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MATHEME, Écriture, Parole, Sublimation, LACAN

 Juranville affirme volontiers que le mathème de la psychanalyse se tient tout entier dans le schéma L, en tant que “schéma quaternaire de la structure signifiante fondamentale de l’inconscient”. C’est d’autant plus convainquant qu’il réalise et assume un télescopage entre le schéma L initial de Lacan (faussement “intersubjectif”) et la structure logique qui résulte de la réinterprétation, par le même Lacan, plus tardivement, des propositions de base de la logique formelle. Le schéma L de Lacan était destiné à représenter : le sujet, le moi, l'Autre, l'autre imaginaire ; plaqué sur le carré logique, avec Juranville, il prend une dimension beaucoup plus compréhensive, d’où ressort une opposition franche entre l’écriture et la parole. Les modalités du nécessaire et du possible correspondent au domaine où s'organise l'écriture scientifique : le réel est progressivement mis en forme, ordonné, symbolisé. Les modalités du contingent et de l’impossible indiquent les limites de cette même écriture : d'un côté ce qui demeure sans relation dans l’écrit et résiste au symbolique, de l'autre ce qui échappe entièrement à l’écriture et surgit, imprévisiblement, dans la parole. Cette opposition permet à Juranville de distinguer deux positions subjectives - qu’il attribue respectivement à l’homme et à la femme - irréductibles l’une à l’autre et deux rapports foncièrement différents à la sublimation. Qu’il s’identifie au père symbolique ou bien au père réel, celui qui écrit est seulement engagé dans le travail de la sublimation, il produit une œuvre qui n'est pas encore pleinement accomplie. Qu’il s’identifie à la Chose en tant qu’objet ou à la Chose en tant que phallus (hors monde), celui qui parle réalise vraiment la sublimation et produit une œuvre que l’on peut dire « parlante », en ceci qu’elle porte désormais sa vérité propre (elle est devenue vivante, elle parle toute seule). 



Schéma de Juranville


“Les deux positions sont nécessaires pour concevoir l’entrée dans la sublimation, et irréductibles si la sublimation totale est impossible à l’être humain et qu’il y ait une négativité absolue : il y a toujours à accéder à la sublimation. Ces deux positions auxquelles on ne peut pas s’identifier en même temps, que signifient-elles pour le sujet ? La position de celui qui écrit, et de l’écriture comme processus inaccompli, c’est celle de l’homme. Les deux formules qui la constituent indiquent, l’une la fonction du père symbolique, l’autre la place du père réel comme sujet de la loi (la loi de la castration donnant la vérité de toute loi). La seconde position est celle de la femme. Position de la parole, comme écriture « parlante » (et c’est la Chose à la place de l’objet, en tant qu’elle ouvre à la loi de la castration par la référence paternelle), et comme parole pure (c’est la Chose à la place du phallus, en tant qu’elle est résolument hors monde).”
JURANVILLE, 1984, LPH

LETTRE, Sublimation, Objectivité, Savoir

Pour Juranville, la sublimation atteint sa pleine vérité lorsque la philosophie montre qu'elle conduit à l'objectivité absolue : l'objet fini est sauvé et reçoit une signification universelle. Le phénomène propre de cette sublimation est la lettre. L'existant commence toujours par enfermer l'existence dans son identité immédiate ; la sublimation exige d'abord une différence qui détruit cette identité fausse, puis un savoir qui assume la nouvelle identité. La lettre est précisément ce « savoir de la différence », le savoir à l'état naissant, où chaque mot est pesé parce qu'il opère une rupture créatrice. Elle appartient au mouvement de l'écriture, lequel fixe progressivement dans le savoir toutes les limites, erreurs et finitudes rencontrées jusqu'à la reconstruction complète de la vérité. Chaque nouvelle lettre marque une étape de ce travail et participe à l'édification de la structure de l'œuvre. Juranville distingue cependant soigneusement la lettre de ce qu'elle rend possible. Elle n'est pas encore l'esprit : conformément à saint Paul, l'esprit vivifie, mais aucune vie spirituelle n'est possible sans la lettre qui ouvre le savoir véritable. Elle n'est pas davantage l'art : elle parle de l'œuvre, l'éprouve et la critique ; mais lorsqu'elle devient pleinement vraie, elle devient elle-même œuvre. Elle n'est pas non plus la science : celle-ci est un savoir constitué, alors que la lettre est le savoir en train de naître ; pourtant toute science authentique commence comme lettre. La philosophie accomplit ces différentes dimensions : par son acte elle introduit une rupture historique, par son objet elle éclaire les œuvres et rend chacun capable de produire la sienne, et par son sujet elle assume toutes les objections jusqu'à devenir science. Elle apparaît ainsi comme la forme ultime de la lettre, où rupture, écriture, vérité et démonstration s'unifient.


“Certes la lettre, en soi, n’est pas l’esprit. Le savoir de la différence, la différence du savoir, n’est pas le savoir de la liberté, la liberté du savoir. La parole de saint Paul (« La lettre tue, l’esprit vivifie ») a toute sa vérité existentielle ; car l’esprit est le savoir en tant que, libre, il libère son Autre. Et l’on peut comprendre ceux qui s’attachent à l’esprit, non à la lettre ; car, au-delà du sens littéral, de la lettre, toutes choses reçoivent, dans les touts où elles sont inscrites, des sens nouveaux. Mais la lettre est ce par quoi tout savoir – et l’esprit comme savoir – advient, faisant rupture avec le savoir faux, lequel, au demeurant, se prétend lui-même l’esprit. La lettre vraie ouvre au sens nouveau donné en réponse, elle ouvre à la lettre nouvelle. Telle est la vie de l’esprit : échange de lettres, correspondance.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

IDENTIFICATION, Sujet, Imitation, Sublimation, LACAN

Fondamentalement le désir se définit comme appropriation de la relation à l’Autre : le sujet s’identifie en imitant l’Autre et plus précisément son désir. Le sujet est ce qui s’identifie, le désir est ce à quoi on s’identifie, tandis que l’imitation est l’acte même de cette identification. Au-delà des deux premières formes d’identification décrites par Freud (au modèle et à l’objet), apparaît une troisième identification : identification à la position de sujet elle-même. Cette identification, proprement névrotique, constitue une « bonne névrose », car elle rompt avec l’ordre commun dominé par la perversion (fixation à l’objet) et la psychose (fermeture à l’Autre). Elle s’accomplit dans la sublimation, définie comme imitation créatrice produisant un trait nouveau et une œuvre. Le désir véritable se distingue alors du désir libidinal : il ne vise plus l’objet perdu, mais la création d’un monde n’excluant pas, ou n’abusant pas cyniquement, l’Autre. Cette dynamique suppose donc une ouverture préalable à l’Autre (« bonne psychose ») et se réalise dans l’identification au symptôme, compris comme appel à un travail éthique. Ainsi, l’identification véritable est identification au travail à accomplir. Si Lacan reconnaît une identification au désir de l’Autre, il en limite la portée en la ramenant à l’identification symbolique (trait unaire), fondement de l’idéal-du-moi, en tous points normatif ; c’est pourquoi il en appelle à dépasser toute identification pour se confronter finalement à l’objet a, au non-sens pur. Il feint d’ignorer - au nom de la finitude et de l’inconscient - que la lettre première, ce trait unaire, est appelée à devenir oeuvre, et oeuvre consistante. Pour Juranville, ces positions empêchent de penser l’accomplissement réel de l’identification et la constitution d’une identité objectivement fondée. 


“Cette bonne névrose s’accomplit par la sublimation. Sublimation qui est imitation. Non plus l’imitation fausse, purement extérieure, vide de sens, qui s’arrête à la lettre contre l’esprit. Mais maintenant l’imitation vraie, créatrice, celle qui, en réponse au trait et la lettre originels de l’Autre, produit un trait nouveau (trait d’esprit) et une lettre nouvelle (une œuvre). Cette bonne névrose débouche, par la sublimation, sur une nouvelle perversion, sur une bonne perversion. Perversion qui est désir. Non plus le désir faux, le désir libidinal, qui veut s’approprier, et présenter à l’Autre, l’objet fini, illusoirement absoluisé, le mythique « objet perdu ». Mais maintenant le vrai désir qui, par l’œuvre, ouvre à chacun l’espace de la création, le désir qui ordonne le monde juste. Cette bonne névrose ne pourrait cependant, notons-le, ni s’accomplir par la sublimation véritable, ni déboucher sur une nouvelle et bonne perversion, si elle n’était fondée, en deçà même du mouvement de l’identification, sur une bonne psychose par quoi, sortant de soi, on s’ouvre librement à son Autre. Or cette bonne névrose, cette identification au sujet, en tant qu’il est ce qui porte tout le mouvement de l’identification, correspond bien à ce que Freud décrit pour sa troisième forme d’identification. « L’identification, avance-t-il alors, peut avoir lieu chaque fois qu’une personne se découvre un trait qui lui est commun avec une autre personne, sans que celle-ci soit pour elle un objet de désirs libidinaux. » Mais il a parlé plus précisément d’« identification par le symptôme ». Or, pour nous, et Lacan pourrait dire la même chose, le symptôme est ce qui appelle à un travail.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

HISTOIRE, Sublimation, Maîtrise, Névrose

Le monde historique n’accomplit en aucun cas la vérité mais en ouvre seulement la possibilité, exposant ainsi l’individu à une liberté exigeante marquée par un travail de deuil et par des illusions d’accomplissement total. Loin de supprimer la violence, la modernité la déplace vers des formes psychologiques, certes valorisant l’amour mais exacerbant simultanément les affects de haine et d’envie. Cette situation engendre une dépression spécifique, portant non sur un objet perdu mais sur la valeur du sujet lui-même, en raison de l’écart entre l’idéal d’une sublimation achevée et la réalité d’une sublimation toujours partielle. Entre monde traditionnel et monde historique, il n’y a nul progrès et nulle décadence, car tous deux restent structurés par une sublimation inaccomplie. Les dérives modernes, notamment les totalitarismes, proviennent du fantasme illusoire d’un retour au passé. L’histoire ne réalise donc aucune maîtrise croissante, mais révèle au contraire l’existence d’une plénitude au-delà de la maîtrise, impliquant un rapport au réel irréductible. Même la critique nietzschéenne de l’idéal ascétique demeure prise dans l’illusion de la maîtrise, puisque la sublimation elle-même suppose une névrose irréductible, dont l’idéal de maîtrise constitue une expression.


L’idée, contre la « décadence », de faire appel à une morale de maître qui se défasse de tout « préjugé moral » est une illusion. Même sous la forme subtile que lui donne Nietzsche. Dans la Généalogie de la morale, il oppose l’idéal ascétique, dont le déploiement historique aurait conduit à la décadence, et un autre idéal, volonté de puissance affirmatrice, qui pourrait en sauver, en retrouvant le mode d’évaluation morale des sociétés traditionnelles. La sublimation suppose une névrose irréductible, et fait accéder à une maîtrise. Mais l’idéal de maîtrise correspond justement à l’idéal ascétique, essentiellement névrotique.”
JURANVILLE, 1984, LPH

ETHIQUE, Sublimation, Ecriture, Grâce

Si l'éthique est savoir de la subjectivité, si pareille assomption pour l'être fini est toujours possible, cela tient à la grâce. La grâce rend même envisageable (contrairement à ce qu'affirme Wittgenstein) un livre disant le vrai sur l'éthique, car elle "touche" constitutivement à l'écriture : c'est la sublimation, dans laquelle le sujet écrivant tient la place de l'Autre, nécessairement afin d'anticiper la consistance de l'écriture jusqu'à l'oeuvre. Sublimation, dont il n'y a jamais que trois formes (selon Lacan, Hegel, et même Wittgenstein) : l'art, la religion, la science (philosophique).


"Dire jusqu’au bout l’éthique, c’est assumer jusqu’au bout l’existence, c’est pouvoir la reconstituer à partir de soi, c’est savoir – la savoir... Que d’autre part, radicalement fini, on puisse parvenir à pareille assomption, cela tient, nous l’avons souvent dit, à la grâce. C’est elle qui permet aussi de dépasser l’affirmation troublante, voire violente et explosive de Wittgenstein, qu’un livre qui serait vraiment un livre sur l’éthique anéantirait tous les autres livres de ce monde. La grâce fait au contraire que tous les vrais livres sont des livres sur l’éthique et que chacun ouvre à la venue d’innombrables autres livres."
JURANVILLE, 2024, PL

CHOSE, Psychose, Sublimation, Jouissance

La sublimation totale implique un devenir-chose, une identification à la chose de la part du sujet, qui correspond structurellement à la psychose - soit un rapport à l'existence comme autonomie et jouissance. Mais il s'agit ici de la "bonne" psychose, faisant advenir la jouissance vraie, jouissance au savoir en lien avec la sublimation.


"C’est en posant la chose et, de ce fait, en advenant soi-même comme chose, qu’on s’établit dans la jouissance vraie, spirituelle, par quoi, d’après ce que nous avons dit, l’inconscient se donne. Or poser la chose et advenir, par là comme chose, c’est s’identifier à la chose. Ce qui caractérise la psychose."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

ANALYSTE, Chose, Objet a, Castration

Si la cure analytique commence sur le plan de la demande (demande consciente de guérison, demande inconsciente de non guérison !), elle doit permettre le dévoilement du désir présent dans cette demande même, ce qui impose au sujet de faire l'épreuve de la castration.. L’analyste, initialement idéalisé comme « sujet supposé savoir », identifié au père imaginaire par le névrosé, est amené à déchoir de cette position pour devenir l’objet a, support du désir du sujet, tout en incarnant la Chose. Car c'est seulement en tant que Chose, dépositaire d'un savoir inconscient, que l'analyste sollicite l’émergence du signifiant du désir chez l’analysant. Lequel, hors refoulement, fait alors l'expérience de la traversée du fantasme, bien que le fantasme ne soit qu’un soutien du désir et non ce qui le maintient. C'est ici que le sujet fait l'épreuve de la castration (ou pas, s'il s'en tient à l'amour de transfert), laquelle se manifeste par la non-disponibilité de l’analyste aux pulsions de l’analysant, réaffirmant sa position de Chose et non simplement d'objet a. C'est ici également que s'impose une nouvelle identification imaginaire, celle de la sublimation se substituant à la névrose.


" C’est parce qu’il était dans la position de la Chose que l’analyste a pu susciter la production par le sujet du signifiant de son désir. Mais cela suppose le heurt avec la castration que le sujet va pouvoir tenter de fuir. Justement en réduisant l’analyste à l’état d’objet a. Le désir s’efface alors au profit de la pulsion. La pulsion se manifeste comme ce cœur du transfert, inséparable du désir humain, qu’est la sexualité. Si le transfert est « mise en acte de la réalité de l’inconscient », Lacan précise que cette réalité est « sexuelle ». Mais la castration se marque de ce que l’analyste n’est pas à la disposition pulsionnelle de l’analysant. Il n’y a pas d’issue perverse. Et l’analyste apparaît de nouveau comme la Chose, sollicitant encore l’émergence du signifiant. Telle est l’épreuve de la castration dans l’analyse : elle se présente comme celle de la coupure radicale qui sépare l’objet de la Chose, dont il est pourtant aussi la seule présence. Mais cette épreuve n’est supportable qu’à partir d’une autre identification imaginaire. La supporter, c’est alors entrer dans la sublimation."
JURANVILLE, 1984, LPH

AMOUR, Analyse, Savoir, Sublimation, LACAN

Ce n'est pas pour rien que Lacan dit, à propos du savoir analytique, qu’il est la « lettre d’amour ». Si l'amour, donc ici le savoir analytique, est « ce qui supplée au rapport sexuel », il est proprement ce qui permet la sublimation dans le cadre l'expérience analytique. Cela ne se comprend que si cette expérience établit un rapport entre la Chose réelle (dont tient lieu l'analyste) et l'Autre symbolique (au lieu duquel est placé l'analysant). Car initialement c'est la Chose maternelle, chose parlante et signifiante quoique réelle, qui appelle le sujet à la place du père symbolique. Elle aime le sujet en le posant comme signifiant, comme Autre ; elle lui adresse cette "lettre d'amour" - ce que fait aussi l'analyste - pour qu'il énonce à son tour, à la place de l'Autre symbolique, ledit signifiant paternel. C'est bien ce qui fait de l'analyse une authentique sublimation, par un authentique acte d'amour, duquel résulte un authentique savoir dont bénéficie le sujet.


"Le savoir psychanalytique n’est pas simplement un savoir théorique. Et il n’est pas non plus un outil pour l’analyste. Il instaure la situation analytique, où la sublimation devient possible. En tant qu’écriture parlante, il fait du psychanalyste la Chose maternelle, qui appelle le sujet à la place du père symbolique. Et fait advenir en lui le signifiant. Ce qui n’est autre que l’aimer... C’est donc l’amour qui, dans la situation analytique, rend possible le passage à la sublimation. Il est alors acte. Le savoir de l’analyste est ainsi ce qui rend possible l’accession du sujet à la sublimation. Et il est également le savoir à quoi parvient le sujet dans la sublimation."
JURANVILLE, 1984, LPH 

ACTE, Signifiant, Sujet, Sublimation, LACAN

L'acte est toujours un signifiant qui, produit à partir d'un autre signifiant, vient introduire une rupture, un changement structurel dans le sujet : en réalité l'acte instaure un sujet différent, différemment représenté par un signifiant pour les autres signifiants (selon la célèbre définition du signifiant par Lacan). L'acte ne vaut que d'être confirmé (il peut aussi échouer), ce qui implique que le signifiant en question puisse se répéter. Or la répétition de l'acte - quand elle n'est pas "passage à l'acte" régressif, mais parole ou écriture - vaut comme une structure à part entière, et même structure créatrice : c'est la voie de la sublimation.

"Le difficile de l’acte (c’est patent pour le crime), c’est qu’il faut être à la hauteur de l’acte qu’on a accompli, montrer qu’on le referait si la situation était la même, qu’on ne cesse de le revouloir, d’en vouloir, comme le dit Nietzsche, le retour éternel : c’est en ce sens qu’il est « un signifiant qui se répète ». L’acte est l’entrée effective dans une autre structure, la sublimation même. Non pas simplement instauration du sujet, mais surgissement du sujet comme différent... Et c’est comme acte d’écriture ou de parole que l’« acte » prétendu peut être proprement un acte. Le crime ne s’accomplit jamais comme acte, et le « passage à l’acte » n’est qu’échec de l’acte véritable."
JURANVILLE, LPH, 1984

DISCOURS, Sublimation, Discours de l'analyste, Autre, LACAN

Quoi qu'en dise Lacan, et bien qu'il n'apparaisse pas en premier dans l'histoire, le discours analytique est nécessairement le discours primordial. Le maitre en position d'agent ne s'adresse à l'autre que pour répondre - illusoirement - à sa question et à sa demande. Mais la cause de la question n'est rien d'autre que le symptôme premièrement signifiant et "parlant", position qu'incarne justement l'analyste dans son discours, grâce à quoi l'autre pourra alors énoncer le signifiant paternel (S1). Tout discours est nécessairement, pour le sujet qui y prend place, en rapport avec une forme de sublimation ; or structurellement, dans l'inconscient, celle-ci requiert que le sujet occupe la place de l'Autre, ce qui qui est le cas dans le discours analytique. Tous les autres discours en dérivent, mais en modifiant les rôles (et non les places bien sûr) font échouer la sublimation qu'ils supposent pourtant :

"C’est de cette place que l’amour qu’il donne et suscite ne s’étouffe pas dans la haine (comme dans le discours universitaire et dans le discours de l’hystérique), et ne s’efface pas dans le désir (ce qui est le cas du discours du maître)."
JURANVILLE, LPH, 1984

DISCOURS, Histoire, Vérité, Sublimation

Bien qu'il soit partie prenante du monde historique, le discours du maître (ou discours métaphysique) fait la jonction avec le monde traditionnel hiérarchisé et ne reconnaît pas l'histoire ; assignant à chacun sa jouissance, il ne lui permet pas de connaître la sublimation. Le discours hystérique (ou discours empirique, scientifique) s'en tient au scepticisme quant au réel et à la vérité ; il refuse donc de sublimer davantage et développe juste ce qu'il faut de savoir pour assurer la domination du maître. Pour le discours universitaire (discours philosophique, à dominante herméneutique) la sublimation est le fait des maîtres du passé, et l'histoire est synonyme de décadence. Sa seule issue est de s'ouvrir au discours analytique et de reconnaître le réel de l'inconscient. Car, enfin, pleinement historique, le discours analytique est le seul qui fasse acte et engage l'autre dans la sublimation. Sublimation qui ne consiste pas à réaliser un idéal, mais à pointer la faille du réel dans l'unité imaginaire du monde que promeuvent justement tous les autres discours.

"Le monde historique a comme structure essentielle d’être le champ où s’opposent les quatre discours fondamentaux. Mais par là même il est un monde où est posée la faille du réel, un monde qui ne se clôt pas comme une « pure totalité ». Si en effet les autres discours confortent l’idée d’un monde et l’idéal de maîtrise, le discours analytique dénonce en acte cet idéal, affirme et est le réel. L’existence du discours analytique est donc le symptôme social par excellence, « ce qui ne va pas » dans le monde historique (et la présence de cette faille). En tant que symptôme social, il est dans ce monde ce qui fait problème, et ce à partir de quoi s’interrogent tous les discours."
JURANVILLE, LPH, 1984

DISCOURS PSYCHANALYTIQUE, Sublimation, Lettre, Chose, LACAN

Dans le discours psychanalytique, l'agent qu'est l'analyste tient la place de l'objet pour amener l'analysant à produite le signifiant paternel, de l'ordre de la lettre. Car du lieu de l'Autre symbolique qu'il occupe alors, celui-ci ne voit plus l'analyste comme l'objet de son fantasme, mais comme la Chose qui l'appelle à sublimer, et justement à inscrire la lettre sur la page blanche symbolisée par l'analyste.

"Le dernier discours fait venir à la place de la vérité le savoir inconscient. Sa thèse, c’est que c’est le savoir qui est signifiant. Mais non pas au sens où il serait le signifiant suprême et l’objet du désir. Le propre du savoir comme savoir « inconscient », c’est en effet d’être un savoir qui ne manque pas et qu’on a déjà, et qui au contraire pose comme signifiant suprême un autre signifiant. Si le savoir inconscient est signifiant pour l’agent de ce discours, ce ne peut être qu’à partir du signifiant suprême, et comme lettre, savoir écrit. Énonçant le savoir inconscient dans son discours, l’agent doit lui-même être pris dans l’écriture et dans la sublimation à quoi il convie l’autre... L’analyste n’est pas simplement l’objet, mais la Chose , et sublimer, pour le sujet, c’est supporter que l’analyste ne soit pas simplement l’objet de son fantasme, c’est « élever l’objet à la dignité de la Chose », en réaccomplissant l’acte créateur par quoi, du lieu de l’Autre symbolique, la lettre est produite sur la page qu’est en l’occurrence l’analyste lui-même. Cette identification imaginaire au père symbolique, propre à la sublimation, ne constitue en elle-même aucune maîtrise."
JURANVILLE, LPH, 1984

ABANDON, Sublimation, Psychose, oubli

De même que l'oubli, sublimation finie, conduit à sombrer dans la névrose pathologique en cas de refus du savoir, de même l'abandon, sublimation totale, conduit à sombrer dans la psychose pathologique, exactement pour la même raison, au lieu de poser la bonne psychose, celle qui accueille l'inconscient.

"L’oubli, ce qu’on joue, ce à quoi on joue, nous était apparu comme en soi sublimation finie, dans le cadre de la névrose, de la bonne névrose. Mais nous avons vu ensuite – réalité de l’oubli – que, si cette sublimation finie ne débouche pas sur le savoir, on retombe alors, en fait, dans l’ordinaire névrose pathologique. L’abandon, ce qui joue, ce par quoi on joue le jeu, vient de nous apparaître, lui, comme en soi sublimation totale, où la finitude est absolument revoulue. Or – réalité de l’abandon – si cette sublimation totale ne débouche pas sur le savoir, on reste alors pris en fait dans l’ordinaire psychose pathologique. Et si la sublimation totale peut s’accomplir effectivement et atteindre au savoir, au savoir philosophique, c’est pour autant qu’elle aura laissé venir en elle, et posé comme telle, la bonne psychose, celle qu’implique l’inconscient."
JURANVILLE, 2000, JEU

ABANDON, Finitude, Autre, Sublimation

L'abandon vrai est celui par lequel le fini s’abandonne à l’Autre absolu, comme cet Autre toujours déjà s’abandonne à lui, tous deux revoulant la finitude ; mais d'abord le fini ne veut pas de cet abandon, par rejet de la finitude, et sombre dans la déchéance sociale - ou bien refuse l'épreuve du savoir qui pourrait conduire le monde social vers cet abandon.

"La pensée de l’existence récuserait notre conception de l’abandon vrai par lequel le fini s’abandonne à l’Autre absolu, comme cet Autre toujours déjà s’abandonne à lui. Abandon par lequel le fini reveut toute la finitude, comme cet Autre toujours déjà la veut. Abandon par lequel le fini s’engage, comme individu, à « jouer le jeu » jusqu’au bout, jusqu’à instituer lui-même, sur fond de jeu de l’Autre, le jeu du savoir. Et certes il nous faut bien reconnaître que l’abandon, pour le fini, n’est pas d’emblée celui-là. Et que, d’abord, ou bien il affirme un abandon qui permette un savoir reconnu, dans le cadre d’un monde social, et alors c’est un abandon faux, celui de la déchéance, dans lequel on ne s’abandonne pas et rejette en fait la finitude radicale, ou bien il veut un abandon vrai, à l’Autre comme tel, avec toute la finitude, et alors il doit exclure tout savoir et tout monde social à quoi mènerait cet abandon. Mais n’est-ce pas justement en excluant ainsi tout savoir nouveau, qu’on entretient le plus radicalement ce qui fait le fond de l’abandon ordinaire et faux ?"
JURANVILLE, 2000, JEU