « sphères de l’existence ». Nous préciserons que, si le sens de l’événement est en fait toujours d’abord faussé quand on veut le poser objectivement, le propre de la dialectique de l’histoire est de tenir compte ensuite de cette falsification et d’y passer outre. Et nous soutiendrons que, si Kierkegaard lui-même, qui a parlé de « sphères de l’existence », ne parle pas de « sphères de l’histoire », la critique qu’il fait de la conception hégélienne de l’histoire, et notamment son affirmation, contre Hegel, du Sacrifice du Christ comme événement absolu, prend place dans une telle dialectique.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EVENEMENT, Existence, Essence, Histoire, ROSENZWEIG, HEIDEGGER
“Le mouvement, qui concerne l’événement en général, vaut éminemment pour l’histoire universelle : à l’événement primordial qui vient de l’Autre absolu doit répondre finalement, pour toute pensée qui affirme l’existence, l’événement social et politique que vise la philosophie. Mais, d’autre part, l’événement ainsi proclamé essentiel reste d’abord abstrait, parce que la pensée qui affirme l’existence exclut d’abord tout savoir de l’existence, et donc toute détermination objective de l’essentialité nouvelle propre à l’événement, mais aussi du sens de l’événement, et du non-sens que cet événement fait apparaître et contre lequel il s’élève. De sorte que rien de précis et de concret ne peut être dit légitimement ni de l’événement initial de l’histoire, foncièrement religieux, ni de son événement terminal, foncièrement politique – lequel peut prêter alors à toutes les illusions.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
CHRIST, Sacrifice, Finitude, Evénement
“Poursuivons par l’événement initial qui intervient contre le système sacrificiel : c’est le Sacrifice du Christ. Si le Christ intervient contre le système sacrificiel, c’est d’abord par l’Incarnation. Incarnation par laquelle le Fils absolu, s’incarnant dans le Christ, se faisant homme (c’est le paradoxe si puissamment dégagé par Kierkegaard), s’engage à revouloir comme bonne la finitude radicale de l’humain – en général, mais aussi là même où elle a entraîné ce dernier dans le système sacrificiel et le paganisme. Incarnation par laquelle l’Autre absolu se montre comme n’étant pas l’idole, mais l’Autre absolu vrai, pour lequel l’existant est son Autre.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EVENEMENT, Catastrophe, Science, Histoire, MARX, HEGEL
Deuxième possibilité : l’existant idéalise l’événement, au sens où, comme chez Hegel, il est censé manifester l’Esprit dans l’histoire. Et en effet Hegel semble accueillir l’événement comme rupture porteuse de sens. Il insiste sur le caractère non continu du passage d’une époque historique à une autre, sur l’arrachement par lequel l’Esprit se transforme. Cependant, cette rupture reste interne à un même principe : c’est toujours le même Esprit du monde qui se défait d’une figure pour en adopter une autre ; l’Autre n’est jamais véritablement Autre ; l’événement n’est jamais imprévisible ; la logique même des faits disparait sous le fait de la logique. Juranville nomme cette logique la sphère mystique de l’histoire, reprenant en cela les termes de Marx critiquant l’hégélianisme sous le nom de « mysticisme logique ». Adorno en tirera la conséquence ultime : un Esprit qui ne reconnaît aucun Autre ne peut apparaître aux hommes existants que comme catastrophe permanente. Si l’on examine Marx maintenant, à première vue celui-ci semble enfin accueillir l’événement véritable, en proclamant la Révolution comme rupture radicale. Il part de l’existence réelle, non de l’Idée. Mais cette promesse se renverse : en voulant montrer la Révolution comme événement objectivement reconnaissable et fondateur d’un monde juste, Marx retombe dans la même structure que Hegel. La dialectique ne fait que déployer ou restaurer une identité originaire. L’ouverture à l’Autre, à l’imprévisible, disparaît. Dès lors, la Révolution, privée de véritable altérité, ne peut que se transformer en catastrophe : retour à une communauté sacrificielle ; effacement de l’existant singulier ; accomplissement mélancolique et mystique d’un sens fermé. Ce qui devait être l’événement par excellence devient ainsi la négation même de l’événement.
“Marx, avons-nous dit, suppose l’existence, et tout ce qui en découle, il la suppose éminemment quand il proclame la Révolution, qui apparaît chez lui comme rupture, l’événement par excellence. Il semble donc bien, lui enfin, accueillir l’événement dans son réel pur et existant. Marx néanmoins, parce qu’il veut montrer cet événement terminal qu’est la Révolution comme reconnu objectivement et comme faisant monde social (le monde juste), retombe en fait dans ce que Hegel avait dénoncé comme mystique. Il prétend remettre sur pieds la dialectique qui, chez Hegel, marchait sur la tête, partir du réel véritable, et non plus de l’Idée. Il garde en fait le même mouvement, qu’il dit « nécessaire » et même « fatal », la même dialectique où l’identité initiale ne fait que se déployer. Et il perd le réel véritable, existant, celui qui est ouvert à l’Autre et à ce qui, imprévisiblement, peut en venir. C’est ainsi qu’il présente l’expropriation, par la révolution, des capitalistes comme répétition de l’expropriation, par les capitalistes, des travailleurs indépendants, négation de la négation, rétablissement nécessaire et naturel de ce qui était à l’origine, de la « propriété individuelle » du travailleur. Mais la révolution ne se transforme-t-elle pas alors inéluctablement – psychotiquement, mélancoliquement, mystiquement – en catastrophe, celle d’un retour à la communauté sacrificielle traditionnelle ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EVENEMENT, Autre, Rupture, Histoire
“Ce qu’on appelle événement est ainsi fondamentalement, pour l’existant, ce qui, venant de l’Autre et, avant tout, de l’Autre absolu, vient vers lui en tant qu’il aura à devenir l’Autre de cet Autre et à reconstituer le sens de l’événement : cela, c’est l’usage d’aujourd’hui, l’événement comme ce qui se produit et qui a de l’importance pour nous. Mais ce qu’on appelle événement est aussi, pour l’existant, ce qu’en tant qu’Autre, il produit en réponse à l’événement initial et dirige à son tour vers les Autres : cela, c’est l’usage ancien, l’événement comme débouché ultime. D’un côté, l’événement qui est la rupture et, de l’autre, l’événement par quoi, répondant à l’événement initial, l’existant reconstitue le sens de cet événement, le savoir introduit par cette rupture. C’est ainsi, toujours se dédoublant, que l’événement fait histoire, déploie l’histoire depuis le commencement jusqu’à la fin.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT