Juranville remarque que le féminisme est impossible dans le monde traditionnel, non seulement parce que les femmes y sont subordonnées, mais surtout parce que l'individu autonome n'y existe pas encore. Tous sont intégrés dans un ordre social et cosmique qui fixe d'avance les rôles. Le paganisme présente un paradoxe : il exalte symboliquement la Terre-Mère et les grandes déesses, mais il accorde socialement la prééminence aux hommes et aux fils. Les différences entre masculin et féminin s'y inscrivent dans une harmonie cosmique où la finitude radicale de l'existence n'est pas reconnue. A cet égard le Quadriparti de Heidegger ne correspond nullement à une description du monde païen, mais bien à la structure fondamentale de l'existence : la Terre et le Ciel correspondent respectivement à l'objet et au sujet (pour Juranville) - certes toujours complémentaires -, tandis que les divins représentent l'Autre qui appelle les mortels (la Chose, pour Juranville) à affronter leur propre finitude - loin, cette fois, de toute complémentarité ou analogie. Les mortels deviennent eux-mêmes en assumant leur condition mortelle et en répondant à cet appel. Le monde païen, en revanche, repose sur des analogies entre les couples Terre/Ciel et mortels/divins, qui maintiennent un ordre hiérarchique traditionnel : le masculin est associé au Ciel et aux divinités, tandis que les femmes restent rapportées aux Mères. Le féminisme ne peut donc apparaître qu'avec l'histoire, lorsque l'individu devient capable de remettre en question les rôles hérités et d'assumer librement son existence.
PAGANISME, Quadriparti, Analogie, Existence, HEIDEGGER
FEMINISME, Sexuation, Nom-du-Père, Haine, LACAN
Le féminisme apparaît d’abord comme un progrès historique majeur : émancipation des femmes, dénonciation des violences, autonomie corporelle, dépassement des hiérarchies traditionnelles. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement ancien de spiritualisation et d’universalisation déjà perceptible dans l’Antiquité et dans le christianisme, où la différence des statuts sociaux et sexuels est dépassée dans l’unité du Christ (saint Paul (Galates, 3, 28) : “Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ”). Mais cette dynamique pose question lorsque le féminisme ne se contente plus de critiquer les injustices historiques et en vient à rejeter la différence structurale des sexes comme telle, ce qui revient à refuser la finitude qu’elle signifie. En s’appuyant sur Lacan, Juranville soutient que la différence sexuelle ne relève pas d’une simple construction sociale mais d’une structure symbolique fondée sur la métaphore paternelle : la mère, en proclamant le Nom-du-Père, renonce à être Autre absolu et ouvre l’espace de la loi et de l’amour. L’homme et la femme occupent alors des positions distinctes dans cette structure, liées à la manière dont chacun assume la finitude. De même que la mère accepte la finitude en renvoyant au Nom-du-Père, la femme semble accepter plus naturellement l’exclusion essentielle. L’homme, davantage pris dans le jeu social phallique, devrait conquérir cette position. Quoi qu’il en soit, Juranville rappelle que tout être parlant est d’abord sujet adoptant telle ou telle position dans la structure, qu’il s’agit d’assumer plutôt que de subir. Précisons : si la différence des sexes était purement naturelle, alors elle ne serait pas position symbolique ; mais si elle est structurelle, alors elle n’est pas librement interchangeable. Chez Lacan, ce qui relève d’une pure position logique peut renvoyer à un choix inconscient, en rapport avec le désir de l’Autre. Chez Juranville, où l’aspect ontologique est plus prégnant, il y a davantage une dimension d’appel à assumer sa nature. Donc une responsabilité, donc une forme de liberté… En bref, la sexuation est une structure, mais son assomption est libre ; on ne choisit pas la structure, on choisit comment on l’assume. Mais pour en revenir à la “condition féminine”, Juranville soutient que le patriarcat historique, loin d’être simple domination masculine, s’est imposé en rupture avec le matriarcat païen (dissimulé par le patriarcat archaïque qui ne faisait que le servir) et comme condition d’accès à la loi symbolique. Le féminisme contemporain, en rejetant indistinctement toute forme de patriarcat, nierait cette dimension structurale et retomberait dans une logique idolâtrique. Il substituerait à l’idole ancienne de la jouissance une idole abstraite : la Haine. Or la haine, en refusant la finitude et la différence, constitue ultimement, dit Juranville, un “refus de l’amour”. (Notons bien que Juranville parle ici de la Haine comme d'une idole abstraite, et non pas simplement d'une "haine des hommes" (comme on serait tenté de le croire). Une « haine des hommes » serait d’un registre psycho-sociologique banalement conflictuel, alors que chez Juranville l’« idole » relève d’un registre ontologique : une idole, c’est une figure qui prend la place de l’Autre vrai, une absolutisation, un faux absolu. Donc, en parlant d’« idole de la Haine », on ne décrit pas un sentiment, mais une structure d’absolutisation. En refusant le masculin sous toutes ses formes, le féminisme extrême ne ferait que refuser l’altérité elle-même, et donc ce qui constitue en propre l’amour, en lui substituant un autre Autre absolu (mais faux) : la Haine. Il ne s’agit donc plus seulement de haïr les hommes, mais simplement d’”avoir la haine”. S’identifier à la haine de l’Autre, jusqu’à identifier l’Autre à la haine.)