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IDEOLOGIE, Antisémitisme, Élection, Individu

Quel meilleur ennemi pour les idéologies que le peuple ayant depuis toujours porté l’exigence de l’individualité, le respect sacré de la vie individuelle, à savoir le peuple juif ? Car il est le premier peuple ayant accueilli la révélation du Dieu unique et, se réclamant ainsi de l’élection, il s’est engagé à en reconstituer la Loi et à en porter témoignage auprès des autres peuples. Un peuple, nécessairement, et non un simple individu (qui n’aurait pas survécu) à l’origine, et un peuple unique car il en va ainsi de l’élection qui consiste à rejeter la loi commune ou traditionnelle en acceptant le risque de subir le rejet de tous, mais qui consiste également à communiquer cette loi, et donc l’élection elle-même (la nécessité de reconstituer cette loi), avec tous. C’est pourquoi le juif n’est pas seulement incarnation de l’individu mais aussi symbole de la responsabilité et de l’éthique. C’est cela précisément que tente d’annihiler toute idéologie, totalitaire et sacrificielle par définition, mais plus que tout autre l’idéologie nationale-socialiste. Le communisme internationaliste et anticapitaliste reste l’idéologie première, mais le national-socialisme, qui en reprend la visée prophétique, ravive en outre la haine antisémite inhérente au paganisme, mettant en oeuvre méthodiquement et scientifiquement sa logique meurtrière et sacrificielle, jusqu’à l’holocauste.


“Car certes l’idéologie qui fera directement du peuple juif son ennemi ne peut pas être l’idéologie première, l’idéologie communiste, évidemment internationaliste, qui inspire la révolution anticapitaliste. Ce doit être une idéologie nationaliste. Et une idéologie nationaliste radicale qui voudra ravir à l’idéologie communiste (ou socialiste) sa visée prophétique de rupture concernant l’humanité entière. Mais justement, du fait de cette science et de cette culture, l’idéologie nationale-socialiste va tenter de répéter sur le peuple juif, dans les formes les plus abjectes et les plus démentes, la violence sacrificielle la plus archaïque. De mettre en œuvre la « solution finale ». De débarrasser l’humanité de cette « écharde dans la chair » qu’est l’existence du peuple juif. Tout cela, redisons-le, du fait de la science parce qu’elle est inséparable de la technique et des moyens nouveaux que celle-ci offre pour exercer la terreur criminelle.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

HOLOCAUSTE, Judaïsme, Christianisme, Antisémitisme, ROSENZWEIG

Selon Rosenzweig la philosophie ne conduit pas à une fin de l’histoire comprise comme réalisation de la justice, celle-ci étant réservée à une dimension eschatologique. Il écrit : “Le peuple juif n'aurait plus aucun droit à sa propre éternité si l'Etat réussissait à réaliser ce à quoi il aspire”. Ce faisant il refuse de poser la finitude du peuple élu et n’anticipe malheureusement pas l’Holocauste. Or cet événement dévoile la nature réelle de la haine antisémite : non plus justifiable par l’accusation de déicide, désormais caduque, elle apparaît comme une pure haine de l’élection, identique à celle exercée contre le Christ. Cette violence relève d’une structure sacrificielle universelle par laquelle le sujet social cherche à détruire l’individu porteur de singularité. Freud avait bien repéré dans l’antisémitisme une survivance païenne et une haine du christianisme lui-même. Symétriquement, la protestation juive contre le Christ devient dérisoire, car la violence ne procède pas de la grâce chrétienne, prétendument intolérante envers l’élection, mais d’une interprétation gnostique qui oppose radicalement monde et salut. Dès lors, seul le maintien du lien à l’Ancien Testament permet au christianisme d’éviter cette dérive et de résister à une repaganisation, ouvrant la voie à une réévaluation des rapports entre judaïsme et christianisme après l’Holocauste.


“La haine contre le Christ ne vient en rien du peuple juif comme tel qui ne peut donc plus être accusé de peuple déicide. C'est la haine sacrificielle du sujet social en général, de tout peuple d'abord, contre l'existant en tant qu'il pourrait s'engager sur la voie de l'individualité et faire apparaître la finitude de l'humain. Freud avait très justement dit des antisémites que, « sous un mince vernis de christianisme, ils sont restés ce qu'avaient été leurs ancêtres, de barbares polythéistes » et que « leur haine des juifs n'est au fond qu'une haine du christianisme ».”
JURANVILLE, UJC, 2021