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LIBERALISME, Capitalisme, Vérité, Individu, FOUCAULT

Juranville relit l'ensemble de l'évolution intellectuelle de Foucault pour montrer qu'elle conduit progressivement à une réhabilitation du libéralisme, compris non comme simple doctrine économique mais comme condition philosophique de la liberté individuelle. Le premier Foucault reprend d'abord la critique marxiste du libéralisme comme idéologie masquant les rapports réels de domination, notamment dans le contrat de travail où l'égalité juridique dissimule l'inégalité économique. Toutefois, influencé davantage par Nietzsche que par Marx, Foucault déplace rapidement son attention vers la question de l'exclusion de l'individu par les totalités sociales. Il abandonne ensuite la notion d'idéologie dominante au profit de celle de savoir-pouvoir. Trois raisons expliquent ce déplacement : la théorie classique repose sur une conception erronée de la représentation ; elle oppose naïvement le vrai et le faux sans penser l'apparition historique d'une vérité nouvelle ; enfin, elle imagine un pouvoir centralisé alors que le pouvoir est diffus et inséparable des savoirs qu'il produit. Dans un troisième moment, Foucault s'intéresse moins aux idéologies qu'aux « régimes de véridiction », c'est-à-dire aux formes historiques selon lesquelles les sujets accèdent à la vérité. Pour Juranville, cette évolution rapproche Foucault de la pensée de l'existence : la vérité exige toujours une transformation intérieure du sujet, une véritable spiritualité. S’esquisse alors une proximité de Foucault avec Lacan, chez qui dire le vrai suppose de « payer un prix », c'est-à-dire renoncer aux défenses imaginaires, affronter la finitude et transformer son rapport à soi. La vérité n'est jamais une simple connaissance : elle est conversion du sujet.
À partir de cette nouvelle problématique, Foucault reconsidère le libéralisme. Celui-ci ne vise pas d'abord le développement du capitalisme, même s'il l'a historiquement accompagné ; il consiste surtout à reconnaître la finitude constitutive de l'homme, toujours tenté de poursuivre ses intérêts particuliers, tout en organisant juridiquement un espace où chacun puisse devenir un véritable individu. Le libéralisme protège les libertés, limite le pouvoir politique par le droit, garantit l'État de droit et les institutions représentatives. Il permet ainsi à ceux qui acceptent le travail de la vérité de poursuivre leur accomplissement sans être empêchés par ceux qui refusent cette exigence. La liberté n'est pas suppression des contraintes mais corrélat des dispositifs juridiques qui rendent possible l'exercice de l'autonomie. Les thèmes foucaldiens du souci de soi, de la parrhèsia et de l'aveu manifestent une lente promotion de l'individu, dont le christianisme constitue un moment décisif. Avec la doctrine du péché, l'exigence de conversion et la verbalisation de soi, le christianisme apprend à l'homme à rompre avec son identité close et prépare l'émergence de l'individu véritable. Foucault voit dès lors dans la philosophie occidentale une pratique unique parce qu'elle associe rationalité et spiritualité : accéder à la vérité suppose toujours une transformation du sujet lui-même. Ainsi, a fortiori pour Juranville, la philosophie inspire l'« idéologie vraie » qu'est le véritable libéralisme, lequel crée les conditions politiques et juridiques permettant à chacun d'accéder à son autonomie. La psychanalyse reçoit alors sa pleine justification : elle est l'institution qui réalise concrètement, chez les individus, cette transformation intérieure exigée par la vérité. La philosophie fonde rationnellement la justice, le libéralisme en protège l'espace historique et juridique, et la psychanalyse accompagne effectivement les sujets dans le devenir de leur individualité véritable.


Que tous, pour accéder à la vérité, doivent « payer le prix » (en renonciation à la jouissance ordinaire, en affrontement à la finitude). Que tous en quelque manière refusent de s'engager sur cette voie. Que certains seulement le fassent en manière. Qu'on s'arrange pour que ceux qui refusent de s’engager n'empêchent pas ceux qui s'y engagent de le faire C'est tout cela qui est présent dans le libéralisme véritable tel que Foucault l’a présenté dans les dernières années d’enseignement. Le libéralisme, s'il a eu comme conséquence le développement du capitalisme, ne l'aurait pas eu comme fin essentielle (« Bien sûr on peut dire que cette idéologie de la liberté a bien été une des conditions du développement des formes modernes, capitalistes de l'économie. Le problème est de savoir si, effectivement, dans la mise en place de ces mesures libérales, comme par exemple on l'a vu à propos du commerce des grains, c'est bien ce qui était visé en première instance », STP, 49). D'un côté le libéralisme fixerait comme telle la finitude de l'humain, le fait que tous en quelque manière refusent de s'ouvrir, comme individu véritable, à l'Autre en général, que tous en quelque manière restent clos sur leur intérêt immédiat d'individus quelconques ce que Foucault appelle les sujets économiques, l'économie étant une « discipline athée ». Le libéralisme a commencé lorsque fut formulée l'incompatibilité entre, d'une part, la multiplicité non totalisable caractéristique des sujets d'intérêt, des sujets économiques et, d'autre part, l'unité totalisante du souverain juridique », NB, 286). D'un autre côté, par le droit, le libéralisme garantirait à chacun l'espace pour devenir, s'il le veut, individu véritable et, à partir de là, s'occuper des affaires de l'État. De l'« autolimitation de la raison gouvernementale », Foucault dit que « c'est en gros ce qu'on appelle le libéralisme », lequel serait un « système soucieux du respect des sujets de droit et de la liberté d'initiative des individus » (22 sq et 323).”
JURANVILLE, 2019, FHER

LIBERALISME, Capitalisme, Etat, Liberté, FOUCAULT

Foucault reconnaît certes que le libéralisme a favorisé le développement du capitalisme, mais, dans ses derniers cours, ce n’est plus ce qu’il met en avant ; il refuse désormais de le réduire à une simple idéologie bourgeoise. Le libéralisme est avant tout une « technologie de pouvoir », c'est-à-dire une manière particulière de gouverner caractérisée par l'autolimitation de l'État. Alors qu'il avait d'abord insisté sur les dispositifs de contrôle, Foucault estime finalement que leur fonction principale est de garantir un espace de liberté. Le gouvernement libéral respecte les sujets de droit et limite volontairement son intervention. Le marché devient un « lieu de vérité » révélant les réalités économiques. Après 1945, le néolibéralisme allemand cherche à construire un État soumis aux principes du marché, tout en maintenant l'État de droit. La concurrence devient le principe organisateur de la société, tandis que l'État lutte contre les monopoles et les rigidités sociales qui empêchent l'autonomie individuelle. Un minimum vital est garanti, mais chacun demeure responsable de son existence. Cette exposition au risque constitue même une condition du développement personnel. La société tend alors à devenir une société d'entrepreneurs de soi. Le véritable sens du libéralisme n'est pas le capitalisme lui-même, mais la création d'un espace juridique et politique où chacun peut devenir individu véritable, accomplir son œuvre propre et où les pratiques minoritaires mêmes sont protégées contre toute tentation totalitaire.


Certes le libéralisme a en propre aussi « une formidable extension des procédures de contrôle. » Et Foucault note que lui-même a pu avancer que là était l’essentiel, le contrôle, dans le libéralisme. Mais, dit-il, « je crois que j’ai eu tort. » Ce qui est visé serait bien la liberté, de l’autre et de soi. Le libéralisme serait donc « système soucieux du respect des sujets de droit et de la liberté d’initiative des individus » et « principe et méthode de rationalisation de l’exercice du gouvernement, rationalisation qui obéit, c’est là sa spécificité, à la règle interne de l’économie maximale » (NB, 323). Il viserait la richesse de l’État, mais avant tout, en lui, la paix sociale.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

JUSTICE, Absolutisme, Libéralisme, Contrat social

La philosophie politique doit partir du monde injuste tel qu'il existe réellement. Hobbes accomplit cette exigence en prenant pour point de départ l'individu menacé dans l'état de nature, compris comme état de guerre et expression du paganisme sacrificiel. Afin d'échapper à cette violence, les individus instituent par convention le Léviathan, État souverain qui constitue une idole consciente d'elle-même, un « dieu mortel » fabriqué par les hommes. Hobbes protège ainsi la vie individuelle mais au prix d'un écrasement de l'autonomie. Locke réagit contre cette limitation en affirmant les droits de l'individu, la propriété de soi, la propriété issue du travail et le droit de résistance à un pouvoir injuste. Toutefois le libéralisme lockéen risque de substituer à l'idole politique une idole économique : la propriété devient alors la valeur suprême. La véritable solution est apportée par Rousseau. Dans le Contrat social, la volonté générale ne résulte pas d'un simple accord d'intérêts mais d'une création politique fondatrice. L'individu véritable ne se contente plus de défendre ses biens : il participe à l'institution d'une communauté juste. Cette création politique suppose un appel qui dépasse les intérêts particuliers. C'est pourquoi Rousseau attribue au législateur une fonction quasi prophétique : la loi juste doit être reçue comme venant d'un Autre divin. C’est à ce titre que l’Église, comprise comme instance critique de l'État, devrait rappeler que toute communauté politique demeure soumise à une exigence supérieure de justice.


Rousseau intervient dans le monde moderne en préparant la Révolution, avec la volonté générale qui advient par rupture créatrice lors du contrat. Elle caractérise l'individu véritable en tant qu'à sa pointe, par son œuvre ultime, il institue la communauté nouvelle de l'Etat juste. Elle doit être présentée par le législateur comme un commandement qui ne vient pas de lui-même, mais de Dieu, chacun ayant à accueillir ce commandement et cet appel, c'est-à-dire assumer l'élection - c'est ce que l'Eglise comme instance critique par rapport à l'Etat devait introduire au dernier terme.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

IDEOLOGIE, Philosophie, Totalité, Libéralisme

Il y a nécessité de poser une idéologie vraie, face aux idéologies fausses et réductrices, non seulement pour penser la totalité sociale en tant qu’elle laisserait place à l’individu, mais pour en constituer le savoir. Savoir de la totalité, donc. Cette idéologie - nommément “libérale” - ne peut être portée que par le discours philosophique, lui-même s’appuyant sur le discours psychanalytico-individuel. Sa justification philosophique connait deux difficultés. D’abord elle doit pouvoir opposer aux idéologies fausses et aux absolus tyranniques qui leur servent d’idoles, un absolu vrai dont l’essence propre soit l’altérité ou la relation à l’Autre. Mais le sujet social se crispe ordinairement, par superstition mauvaise, sur des formes politiques autocratiques ou de démocratie directe (qui mènent au totalitarisme), pour se protéger de l’altérité essentielle perçue comme menaçante pour la “souveraineté”. Ensuite elle doit pouvoir opposer à la superstition ordinaire (l’”opinion”) un véritable savoir de la totalité que chacun soit à même de reconstituer par soi ; or ce passage de la totalité vers l’individualité ne va pas de soi, sauf à être mis en oeuvre dans le discours, jusqu’au savoir, par la philosophie.


C'est la philosophie qui pose que la totalité véritable a en propre de se laisser reconstituer comme telle par l'existant advenant en elle à son identité d'individu. Et elle doit poser pareille totalité dans le savoir, dès lors qu'elle a comme intention, contre l'enlisement totalitaire du sujet social, de lui faire accepter la société juste de la fin de l'histoire. Savoir et totalité, savoir de la totalité, cela définit selon nous l'idéologie.”
JURANVILLE, FHER, 2019

INDIVIDU, Libéralisme, Finitude, Gouvernementalité, FOUCAULT

Les deux faces du libéralisme : d'une part il fixe la finitude de l'humain et l'inégalité éthique des sujets face à la nécessité de s'ouvrir à l'Autre et de renoncer à son identité première, pour devenir individu ; d'autre part il garantit à chacun, par le droit, la possibilité de devenir un tel individu, dès lors que la "raison gouvernementale" (Foucault) et le système parlementaire modèrent les velléités totalitaires du pouvoir étatique.

Foucault décrit bien ce qu'il en est du monde de la fin de l'histoire, même s'il ne le proclame pas comme tel. Il le vise en tout cas en reconnaissant finalement la vérité de ce qu'il avait pourtant longtemps combattu, le libéralisme. D'un côté, le libéralisme fixerait la finitude de l'humain, le fait que tous en quelque manière refusent de s'ouvrir, comme individus véritables, à l’Autre en général, que tous en quelque manière restent clos sur leur intérêt immédiat d'individus quelconques – ce que Foucault appelle les sujets économiques. D'un autre côté, le libéralisme garantirait à chacun, par le droit, l'espace pour devenir, s'il le veut, individu véritable. Terme de la gouvernementalisation de l'État, de l'« auto-limitation de la raison gouvernementale », le libéralisme serait le capitalisme en tant qu'ont été introduits « dans la législation économique les principes généraux de l'État de droit », avec décisivement l'« organisation d'un système parlementaire réellement représentatif ». Fin de l'histoire, selon nous.
JURANVILLE, 2021, UJC